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08 octobre 2009

Bio Courrèges

André Courrèges n'a pas seulement imposé le blanc et la mini-jupe. Retour sur une vie bien remplie et un peu obessionnelle...    

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1923 : Naissance à Pau (Pays Basque), d’un père majordome, d’une mère toute de noir vêtue.

 

194O : Aussi loin qu’il se souvienne, la peinture, le dessin et la mode l’ont toujours attiré mais pour faire plaisir à papa, maman, il entreprend des études d’ingénieur. « J’ai passé des années aux Ponts et Chaussées. Je m’y suis ennuyé à mourir. » À la Libération, il plaque tout et s’enfuit à Paris travailler pour diverses maisons de couture, tout en suivant des cours à l’Ecole Supérieure des Industries du Vêtement.

 

1950 : Foudroyé par l’art de Cristobal Balenciaga, il fait des pieds et des mains pour rentrer dans la maison du couturier monacal : « Je veux travailler chez vous sans être payé, comme le dernier des apprentis. ». Engagé comme coupeur dans un atelier tailleur, forgé à l’école de la rigueur et de l’exigence, il y acquiert les techniques d’un métier qui s’apparente à ses yeux au travail de l’architecte. Il y rencontre aussi sa « créativité complémentaire » et future épouse, Coqueline Barrière.

 

1961 : « Sous les grands arbres, il ne pousse rien. Je suis un petit gland sous le grand chêne que vous êtes. Il faut que je vous quitte pour vivre.» Après onze années de collaboration avec Balenciaga, le premier des apprentis s’en va fonder sa propre maison de couture, au 48 Avenue Kléber, achetée grâce à un prêt sans intérêt du patron délaissé, qui refusera d’être remboursé et qui lui fournira en prime clientes et directeur administratif. Empreint de minimalisme et de pureté graphique, Courrèges élabore au cours de ses premières collections un style dépouillé dans l’esprit de son illustre maître. « J’étais tellement imprégné par Monsieur Balenciaga, j’aimais tellement son art qu’il m’a fallu 3 ou 4 ans pour tout oublier et faire naître mon style. »


                 page_7687 (crédit: Peter Knapp)


1964 : Un style qui, une fois trouvé, déclenche un raz de marée. La collection « Fille de lune » produit sur la haute couture un effet comparable à celui du New Look de 1947. « Il fallait, en s’appuyant sur de nouvelles règles techniques et esthétiques, inventer un vêtement moderne, un vêtement dans lequel on entrerait comme dans une boîte.» Outre le rythme endiablé des mannequins noirs sautillant sur du jazz et les matériaux novateurs (whipcord, vinyle, nylon) disséminés dans les collections aux formes géométriques et aux couleurs layettes, la « bombe Courrèges », comme la qualifient alors toutes les revues de mode, s’applique à redéfinir les proportions féminines en laissant le champ libre à l’expression des potentialités physiques du corps : robes trapèzes gommant la taille et les hanches, jupes outrageusement mini — dont Mary Quant et Courrèges se disputent toujours la paternité —, pantalons tout terrain et bottines plates remettent les femmes en position de course. Et les rajeunissent de 15 ans. Robettes, combi-short, babies, couettes… le verdict de Chanel est sans appel : « Cet homme s’acharne à détruire la femme, à dissimuler ses formes, à la transformer en petite fille. » Et celui de la presse, unanime : « Goodbye le lady look!» cancanent les chroniqueuses américaines, envoûtées. Une presse qui, accusée de favoriser le plagiat, sera bientôt aux regrets de ne pouvoir assister aux défilés feu d’artifice. Le couturier susceptible s’accorde 700 jours de retraites, réservant désormais sa production à sa clientèle privée.

               

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1968 : L’ennemi de la copie se distingue pourtant par une volonté farouche de rendre sa couture accessible au plus grand nombre. Par sa double formation artistique et technique, il entend saisir le mouvement qui s’amorce de la couture vers l’industrie. Ayant recours à la fabrication en série, qui permettait de diviser les prix par 5, il crée alors « Couture Future », une ligne de prêt-à-porter de luxe dont chaque modèle est disponible en 4 ou 5 tailles. Hostile à toute politique de licences, le couturier de l’épure décide de tout concevoir, de tout fabriquer, de tout distribuer, dans le respect des critères de qualité de la haute couture. Et ce, dans son usine pilote décapotable aux armatures futuristes, implantée à Pau qui, à l’instar de son nouveau fief, rue François Ier, exhibe un décor blanc optique luminescent, résolument moderne. « Mon œuvre est faite de couleurs dans lesquelles le blanc, traduction de la lumière, le bleu azur, traduction du cosmos, et l’argent, reflet de la lune, servent de structures. »


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1972 : Tandis que la couture intègre progressivement les pratiques sportives inhérentes à toute « vie moderne », le couturier athlète en tenue de tennisman immaculée — « Les gens s’habillent en noir parce que ce n’est pas salissant. Ils réenfilent chaque matin des vêtements sales. La vie moderne exige que l’on soit propre intérieurement et extérieurement. » — ne se contente pas de proposer un énième vestiaire sportif mais fait du sportswear un mode de vie. « Pour moi, une journée de travail, c’est comme une partie de pelote, c’est une épreuve sportive.» En chef de laboratoire, médiateur entre la mode et la technologie de pointe, il s’approprie des matières et des fibres techniques (toile cirée, voilure de parachute) usuellement destinées à l’armée, à l’aéronautique ou au monde sportif. Sa collection «Hyperbole» se compose de « praticables » — blousons à boutons-pression, maillots, soutien-gorges, collants seconde-peau intégral — que les 15 000 membres du personnel des J.O de Munich, mutés en points information oranges, se feront une (fausse) joie de tester. Bizarrement, la mode du « collant-vérité » ne prendra pas chez les hommes…« J’ai cru que l’homme allait lui aussi évoluer... J’ai cru que la lumière, la clarté que j’amenais aux femmes allait lui aussi le séduire. En fait, si la femme a transformé son mode de vie, l’homme pour l’essentiel est resté le même.»


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1979 : À la tête d’un empire multinational commercialisant à tout va prêt-à-porter, parfums, maroquinerie, linge de maison, papeterie, téléphonie, gastronomie, Courrèges retourne sa veste pour développer une politique de licences et plagier le champion toute catégorie, Pierre Cardin. Ne jamais dire « jamais ».


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1985 : Soucieux de poser sa griffe dans des secteurs jusque-là inexploités, le couturier en blouse blanche conçoit pour le personnel hospitalier un vestiaire aseptisé en non-tissé — matière jetable stérilisée, proche du papier — remboursé par la sécu. Bleues ou roses, ponctuées de mouettes blanches stylisées — « Rien ne m’apaise plus qu’un vol de mouette au-dessus de la mer. » — ou de petits carreaux vichy, cette fois le personnel n’aura pas opposé de résistance (sans doute en raison du caractère jetable des combinaisons) : « Une compagnie aérienne m’avait demandé de concevoir des uniformes. Le personnel a refusé mes projets pourtant approuvés par la direction... » Après avoir été sollicité par les religieuses et les moines bénédictins pour un « relooking », il cultive le secret espoir de travestir les policiers en playmobils arc-en-ciel : « Les couleurs employées seraient différentes selon les saisons, le rang et le corps…» Pourquoi pas un plastron écarlate pour les soirs de bavures ?

 

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1988 : Promoteur d'un style global, il s’attaque à toutes les formes de l’environnement quotidien, dessinant à tour de bras, voitures (Toyota, Mercedes, Matra), scooters (Honda), montres (Seiko), appareils photos (Minolta), clubs de golf, cuisines ou clanches de portes. La faute à ses partenaires japonais, le groupe Itokin, qui lui cherche des noises et l’empêche de faire de la haute-couture sous prétexte de rentabilité. Frustré, il cherche d’autres moyens d’expression et finit par accepter la proposition de la société OPI : griffer de son nom un programme immobilier, les « Perspectives Courrèges », en se faisant décorateur d’intérieur et de façade. 500 logements entièrement blancs et suffisamment décloisonnés pour pouvoir — à l’instar de son appartement parisien — y implanter un vélodrome, seront ainsi vendus à Suresnes. Après tout, une maison est comme une robe : une réponse à des besoins.

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1994 : Après s’être libéré de l’emprise japonaise, Courrèges retrouve le chemin des défilés haute-couture et confie la réalisation de ses collections à Jean-Charles de Castelbajac, quatre saisons durant. Avant de passer le flambeau à son épouse hyperactive et à sa fille Clafoutis (qui préféra ensuite assumer son second prénom, Marie), il mesure sa côte de popularité en rééditant du Courrèges revu et à peine corrigé, pour finir par repeindre les bus parisiens à ses couleurs. « Toute femme plongée dans Courrèges subit une importante poussée d’optimisme ! » réeditent les publicités. Rassuré par la nouvelle vague de plagiat qui le décide à apposer sa griffe sur chacune de ses créations et par la déferlante euphorisante, il peut se retirer l’esprit tranquille et se consacrer à ses passions premières : la peinture et la sculpture. 


   2_Photo_S  3__Photos_S  (exposition "Changer la vie" , sculptures André Courrèges, Parc Citröen, 23 mai/8 juin 2008)

 

2000 : Pendant ce temps, « Coqueline l’emmerdeuse » (comme elle se définit) organise des « écrandéfilés » et des happenings ubuesques enrobés d’une aura mystique… Préoccupée par l’environnement et l’évolution de la recherche scientifique, elle planche secrètement sur un concept de « vêtement génétiquement modifié » ; une fameuse protéine censée remplacer à terme le textile traditionnel.

 

2008 : Toujours aux manettes de sa maison de couture, toujours dans l’action, super mamie Coqueline entend démontrer, au volant de ses voitures électriques — la « Bulle », la « Exe » ou la « Zooop » ; bijoux écologiques destinés à participer au challenge bibendum organisé par Michelin — que rien n’est impossible : « Quand on veut, on peut !»

             

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(Zooop "parce que ça ne veut strictement rien dire !", dixit Coqueline)

 

 

 

 

 

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30 septembre 2009

Edito Magazine

" On nous raconte des histoires. Et il faut croire qu'on aime ça. A mesure que l'établissement des faits a déserté la presse, le récit s'est glissé dans la place laissée vacante. Pas une marque, pas un produit, pas même une personnalité sans histoire — la belle, pas la maudite. Quant à l' Investigation, avec un grand "I", qui serait le salut de cette presse en ces temps d'internet et de formats courts, il y a belle lurette qu'elle est le fait des livres, dont l'économie dépend du nombre de lecteurs et non des marques. S'il y a lieu de déprimer ? Pas tant que ça ; juste de repenser les fondements."

Magazine N° 51 (Octobre 2009)

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Saga Cerruti

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Dans l’annuaire des grandes sagas italiennes, Cerruti fait bande à part. Pas de tragédies familiales, pas de scandales financiers, pas de frasques relayées dans les tabloïdes, pas de meurtres fratricides. On s’ennuierait presque... Une réussite comme un long fleuve tranquille ; une mode délestée du cliché consommé rimant avec terracota, strass et Ray-Ban.

 

Emblême d’élégance et de sobriété, Cerruti est un nom discret, si discret qu’il s’était presque fait oublier depuis que son couturier attitré avait revendu sa marque à un groupe peu scrupuleux, en 2001. De difficultés financières en limogeages successifs — la dernière démission en date étant celle de Jean-Paul Knott —, la marque semble toujours en quête de stabilité…

 En l’an 1881 débute la Saga Cerruti. Non loin de Milan, trois frères entrepreneurs — Stefano, Antonio et Quintino Cerruti — débusquent une eau de source au détour des montagnes piémontaises de Biella ; foyer industriel riche qui regroupe de nombreuses filatures, trouvant ici une eau pure pour laver et teindre la laine. La « Lanificio Fratelli Cerruti », filature perfectionnée dans les tissus de première qualité, ainsi fondée, s’agrandit rapidement. Transmise de père en fils, l’usine se modernise mais, lorsqu’en 1951 la mort prématurée de Silvio, fils d’Antonio, contraint le petit-fils aîné Nino, alors âgé de 20 ans, à interrompre ses études de journalisme et de philosophie pour reprendre les rênes de l’entreprise, le destin de la petite filature bascule...

 

Saisonnier dans l’usine de son père, acclimaté très tôt à la vie active, Nino le play-boy au physique de jeune premier n’en garde pas moins une attirance indélébile pour le dilettantisme. Lui qui voulait faire du journalisme « pour échapper à la vie provinciale », le voilà héritier d’une usine textile. Il se consolera plus tard en se disant que « la mode n’est pas très loin du journalisme. Elle est aussi une manière de raconter notre société, de l’interpréter, de la ressentir et de réagir. » En attendant, il prend sa tâche à cœur. Esthète et coloriste, il se passionne pour les tissus et matières voluptueuses, toujours à l’affût d’alliances techniques heureuses. Créateur, gérant, homme d’affaires, il cumule les casquettes et entame une collaboration poussée avec les tailleurs-créateurs de l’époque. Après avoir modernisé les ateliers de tissage, il engage dès 1957 un processus de diversification avec une ligne de prêt-à-porter masculin confiée à l’usine de production Hitman. Une petite révolution qui ouvre la voie du prêt-à-porter de luxe masculin, resté depuis ce jour l’apanage des tailleurs sur mesure. « J’ai été un des premiers à établir une relation étroite entre industrie et création. J’ai contribué à l’affirmation que le prêt-à-porter pouvait lui aussi avoir du sang bleu, à la manière de la haute couture, chose que nous n’avions pas en Italie. »

 

Bien loin du Salon blanc du palais Pitti florentin devenu un tremplin pour toute une nouvelle génération de couturiers — Emilio Pucci, Krizia, Missoni — Nino Cerruti ne saurait s’accommoder de ce théâtre d’extravagances qui siège à Florence dès 1951, pas plus qu’il ne s’enthousiaste pour l’Alta moda romaine qui, bien qu’elle réhabilite la mode italienne sur le marché international, voit défiler, sous les auspices de la haute-couture, un parterre de divas, de princesses et d’actrices. Lui n’aime pas les falbalas. Lui, se revendique « industriel » pur souche : « Biella, c’est Roubaix-Tourcoing dans un paysage de montagnes. Mes racines ? Mes vraies valeurs ? Celles d’un montagnard. Chez nous, on n’aime pas ce qui sonne faux. » Dix ans plus tard, non content d’être le fournisseur officiel de tissu des enseignes du luxe, il cultive le secret espoir de devenir une « griffe » internationale. Pour quitter le monde de la production industrielle, il comprend alors qu’il lui faut escalader ses montagnes et s’implanter dans la capitale de la mode : Paris. En créant « Cerruti 1881 », griffe sous laquelle toutes les créations Cerruti seront désormais exploitées, adresse de prestige et siège social situé Place de la Madeleine, Nino le stratège partage désormais son temps entre sa vie de notable-industriel et celle de styliste VRP du luxe du troisième millénaire : côté pile c’est un créateur ; côté face, un « manager ».

 

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Installé Rive droite, il crée sa première vitrine en 1967, en ce temps où les fils aux cheveux longs en tenue négligée affrontent leur père en complet veston-cravate. Réconciliant les générations et les deux courants vestimentaires, Nino affiche un style « sport élégant », précurseur d’un courant « sportswear » qui allait révolutionner la mode masculine. Faisant fi des conventions, il démontre qu’il est désormais possible d’associer un jeans et une chemise, en parfaite harmonie. En 1968, une collection unisexe, fonctionnelle et interchangeable, invite les femmes à se plonger dans le vestiaire de leur homme pour s’échanger trenchs, cravates, cardigans ou ensembles en jersey. Pour Nino, cette collection est surtout une occasion bienvenue de tourner le dos à une notion décorative de la femme. « La véritable élégance, c’est une nonchalance étudiée. Il y a des règles indispensables à toute démarche esthétique. J’aime les choses linéaires, simples et vraies. Il n’y a rien que je trouve plus ridicule que les formes excessives ou surchargées de détails. La mode devrait être comme l’architecture, un agencement de volumes, un découpage de l’espace. » En 1972 : une double politique de licences est instaurée, permettant la fabrication et la distribution de produits venant compléter le prêt-à-porter masculin. Quatre années plus tard, il lance sa première collection féminine : une ligne dont le style « casual chic» marie à la fois confort, élégance et décontraction et dont les matières naturelles— lins, tweeds, cotons enduits imperméabilisés — lassées des matières synthétiques rigides des années 60, répondent au soucis écologique des années 70. Ses costumes en laine et ses tailleurs s’imposent comme des classiques intemporels que tout homme et toute femme normalement constitué se doit d’additionner dans sa penderie. Il est très agréable de pouvoir, de saison en saison, conserver certains vêtements comme fond de garde-robe. Je n’ai pas la vocation de créer pour faire un événement. »

 

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Pendant ce temps, l’industrie de la maille, particulièrement dynamique, se transforme et se concentre au pied des Alpes. Peu de charges sociales, une politique de bas salaires et de minis prix de production permettent d’exporter une confection rentable et de qualité. Au cours des années 70, Milan se voit ainsi sacrer second pôle de la mode internationale, juste derrière Paris. Et l’usine Cerruti, au développement exponentiel, de ne cesser de se moderniser, accueillant des innovations techniques telles que la fabrication du Cashmere « Super 100 » (1 kg de laine pour 100 km de fil), jusqu’au « Super 150 » — ces lainages si fin qu’ils se portent même l’été —, du « Kinair » (mélange de mohair et de laine) ou du « LMS » (combination de lin, de mohair, de soie et de laine). « Pour moi, la qualité du matériau a toujours primé sur la coupe. Le matériau est le facteur primordial de la création. » déclarait-il. Aussi, lorsque vers la fin des années 70, l’Alta Moda Pronta (le prêt-à-porter italien) installé à Milan, catapulte la ville catalyseur de tendances sur la scène internationale et que l’on ne jure plus que sur un luxe criard et tapageur, « Signore Nino » reste inflexible. Il a beau voir débarquer des hordes de riches Américains sans bagages, venus se constituer une garde-robe pour la saison, il ne saurait verser dans l’opportunisme et la stratégie marketing. « Je déteste la mode pour la mode. Je préfère un classicisme modernisé. » Exit les pattes d’éléphants, les chemises psychédéliques et les associations hurlantes de couleurs. Le style Cerruti privilégie les lignes sobres, les tonalités discrètes, les tissus fluides et confortables pour créer des vêtements faciles à associer. Un style qui a su ignorer les excès de la mode : « Ce n’est pas ici qu’on ira vous glisser une épaulette pour rééquilibrer un devant, horreur et damnation ! » clamait le maître-tailleur de la maison, Luigi. La mode italienne selon Cerruti doit rester une industrie au service du style : « Il existe deux conceptions parallèles de la mode : l’une « opportuniste » et l’autre que je qualifierai de « moderne ». La première étonne, épate, surprend en continuant à traiter les femmes comme des objets décoratifs. La seconde s’adresse aux femmes qui ont une personnalité, des exigences. C’est cette deuxième catégorie de femmes à la personnalité plus complexe que j’aime habiller. Il paraît « petit esprit » de continuer encore aujourd’hui à déguiser la femme. » Et même lorsqu’il collabore avec le 7ème art, il applique sa devise.

 

La mode au cinéma, Nino l’invente au gré de son inspiration plutôt qu’il ne la suit, à ce point exalté de transcrire à travers un costume, un décolleté, une veste ou un déshabillé en dentelle, les rouages d’une intrigue ou le caractère d’un personnage. L’album des réminiscences cinématographiques se feuillette aux douces heures de la Dolce Vita, lorsque la pulpeuse Anita Ekberg se fait immortaliser dans les eaux de la fontaine de Trevi ou lorsque Bonnie (alias Faye Dunaway) change de chapeaux au gré des meurtres de Clyde (1967). Viennent les années 80 et les super-productions hollywoodiennes : Jack Nicolson se veut diabolique dans sa veste en lin rose (les Sorcières d’Eastwick), Kathleen Turner ensorcelante dans sa vertigineuse robe à dos nu (Le Diamant du Nil, 1986), Sharon Stone sulfureuse et énigmatique dans une dentelle déshabillée ultra-sexy (Sliver, 1993). Pourtant, ce sont ses costumes aux lignes parfaites qui vaudront à l’ami des stars une palme d’or. Jean-Paul Belmondo, le premier, lui avait demandé de tailler les costumes du film, Les Tribulations d’un chinois en Chine, en 1965. Depuis, en trente-cinq ans, Cerruti a conçu les costumes des plus grands acteurs. Au générique des 90 films auxquels il a collaboré, les noms de Delon dans Monsieur Klein, Serrault dans Garde à vue, Richard Gere dans Pretty Woman (pour qui il conçoit cent costumes), Tom Hanks dans Philadelphia, Michael Douglas en tenue de parfait yuppie dans Wall Street, Liaison fatale ou Basic Instinct... «Le script définit le personnage et il faut travailler avec la personnalité de chaque acteur. Un costume peut endommager la crédibilité d’un personnage. » 


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Le métier de costumier lui permet ainsi de sortir du cadre structuré de la mode commerciale et de mettre en scène son sens du spectacle, toujours empreint de pragmatisme… « Je pense que je suis à mille lieues de correspondre à cette idée préconçue qui veut que le créateur de mode soit un « marginal », qui jongle avec ses idées folles, afin de les introduire dans le monde bien concret du commerce. Même lorsque j’ai un peu trop bu, une petite voix au fond de ma conscience me rappelle toujours « attention aux excès de vitesse »… J’aime le beau travail bien fait. Je préfère mille fois l’imagination fondée dans les réalités du quotidien aux idées folles. » Son discours a la rigueur propre du capitaine d’industrie. Son hygiène de vie est quant à elle un peu plus plus laxiste... À Paris, il sort beaucoup ; à St Tropez aussi, en compagnie de Jeanne Moreau, Françoise Dorléac et de ses ami(e)s stars qu’il habille à la ville comme à l’écran. Grand (1.86m), brun, jouant avec le charme de son accent italien et de son regard azur, Nino plaît aux femmes mais cherche plutôt la complication, et ne s’en cache pas : « C’est plus exaltant mais on ramasse plus de déceptions. »

 

Présent dans près de trente pays, Nino est de ces hommes qui savent bâtir des stratégies. Après avoir lancé quatre nouvelles lignes - « Cerruti Sport 1881» (1980), « Cerruti 1881 Brothers » (1986), « Jeans Cerruti » (1995) et « Cerruti Arte » (1996) -, ouvert plus de 1000 boutiques aux Etats-Unis et 2000 en Europe, après avoir pris d’assaut la Chine et réalisé un chiffre d’affaires de 2,5 milliards de francs, sans avoir cédé une parcelle de pouvoir à des financiers extérieurs, l’homme des montagnes aspire au calme. Dans l’optique d’une passation de pouvoirs, et pour insuffler un vent de fraîcheur dans la Maison, il place dès 1995 Narcisso Rodriguez à la tête de la ligne femmes, qu’il remplace deux années plus tard par Peter Speliopoulos. Nul doute qu’il ait épinglé — comme il l’avait fait pour Giorgio Armani, assistant de Nino Cerruti neuf années durant — au-dessus de leurs bureaux sa célèbre maxime : « Je ne veux pas qu’on couvre les tables de dessins peut-être intéressants mais sans réalité industrielle possible derrière. » accolé au post-it suivant : « Le temps des ambiances purement bohémiennes dans les bureaux de style est aujourd’hui révolu » !

 

En 2001, il vend 51 % du capital de son entreprise au groupe italien Fin.part puis cède ses dernières parts l’année suivante pour s’adonner à sa seconde passion : le design et la décoration. Fin.part devient ainsi l’unique propriétaire de la Maison Cerruti, pour son plus grand malheur... Débute à ce jour la valse des designers : Roberto Menichetti, Istvan Francer, Adrian Smith se succèdent aux commandes de la ligne hommes. Après cinq années de difficultés financières, Fin Part met la clé sous la porte et s’enfuit la caisse sous le bras. Le fonds anglo-saxon Matlin Patterson, qui n’avait jamais goûté aux charmes de la couture, se pique de racheter la marque ; Philippe Cleach, avocat d’affaire et proche collaborateur de Nino Cerruti, à sa tête. Il est remplacé en septembre 2008 par Florent Perrichon, sympathisant du club LVMH. Quant aux collections, elles semblent encore bien déboussolées. Pour un peu elles auraient cédé aux caprices des modeux, ruinant à néant les efforts du Maître Cerruti  : Nicolas Andreas Taralis, ancien assistant d’Hedi Slimane, intègre la maison mais la «greffe» ne prend pas... L’arrivée de Jean-Paul Knott — ancien assistant styliste chez Saint Laurent pendant treize ans puis Directeur Artistique de Krizia et de Louis Féraud — concède enfin au renouveau de la marque. Inspiré par le filage, le tissage et le tricot, il intègre immédiatement les codes de la maison en s’immergeant dans les archives, alliant tradition et modernité, la recette éternelle du succès. Douze nouvelles boutiques ouvrent à travers le monde, un nouveau parfum Homme « Essence de Cerruti » est lancé et l’ancestrale boutique Place de la Madeleine se fait relooker. La machine semble relancée, quand surgit l’annonce du départ de Jean-Paul Knott...  Le maître aux citations couperets — « On attribue souvent une reconnaissance disproportionnée à un styliste qui a réussi une collection en l’érigeant en mythe sans évaluer son réel talent. » — parviendra-t-il un jour à trouver son digne successeur ?

 

Citations extraites des articles de presse :

- « Cerruti : la mode est à l’industrie », Le Point, 28/10/1985.

- « Cerruti : la rencontre d’un créateur et d’une époque », L’Officiel, Février 1988.

- « La femme Cerruti : la consécration d’un style », Figaro Madame, 19/03/1988

- « Nino Cerruti, le plus français des italiens », Figaro, 15/03/1998

- « Cerruti a le sens de la mesure, Le Figaro, 09/02/2000

 Article publié dans le magazine Twist N° 4.

 

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12 juin 2009

Bio Pierre Restany

On parle toujours des artistes et des commissaires. Et les critiques ?

Pierre Restany a traversé la seconde moitié du XXe siècle et n'en a pas loupé une miette...

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- 1930 : Naissance de Pierre, fils de Paul, à Amélie-les-Bains (Pyrénées-Orientales), terre natale de ses parents résidant annuellement au Maroc. Paul, directeur général de la Compagnie marocaine, mène une vie de haut dignitaire et fonde tous ses espoirs sur Pierre, fils don du ciel, habitué très jeune à côtoyer les hommes politiques les plus puissants…

- 1948 : Après une enfance de petit colonialiste passée à Casablanca, il rentre en Hypokhâgne, à Paris, au lycée Henri IV. Plus attiré par une vie de bohême, que par la discipline normalienne, il préfère flâner au Louvre et se faire poète d’occasion. Hostile à toute uniformité, il ne s’apparente ni à la bourgeoisie de la rive droite ni aux existentialistes de St Germains, et s’en va prendre le large en Italie pour y poursuivre ses études de lettres. Il y découvre une « histoire de l’art en marche, directement liée à la vie ». Une révélation. Titulaire d’une bourse de recherche sur les enluminures, il part en Irlande mener une vie de vagabond de luxe, bientôt écourtée par son père qui le met au défi de gagner sa vie.

- 1952 : De retour à Paris, rédacteur ministériel le jour et ami des artistes la nuit, il tisse son réseau. Passé du statut d’amateur à celui de critique d’art professionnel, il commence à exercer son œil-poignard et sa force de frappe dans des préfaces-missives et des revues d’art, servant d’initiateur à l’art d’avant-garde, à une époque où l’on prenait Picasso pour un escroc… 

- 1955 : Seconde révélation : sa rencontre avec le chamane de la monochromie, Yves Klein. « Ce que, entre autres, j’ai ressenti et appris au contact d’Yves Klein, cela a été comme le sens de l’absolu, ou en tous les cas, le sens d’un extrémisme dans l’art. » Fasciné par ce peintre dionysiaque qui voulait égaler les dieux dans sa folie créatrice, le préfacier attitré devient le critique-mentor et le nutritionniste théorique du fixateur d’énergie cosmique : « Yves,  c’est à travers la couleur pure que tu dois matérialiser tes intuitions sensibles… La couleur est une réalité en soi comme le destin. Et cette couleur doit-être bleue. » Ce qui fera dire à Gianni Bertini : « Klein est une créature de Restany ».

- 1960 : Consacré tout entier à son sacerdoce, après avoir quitté définitivement la politique, c'est encore chez Yves Klein qu’il fonde le groupe des Nouveaux Réalistes, suite à un constat manifeste : « Nous assistons aujourd’hui à l’épuisement et à la sclérose de tous les vocabulaires établis, de tous les langages, de tous les styles… La peinture de chevalet a fait son temps...» Tour de passe-passe théorique réunissant Arman, François Dufrêne, Raymond Hains, Martial Raysse, Daniel Spoerri, Jean Tinguely, Jacques Villeglé, rejoints peu après par César, Mimmo Rotella, Niki de Saint-Phalle, Gérard Deschamps, Christo et proclamant : "Nouveau Réalisme = nouvelles approches perceptives du réel". Dans le foisonnement de l’art abstrait d’après-guerre, en plein essor de l’expressionnisme abstrait américain et de l’abstraction lyrique européenne — dont il pressent déjà les limites dans son ouvrage publié en 1958, Lyrisme et Abstraction —, la France entre allègrement dans la civilisation de l’objet. Le paysage urbain moderne se dessine, le béton coule. Les Dadaïstes avaient fait le procès de l’objet industriel, les Nouveaux Réalistes le réhabilitent « à 40° au-dessus de Dada » (titre de son deuxième manifeste profession de foi).

- 1963 : Sitôt cristallisé, sitôt rejeté par les tenants de l’école de Paris, le mouvement Nouveau Réaliste s’affirme à l’étranger, rétablissant le contact avec New York qui, à l’instant, connaît sa déferlante Pop. Le critique-leader peut bien passer pour un collaborateur des américains — Andy Warhol voyait en lui « un mythe ! »— ou pour « un petit drapeau planté sur un groupe» (ainsi que le comparait Raymond Hains), il n’en devient pas moins, à force de conférences inter-planétaires, de happenings rocambolesques, de biennales et d’écrits polémistes, l’arbitre fédérateur des manifestations artistiques et des luttes de pouvoir « La critique serait-elle aujourd’hui plus créatrice que les peintres qu’elle est censée représenter ?… Restany semble le prouver. » tance le critique d’art Michel Ragon dans Cimaise.

- 1968 : Tandis que la contestation étudiante fait vaciller le régime Gaulliste à coups de jets de pavés, le critique bretteur pourtant peu enclin à ces « débordements d’utopies sentimentales » monte au créneau et s’en prend aux portes du musée d’Art Moderne, qu’il ferme « pour cause d’inutilité publique », dénonçant l’échec de la politique culturelle menée par Malraux. Un pavé dans la mare. L’art est bel et bien en crise ; une transition selon lui nécessaire vers un art total qui soit un art pour tous, résume-t-il, à chaud, dans son Petit livre rouge de la révolution picturale puis dans son Livre Blanc de l’Art Total. « À quoi sert l’art s’il n’a plus le monopole de la transmission de la beauté, du message de synthèse entre l’esprit et les sens ? À l’homme nouveau de la civilisation planétaire doit correspondre une sensibilité nouvelle, donc un art nouveau. »

- 1975 : L’heure du bilan et du renouveau. Sous la présidence Pompidou, féru d’art contemporain, la politique culturelle de la France a évolué, consacrant la victoire de l’art conceptuel. Pierre Restany oppose désormais les « ethnographes » (les conceptuels) aux « consommateurs » (les Nouveaux Réalistes), qui fêtent leur 15 ans. Exposés à chaque coin du monde, le parrain Restany n’a plus à sa soucier de la carrière de ses petits protégés, il désire désormais renaître à de nouveaux intérêts pour décoller son étiquette de porte-drapeau...

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                     (Pierre restany et Fred Forest, Biennale de Venise, 1976)

- 1978 : En compagnie des artistes Frans Krajcberg et Sepp Baendereck, il remonte en bateau le Rio Negro, principal affluent nord de l’Amazone, deux mois durant. Un choc émotionnel intense suivi d’une prise de conscience vive sur l'urgence d'allier l'éthique à l'esthétique dans un scénario où la nature agit comme un agent catalyseur pour la purification des sens et de la pensée. Influencé par le courant postmoderniste qui opère sa petite révolution en Italie, le critique pro-écolo radicalise ses intuitions : « Pour lui, maintenant, tout est clair : l’homme civilisé vit dans la société postmoderne comme l’Indien d’Amazonie dans sa forêt. L’homme d’aujourd’hui est incapable d’aller au-delà du phénomène industriel. Il en est saturé comme l’Indien est saturé de la forêt. »  Le Manifeste de Rio Negro et son concept de « nature intégrale » fait des remous : les intellectuels et artistes brésiliens ne tolèrent pas une telle colonisation intellectuelle ; des problèmes de « nature-culture » strictement personnels qui ne relèvent pas du domaine de pensée d’un « gringo »... Nature Intégrale, la revue qu’il publie à Milan pendant 4 ans avec Carmelo Strano, rend compte de l’ampleur de ces crises d’éthique, tout comme Domus rend compte des crises d’esthétisme opérés pas les « nouveaux designers », ses amis Andrea Branzi, Ettore Sottsass, Alessandro Mendini...

- 1984 : Appelé par Maria Grazia Mazzocchi à rejoindre l’équipe fondatrice de la Domus Academy à Milan — un institut post-universitaire de recherches sur la mode et le design internationalement reconnu —, il se plonge ensuite en pleine Perestroïka pour la publication de l’édition russe de Domus, inaugurant une série de conférences et d’expositions sur l’Avant-garde russe. La transparence. La vérité. L’absolu. Des thèmes récurrents dans le langage du mage Restany.

- 1999 : Nommé président du Site de création contemporaine du Palais de Tokyo, il se voue à la promotion de la scène artistique émergente, surveillant de près la crise de l’image peinte. À ses yeux, une seule issue : la grande aventure de la communication. L’aventure de l’objet n’est pas terminée. « Mais c’est peut-être à travers la restructuration de l’image par l’électronique qu’il attend un relais existentiel et sémantique à la peinture traditionnelle. » 

- 2003 : Alors qu’il rêve toujours à une synthèse des arts et qu’il concrétise plusieurs années d'échanges avec Carlos Ginzburg autour des concepts d’écologie politique et de chaos fractal, le mythe Restany s’éteint, essouflé de 35 années d’activités passionnées. 35 années d’engagement, d’éloquence et d’humanisme, avant que les institutions françaises ne reconnaissent en lui un maître à penser et non plus un personnage excentrique hors-série de la scène artistique.

Article publié dans Magazine N° 50.

Vous pouvez aussi retrouver cet article sur le site : 
www.archivesdelacritiquedart.org

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09 mai 2009

Conte des 1001 bésicles

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Il était une fois, au temps des Egyptiens, des Grecs et des Romains, le néant. Aucune bésicle, aucun accessoire optique, restait à trouver la formule magique. Quand, vers 50 apr. J-C un philosophe romain, Sénèque, s’avança à l’aveuglette sur une théorie poreuse : « Les objets semblent plus volumineux et plus nets lorsqu’on les regarde à travers un bol en verre rempli d’eau. »  Il était bien parti, jusqu'à ce qu’il dérape, attribuant l’effet de loupe à l’eau et non au verre incurvé. Au IIe siècle après J-C, un astronome et mathématicien grec très malin, le susnommé Ptolémée, s’essaya à une nouvelle théorie fumeuse, sans calculette : division + addition - soustraction = angle de réfraction de la lumière ÷ indice de réfraction pour l’eau et le verre = principe de grossissement. Mais les sources ne précisent pas s’il fit bon usage de sa découverte. Au XIe siècle, le non moins malin astronome et mathématicien Abu Ali al-Hasan ibn al-Haitham - dit Alhazen - reprend le flambeau, affirmant dans son ouvrage savant, Opticae Thesaurus, qu’il suffit d’utiliser une loupe pour voir grossir les objets.                  

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Un siècle plus tard, le temps de le traduire en latin, les moines presbytes seront bien aise d’appliquer la fameuse théorie. Ils pourront désormais loucher sur leurs tablettes à lire convexes, retrouvant le plaisir de la transcription manuelle. L’histoire des lunettes, ainsi confondue avec celle des monastères, c’est sous leurs planchers qu’il faudra fouiller pour déterrer les antiquités, car elles glissaient souvent du nez…               

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Question épineuse qui déchaîna l’imagination : comment feront-elles pour y rester, sur le nez ? À la fin du XIIIe siècle, on eut l’idée d’assembler deux lentilles de béryl à l’aide d’un clou, pour corriger les vues longues — vues courtes s’abstenir, ce n’est que 3 siècles plus tard que l’on se penchera sur votre cas. Seulement, une fois l’ascension de la montagne accomplie, les besicles clouantes ne satisfont pas entièrement nos érudits, puisque très lourdes. On ne leur laissa pourtant pas le choix, c’était ça ou l’illettrisme. Ils décidèrent de se casser le nez pour finir intelligents. À partir du XVe siècle, les bésicles à pont arrondi  ont bien tenté d’arrondir les angles en les rendant moins saillants mais les matériaux n’étaient pas non plus très confortables : corne, os, bois, fer, bronze, argent ou fanon de baleine, en dernière option. On leur préféra encore le cuir, pour sa souplesse et son maintien. 

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              (bésicles clouantes)                  (bésicles à pont arrondi)

Et on ne leur laissa toujours pas le choix de se plaindre, la nature les ayant dotées d’une arcade structurée, c’était déjà bien assez ; leurs confrères asiatiques n’auraient pas eu cette chance, leur dit-on pour les rassurer…

Une fois passé le pont des soupirs, la recherche d’un meilleur maintien se poursuit. Ainsi assistons-nous à toutes sortes de bizarreries : les lunettes à bonnet (XVe siècle) qui, comme leur nom l’indique, se crochetaient sous la laine ; mieux valait ne pas être myope en été… À toutes sortes de tortures aussi : les lunettes frontales (XVIe siècle) enchâssaient la tête dans un casque métallique.

                       P1050743 (Lunettes frontales)

Puis, quand on comprit qu’un simple ruban noué derrière le crâne suffisait à maintenir l’objet, les mœurs se radoucirent.

                    P1050749 (Lunettes à ruban)

Pour se durcir à nouveau aux XVIIe et XVIIIe siècles car, assimilées à la sénescence, on leur prêtait mauvaise réputation — tandis qu’en Espagne on louait leurs vertus anoblissantes ; plus larges étaient les verres, plus riches étaient leurs propriétaires. Le Roi de France fit tout de même placarder une étiquette anti-lunettes, qu’il jugeait décidément trop inconvenantes en public. Alors pour pallier à la censure, on se dit qu’un verre valait mieux que zéro ; le lorgnon,  inventé au XIVe siècle, vint à la rescousse. Surtout que, porté autour du cou, quand il n’était pas maintenu devant l’œil, avec une chaîne et richement décoré, il pouvait presque passer pour un collier.

Au théâtre, il fallut aussi ruser d’inventions pour y voir plus clair car là encore, elles étaient prohibées. Bienheureuse censure, jumelles et longues-vues feront les beaux soirs des commérages. Maintenue à l’aide d’un manche, la première est un couple de lorgnettes qui se tiennent la main. La seconde est une version miniature du télescope que l’on ratatinait en poire dans sa poche.

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                   (Longue-vue)                              (Jumelles)                                             

Théâtre de minauderies sur fond de Vaudeville, l’auditoire était bien souvent plus intéressant à reluquer que le spectacle lui-même…Si bien que l’on mit tous ses accessoires au service de l’espionnage : canne, éventail, ombrelle, flacon de parfum, tabatière dissimulent des lorgnettes, alliant le raffinement ciselé à la ruse secrète. La chasse au détail grossissant est ouverte. Personne ne sera épargné.

Après la Révolution française, un souffle de liberté, égalité, fraternité souffle sur la capitale. Les insurgés brandissent leurs montures, au poing : des binocles-ciseaux  qui crèveraient les yeux à qui s’opposerait au retour de la parité du verre. Les audacieux profitent de ces libertés pour en arborer alors qu’aucune correction n’est requise — Ô sacrilège ! — instituant la binocle comme un accessoire de mode à part entière.

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                                    (Binocles ciseaux)

Mais, étant donné qu’il fallait tenir le manche au niveau de la bouche, ce n’était guère pratique pour converser avec autrui. C’est alors qu’un duel ciseaux versus face-à-main s’annonce au clair du jour... Avantagé par son manche rigide unilatéral, et dans lequel venaient se blottir les verres, le face-à-main sortit victorieux.

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                                   (Faces-à-main)

On pouvait désormais se parler face à face, les yeux dans les yeux. Au même instant, le monocle tentait une dernière approche de singularité, mais son succès remplit seulement les bancs de l’Assemblée, au grand plaisir de Daumier. Niché dans l’une des arcades sourcilières à la seule force d’un rictus musculaire, c’est dire qu’il ne flattait pas le portrait…

                  P1050756  (Monocle)

Puis, 500 ans après l’invention de la première paire de lunettes, on réalise que celles-ci tiendraient mieux sur le nez si l’on se servait des oreilles. Déjà, pendant la période Rococo (1720-1770), les perruques voyaient les branches s’allonger pour s’enfoncer dans leurs boucles de crin. Mais comment s’en sortir, une fois cette mode passée ? Pressionner les branches sur les tempes, qui dit mieux ?

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En 1752, un lunetier de génie eut l’idée lumineuse de courber les extrémités des branches afin de les fixer derrière les oreilles. Il venait de créer la lunette moderne en résolvant en un tour de branche le casse-tête chinois du nez toboggan.

               P1050776   (Lunette modernes !)

Au début du XXe siècle, on pouvait encore croiser des pince-nez en apnée sur l’arête nasale de quelques marginaux désireux de se donner un air intelligent, mais les lunettes à tempes avaient bel et bien supplanté ses concurrentes. Pourtant, si elles s’affranchissaient des contraintes ergonomiques, elles n’en avaient pas encore fini avec les conventions : comme on ôtait son chapeau, il fallait ôter ses lunettes pour saluer une dame...

                     P1050774  (Pince-nez)

À la même époque, voit-on apparaître les premiers verres teintés qui, avec l’avènement du moteur à vapeur, en 1830, feront le bonheur des 3èmes classes, ces passagers de soute à bagages qui n’avaient pas assez d’argent pour se payer un toit et des fenêtres dans la Lison de Zola. Exposés à la poussière, au sable ou à la vapeur, le pigeon voyageur, l’aviateur aventureux ou, à partir de 1900, l’automobiliste fortuné, ne pouvaient plus se passer de leurs lunettes-masques ; question de survie.

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Puis, après 1950, quand le droit d’un toit et de fenêtres pour tous fut établi, le masque cessa d’envahir le visage pour se concentrer sur la partie intéressée, les yeux. Et les starlettes de cinéma de les détourner pour chasser l’anonymat.

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Après la première guerre mondiale, l’Europe découvre les lunettes en plastique. Débarquées d’Amérique, rondes et colorées, en imitation d’écaille de tortue, la garçonne aime le toc et le m’as-tu-vue. Ce qui n’est pas du goût de la décennie suivante qui baisse les yeux sous des verres demi-lunes et lunettes sans montures ne laissant s’exprimer que les sourcils, comme si elle avait quelque chose à occulter…L’obscure réalité d’un nouveau conflit mondial, sans doute.

             P1050783  (Lunettes en plastique)

Car, rationnement oblige, les lunettes deviennent denrée rare pendant les années de guerre. Quelques parisiennes débrouillardes – ou trop proches de l’ennemi — réussissent encore à suivre la mode, égayant de leurs lunettes de soleil plastifiées et chapeaux extravagants les pesages de l’Hippodrome de Longchamp. Mais quand résonne le cri strident de l’alarme, tous aux abris ! Les lunettes masques font leur grand retour. Pratiques et résistantes, elles sont pourtant moins encombrantes qu’il fut un temps car préconisées pour être portées sous un masque à gaz. À la libération, l’Amérique inonde de ses produits « bubble » le marché européen et devient le modèle d’une classe qui rêve aussi à sa société de consommation. Modèle d’un certain « Way of life », modèle Hollywoodien instigateur de modes : la lunette noire de star popularise la lunette de soleil, la lunette « œil de chat » trouble les hommes de son regard perçant. Félines et sexy, la sulfureuse secrétaire tirée à quatre épingles ou la docile ménagère en tablier, seront l’objet de tous les fantasmes…

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Dans les années 60, les styles évoluent à toute vitesse et se désolidarisent de la dictature des grands couturiers. C’est de la rue que la mode s’inspire désormais. La mode est dans l’air, on la respire, on la travestit de rêves interdits, de tout ce qu’on a jamais pu faire auparavant. Et le futur, vu sous toutes les coutures, embrasse le présent. L’Op Art (Optical Art), au coude à coude avec le Pop Art, illusionne son monde de jeux d’optique. Les lunettes s’en prennent alors plein la vue : couleurs tranchées, formes géométriques, divaguation de la monture; on n’avait jamais vu la lunette dans un tel état.

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Mais l’euphorie ne dure qu’un temps, elle se fait rattraper à la fin de la décennie par une énorme vague de protestation pacifiste. Les montures se tapissent de fleurs et s’agrandissent, de strass et s’agrandissent encore pour camoufler les visages durant deux décennies.

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Rondes, carrées, allongées, dès lors, il y en aura pour tous les goûts, pour tous les nez et profils. Parce qu’entretemps, non plus discréditées, les lunettes sont devenues une marque de personnalité, un outil efficace pour maîtriser son image et manipuler son interlocuteur. Les  politiciens s’en saisissent pour crédibiliser leurs discours panégyriques, les fashionistas changent de lunettes comme de chemises au gré de leurs humeurs et des personnages qu’elles désirent incarner, les chagrinés dissimulent leurs peines ou excès sous des verres teintés protecteurs… Quant aux verres qui n’en sont restés qu’au stade correcteur, béni soit le jour où ils se feront bioniques. Jongler entre le virtuel et le réel ne sera plus qu’une histoire de lunettes 3D, une histoire qu’il resterait encore à écrire pour des siècles et des siècles…

To be continued.

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04 mai 2009

Bio Diana Vreeland

    Vous les fashionistas, vous connaissez sans doute cette grande prêtresse du Vogue US, inutile de vous présenter Diana Vreeland...

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1903 : Née Diana Dalziel à Paris, d'un père britannique et d'une mère américaine. Trop bien née pour être snob, Lady Diana rôdée aux protocoles tire sa révérence à la Reine à l’âge des premiers bals. Des cousinages chics, des Rothschild et Washington en filiation, elle passe son enfance dans le Paris huppé de la Belle Epoque : "J'ai été élevée dans un monde de "grandes beautés", un monde où les cocottes, les demi-mondaines étaient les grandes personnalités de Paris. [...] Le Bois (de Boulogne) était l'endroit où elles paradaient tous les matins. [...] Je réalise maintenant que c'est là bas que j'ai découvert le début du siècle. Tout était nouveau, très influencé par Diaghilev".

1914 : Sa famille fuit la guerre et part s'installer à New York. Là-bas, l'école l'ennuie mais la danse la passionne. Discipline, maintien, sens du rythme, des atouts qui, associés à son élégance — une allure d’aristo bien à elle : sombrero, fleur sur l’oreille, pantalon, spartiates, et tout ce que sa silhouette androgyne peut assumer — la propulsent très vite parmi les socialites les plus en vue de la ville.

                diana_vreeland

1924 : Succombant aux charmes de Thomas Reed Vreeland, un séduisant banquier, elle l’épouse et lui fait deux fils. Un temps à New York, un temps à Londres, où elle tient une boutique de lingerie à ses heures, un temps à Paris — sa « maison spirituelle » — où elle mène une vie de dilettante faite de lectures, de voyages et de fêtes. Son ironie, son sens aigu de la dérision, son profil d’aigle constituent ses meilleurs laisser-passer au sein de l’élite frenchy du moment : Coco Chanel, Jean Patou, Christian Bérard, Cecil Beaton... Les talents viennent à elle spontanément. « L’élégance est innée. Cela n’a rien à voir avec le fait d’être bien habillée. L’élégance, c’est le refus. »

1936 : Un sens du chic et de l’élégance qui fera mouche auprès de Carmel Snow, directrice du Harper’s Bazaar.  Sitôt rentrée à New York, celle pour qui travailler est « une drôle d’idée », se voit ainsi confier une rubrique mensuelle qu’elle sut  immédiatement adapter aux envies de ses lectrices, déroutées par la crise économique. Inutile — et totalement déplacé — de vanter les vertus d’une toilette hors de prix, sa rubrique "Why don't you…" encourage l’inventivité des Américaines en posant des questions-choc : « Pourquoi pas des cils bleu ciel ? Pourquoi pas un lit en porcelaine ? Pourquoi pas décorer avec des ananas ? »… Une vision pragmatique et éclairée de la mode qui préconise le recyclage (shampoing au champagne pour les enfants), customise avant l’heure (« Comment coudre de la fourrure d’hermine sur son peignoir de bain ? »), prescrit la fermeture éclair et met tout le monde en ballerines quand il s’agit de faire face au rationnement des chaussures. «  Si j’aime quelque chose, le reste du monde l’aimera aussi. Je pense avoir un point de vue solidement ancré dans ce qu’il y a de plus ordinaire. »  Le buzz médiatique fait décoller les ventes du Harper's... Six mois après son arrivée, Diana Vreeland est promue rédactrice en chef de la section mode.

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1950 : Avec elle, le style descend dans la rue. Contre-attaquant la tendance d’une presse relaie d’opinion qui ne s’adressait qu’aux intellectuels et aux artistes, elle donne la parole et le mode d'emploi à ses lectrices, s’efforçant de rendre portables les lubies des créateurs : Cristobal Balenciaga, Christian Dior, Yves Saint Laurent se font désacraliser dans les séries enlevées de Richard Avedon. Un esprit libre et caustique — « Le bikini est la chose la plus importante depuis la découverte de la bombe atomique » — toujours à l'affût de la nouveauté, encourageant les jeunes designers et plébiscitant les nouvelles techniques. À eux trois, Alexey Brodovitch, Diana Vreeland et Carmel Snow modelèrent le Harper's en un magazine accessible, bien que pointu ; trait d'union entre les artistes, les stylistes, les photographes, les auteurs et le public.

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1963 : Un style qu’elle impose ensuite au Vogue US — en tant que rédactrice en chef — qu’elle transforme en un manège d’extravagances et de snobisme. « Elle donnait de l’importance au moindre petit détail » notait Andy Warhol. Avec son code couleur au diapason futuriste des années 60 et ses mots de passe érigés en hommage à New York, elle continue d’explorer son époque. Les visages et les silhouettes changent… Dénicheuse de personnalités, elle met sous les feux de la rampe des beautés insolites : Lauren Hutton et ses dents du bonheur, Iman l’Ethiopienne ou Edie Sedgwick l’incandescente Factory girl. « Sans émotion, pas de beauté. » Sa devise est cinglante, révélatrice d’une vision dont elle consigne tous les matins les instructions sur ses célèbres mémos qui arrivaient en rafale sur les bureaux de ses assistantes : « Alors ce nouveau mot qu’utilisent les jeunes, ce mot qui est si tendance à Londres… « Beady ».. Qu’est-ce que ça veut dire exactement ? La dernière fois que Jean (Schrimpton) était ici, elle m’a dit que (David) Bailey avait l’air « beady ». Que voulait-elle dire exactement ? » Des notes comme autant de coups de cravaches pour marquer le pas sur ses rédactrices caractérielles toutes plus divas les unes que les autres. "Une nouvelle robe ne vous mènera jamais nulle part, c'est la vie que vous vivez dans cette robe, et le style de vie que vous aviez avant, et ce que vous ferez dedans après qui comptent."

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1966 : À la mort de son mari, l’arbitre des élégances, devenue icône de presse, a révolutionné les codes d’un milieu en quête de regénérescence. Excentrique créature aux cheveux de jais laqués, aux colliers torques et aux bracelets grimpants, dont l’âge accentue encore son air d’impératrice ; volcanique, exigeante, souvent caricaturée tapie dans son antre exotique sur Lexington Avenue, on la craint, on l’adore. "J'aime la vulgarité si elle a de la vitalité. Un peu de mauvais goût, c'est comme une pincée de paprika. On a tous besoin d'une pincée de mauvais goût. C'est vigoureux, c'est sain, c'est physique. Je pense qu'on pourrait plus s'en servir. Je suis uniquement contre l'absence de goût. Trop de bon goût peut être ennuyeux. »

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1971 : Virée du jour au lendemain de chez Vogue, à l’heure où la guerre du Vietnam déchire les Etats-Unis, où le choc générationel s’embrase, où les styles de vie les plus exubérants s’affichent, augurant de nombreuses pages vierges à transcrire, la voilà bien malgré elle au chômage. Celle que les journaux désignaient comme « une mendiante du luxe se préparant à faire la tournée de ses amis milliardaires » quitte New York quelques mois avant de se faire rappeler par l'Institut du costume du Metropolitan Museum of Art de New York qui la nomme consultante, contredisant la phrase de Scott Fitzgerald : « Il n’y a pas de deuxième acte dans la vie d’un américain. » Un surcis et une consécration. « Je déteste le narcissisme mais j’approuve la vanité.»

1993 : Quatre années après sa disparition, le Metropolitan Museum’s Costume Institute lui consacre une exposition. « Je déteste la nostalgie, je ne crois en rien qui n’ait existé avant la péniciline. »

2008 : Sa notoriété posthume reste intacte. Après Drôle de frimousse (1957), inspiratrice du personnage tyrannique et capricieux de Maggie Prescott (prise d’une lubie, elle fera un beau jour repeindre en rose les locaux de sa rédaction, en clamant : « Le rose est le bleu marine de l’Inde»), elle est ensuite représentée par Illeana Douglas dans Factory Girl (2006), par Juliet Stevenson dans Infamous (2006) puis par Claire Nadeau dans la pièce de théâtre La divine Miss V, mise en scène par Jean-Paul Muel. Quant à ses mémos délirants, il se font épingler dans un numéro spécial du Visionaire (2002), immortalisant les intuitions fracassantes de la redoutable Vreeland qui, de sa langue de vipère, entortillait les mots, s’empressant d’assouvir les besoins de ses lectrices qu’elle venait de susciter.

Article publié dans Magazine, N° 49.

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17 mars 2009

Saga Calvin Klein

Pour le numéro Twist N°3, je me suis bien amusée sur une Saga Calvin Klein (ou disons plutôt une saga du slip kangourou...)

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"C.K, les initiales d’un homme. D’un style. D’un empire. L’an passé, la marque fêtait ses 40 années de création. Cette année, elle fête son retour au pays, après avoir rapatrié de Milan son atelier de production, lui permettant de défiler sous les tentes de Bryant Park en février. L’heure du bilan a donc sonné : un créateur de 66 ans qui a laissé les rênes de sa société à trois héritiers — Francisco Costa, Italo Zucchelli et Kevin Carrigan—, une floraison de boutiques en Eurasie et une déclinaison de lignes qui engendre chaque année des milliards de $ : une ligne Calvin Klein collection, une ligne CK plus accessible, une ligne CK jeans et CK Underwear, une ligne CK Home, bref un merchandising réussi… Alors on peut bien résumer son nom à un slip ! Calvin Klein ne saurait s’en plaindre, lui seul sait qu’il doit sa fortune à ce bougre de slip kangourou...

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     (Le sportif Tom Hintnaus shooté par Bruce Weber, 1982)

Et les hommes savent ce qu’ils doivent au gourou du slip. Sans lui, ils n’en seraient peut-être pas là aujourd’hui, êtres érotisés tombés sous le joug de la métrosexualité. Avant 1980, ils n’étaient que des machines de travail dissimulant leur outil de reproduction dans des slips abominables aux élastiques distendus ; produits de consommation basiques peu exaltants aux vues des designers qui réservaient leurs rêves et excentricités à leurs épouses, comme si elles seules pouvaient être sujettes de fantasmes. Puis est arrivé Calvin et son œil lubrique. Le seul à avoir su déceler dans ce pauvre chiffon une connotation « sexy ». En deux coups de ciseaux ajustés et deux coups de griffes, il renouvelle la gamme des sous-vêtements masculins pour les ériger en objets de désir. Ajouter à cela un marketing répondant aux rêves érotiques de tout un chacun— Apollons aux abdos et pectoraux luisants, alanguis contre un rocher blanc sous un ciel azuré, ou idole des jeunes, Mark Walhberg, en train de se tenir le paquet— et vous vendrez des slips moulants à gogo. De quoi se faire tatouer sur les hanches le logotype brandé de Calvin Klein, de quoi irriter les proviseurs, spectateurs impuissants face à cette horde de lycéens qui portent le pantalon sous les fesses avec pour seule visée ostentatoire : afficher son élastique griffé. Pourvu que l’on soit « cool »…

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                       (Mark Walhberg et Kate Moss, campagne 1992)

Puisque le style Calvin Klein n’est pas une question de mode mais d’attitude, ainsi que le suggèrent les campagnes publicitaires sulfureuses ; autre clé du succès de la marque qui valut à son instigateur le surnom de « génie du marketing ». C’est en 1978, dix ans après avoir monté sa société, soutenu financièrement par son ami d’enfance Barry Schwartz, que son intuition se matérialise. Quelques mois après avoir lancé sa première ligne de jeans révolutionnaire aux lignes très près du corps, surfant sur la vague de la libération sexuelle, quelques mois après avoir découvert la jeune nymphette Brooke Shields dans le film La Petite, de Louis Malle, il lui fait susurrer à la caméra, sous l’objectif audacieux de Richard Avedon : « Savez-vous ce qu’il y a entre mes Calvins et moi ? Rien.» Ô scandale, elle n’a alors que 15 ans, et ce ton coquin déclenche la polémique. La première d’une longue série. La première à engendrer de nombreux bénéfices aussi : en une semaine, 200 000 exemplaires de jeans sont vendus, rivalisant désormais avec les mastodontes du denim, Levi’s et Marlboro.

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La seconde vient en 1993 quand, après être tombé sous le charme ingénu de Kate Moss, il fait de sa maigreur et du style « Héroïne chic » — allure grunge, spectre de la drogue, cernes et sous-alimentation— une tendance de mode, pour la campagne de son parfum Obsession. Accusé de vanter les mérites de l’anorexie et de la toxicomanie, il n’en a cure, le chiffre d’affaire, passé dans le rouge en 1992, remonte en flèche. En 1995, il ravive l’odeur de soufre qui lui va si bien, lors de la campagne pour CK One, son parfum unisexe : évoquant les photos de Richard Avedon immortalisant les membres de la Factory, Steven Meisel met en scène des groupes d’adolescentes au visage d’enfants, dénudées et lascives, adoptant des poses sexuellement suggestives.

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Cette fois c’en est trop. Des pétitions circulent pour dénoncer le caractère pédophile de cette campagne, les groupes de pression appellent au boycottage des produits, et quand le Président Clinton s’y met — « Il n’est pas bon de manipuler ces enfants, de les utiliser pour un bénéfice commercial » (Los Angeles Times, 5 février 1995) — Calvin Klein se voit bien obligé de retirer ses spots publicitaires. De toutes façons, son parfum n’en a plus besoin, tant il explose le « fragrance box office ». Ce qui lui donne une bonne raison pour recommencer…

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En 1999, il choque de nouveau l’opinion par une campagne de panneaux publicitaires propulsés dans les airs de Times Square, pour sa première ligne de sous-vêtements enfants. Ces images d’enfants à moitié nus provoquent un tollé général orchestré par le maire de New York, Rudolph Guiliani. Le ton polémique est si efficace qu’aujourd’hui encore, la marque continue d’exploiter ce filon, ayant bien compris qu’elle a assis sa notoriété sur son image : dernièrement, le spot voyeuriste filmant une Eva Mendès toute échaudée dans ses draps, fut censuré. C’est bien connu, l’interdit fait toujours vendre… Et si « le vêtement doit parler de lui-même », comme l’assenait le pape du minimalisme, on peut bien lui donner un petit coup de pouce…

                     img_19 (publicité CK, 1993, Vanity Fair)

Ce que s’échinent à perpétuer les nouveaux élus du maître depuis 2003, après trois années passées à les espionner dans son atelier : Francisco Costa, catapulté aux commandes de la ligne Calvin Klein Femme, Italo Zucchelli aux commandes de la collection Calvin Klein Homme et Kevin Carrigan, supervisant à la fois la ligne CK et Calvin Klein collection. Si Francisco Costa tente de se défaire de l’emprise du roi du « casual chic » en donnant sa propre définition du mot minimalisme, Italo Zucchelli, lui, ne s’est pas remis du choc sismique qui lui parcourut l’épiderme le jour où, en feuilletant son Uomo Vogue, il entrevit le mannequin Tom Hintnaus érotisé en Adonis par Bruce Weber, avec en tout et pour tout un slip blanc saillant, miroir luminescent de sa peau mordorée. En ultime hommage au génie subversif de Calvin Klein, la dernière campagne publicitaire CK Homme, shootée par Alasdair MacLellan, transcrit avec contemporanéïté cette première campagne orgasmique de 1982.

 

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            (Campagne CK 2008 shootée par Alasdair McLellan)

Tandis que les collections de Zucchelli nettoient encore un peu plus tout décorum superflu. Rendant à Klein ce qui était à « Calvin Clean »— clin d’œil au minimalisme de son design, ou charge à rebours contre les excès très médiatisés du designer star qui finissait ses soirées dans les bars « destroy » de Manhattan, la tête penchée sur l’épaule de Mick Jagger, lui-même penché sur l‘épaule d’Andy Warhol… Il semble, qu’en comparaison, ses successeurs, aux casiers judiciaires vierges, soient des hommes bien sages… Si sages qu’il faut les inciter aux nuits blanches: « Quand vous travaillez dans le milieu de la mode, je crois que sortir est crucial. La nuit est très inspirante, et les gens qui sortent aussi. J’encourage mes jeunes assistants à le faire » confiait Calvin Klein à Vogue Hommes International (N° A-H 2007). Car c’est la rue qui a toujours inspiré la mode de Calvin Klein, ayant grandi dans les quartiers populaires du Bronx. Exaspéré par les robes meringues portées par les égéries de sitcom, c’est à la femme active et au cadre dynamique qu’il pense lorsqu’il conçoit ses modèles épurés, chics et confortables, aussi bien qu’interchangeables : « Une femme ou un homme doit pouvoir travailler et sortir le soir sans être absolument obligé de rentrer chez soi pour se changer » ; propos que relaie encore aujourd’hui Italo Zucchelli qui souhaite aussi étayer l’esprit du look américain : « le critère déterminant du style n’étant pas le quoi mais le comment, le vêtement le plus modeste peut entrer au panthéon du chic ». Ce qu’il compte bien faire en marchant sur les pas de Calvin King : une ligne unisexe aux tons neutres, apaisante et élégante, d’une sophistication extrême dans sa simplicité, parfaitement intemporelle… "

Twist N°3, magazine masculin trimestriel.

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06 mars 2009

Les coiffures: accessoire des modes

Suite à l'exposition "Hair du temps", comme je vous disais précédemment, j'ai eu la chance de participer à la rédaction d'un texte sur les coiffures pour le catalogue d'exposition. Voici donc un extrait de ce texte, qui j'espère vous donnera envie de lire la suite !

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Assujettis aux modes et aux normes esthétiques, les cheveux ont suscité les réactions les plus extrêmes. Sacrifiés, consacrés, censurés, ils reflètent au même titre que le vêtement l’esprit d’une époque. Rite de passage, objet de luxure, arme politique et économique,  expression de la condition féminine, les cheveux obéissent aux caprices des mœurs et des coiffeurs. Célébrés par les poètes, mutilés par la religion, envoûtés par les sorcières, ridiculisés par la mode, ils sont depuis l’aube du temps le voile du songe, la forêt luxuriante où les amants viennent se perdre...

L’imagerie populaire illustre souvent la Préhistoire sous les traits simplistes d’un homme de Cro-Magnon traînant par les cheveux sa rupestre compagne… Ainsi figurée, la chevelure féminine devient un trait d’union entre les sexes, un instrument de possession. Mais que l’on se rassure, les cosmogonies anciennes lui assigneront ensuite un rôle de trait d’union moins sexiste : mise en offrande, la chevelure sera le point d’attache entre le monde des hommes et des dieux. Dès lors, les cheveux seront l’objet de tous les soins puisque rien n’est jamais trop beau pour honorer son dieu... Trois mille ans avant notre ère déjà, pour conjurer les cataclysmes naturels et apaiser la colère des dieux, les Egyptiens sacrifiaient les cheveux des leurs femmes, ainsi passés maîtres dans l’art de les embellir. Les dames de la cour de Memphis rivalisaient d’imagination dans le choix de leurs coiffures, exploitant pour cela une nuée de petites esclaves.  Mais seule la reine avait le droit d’arborer « un profil de déesse », traduit par une coiffure de mèches roulées en spirales et disposées en rangs étagés de plus en plus élevés. Il fallait, selon les hiéroglyphes, plus de cinq heures pour donner sa pleine harmonie à cette chevelure d’essence divine... Aussi privilégiait-on les perruques quand la patience du rouleau gominé atteignait ses limites. Cléopâtre en possédait une véritable collection. Formées d’un étagement serré de tresses ou de boucles en rouleau, réalisées en crin, en fibre végétale, ou en cheveux véritables, teintes de couleurs vives, elles étaient portées en toutes occasions et par tous, à l’exception des prêtres et du bas peuple. Elles étaient même si précieuses qu’elles accompagnaient les morts comme gage de leur statut social.

Chez les Grecs, la chevelure, de préférence saupoudrée d’or — le culte de la blondeur symbolisait l’innocence et un statut social supérieur — revêt également une valeur sacrée. Jupiter fait trembler tout l’Olympe quand il secoue sa chevelure. À l’origine, pour célébrer le mythe de l’union d’Aphrodite et d’Adonis, chaque femme grecque devait se rendre une fois au temple et faire don de son corps à un inconnu, sans possibilité de refus... Ce n’est qu’au IVe siècle avant notre ère, que les règles s’assouplissent, estimant qu’un don de chevelure en guise de sacrifice serait amplement suffisant. Idéal de beauté virile, représenté par l’athlète à la tête bouclée pour l’homme, chignons ceints de bandeaux fleuris, enserrés dans un filet ou piquetés de longues épingles creuses contenant du parfum pour la femme, la chevelure s’illustre aussi bien dans la gloire que dans l’infamie. Dans la mythologie, Ariane abandonnée par son amant Thésée sur l’île de Naxos, court échevelée le long du rivage, en se lamentant et en laissant flotter au vent son opulente chevelure blonde. Afin de prendre sa revanche sur Thésée, elle se laissera ensuite enlever et consoler par Bacchus, tombant «déchevelée» — signe d’un affranchissement total — dans les bras du dieu fougueux. Infamies qui touchaient d’ailleurs plus les femmes dans cette civilisation patriarcale qui ne leur laissait guère de libertés. Tandis qu’à Athènes un mari jaloux, soupçonneux envers son épouse, n’hésitait pas à lui raser la tête pour la punir de son adultère,  à Sparte la fiancée se rasait entièrement le crâne le jour de son mariage, en signe d’humilité et de renoncement à toute coquetterie.

Les belles patriciennes romaines ne subissaient guère ce genre d’humiliation. Lettrées, affranchies, elles étaient d’autant plus libres que leur mariage-union libre, leur permettait de continuer à vivre leur vie, et de divorcer à leur gré. Une société libérale aux mœurs légères, qui n’est pas sans ressembler à celle de notre XVIIIe siècle, dans laquelle le travestissement jouait un rôle équivoque. Ici, la blondeur ingénue, qui sied à Vénus, se mue en luxure subversive... Messaline, épouse de l’empereur Claude, ou l’impératrice Faustine l’ancienne, également réputée pour sa luxure, s’en allaient ainsi fréquenter les lieux de débauche, affublées d’une perruque blonde, attribut préféré des prostituées. Tresses diadèmes hautes comme des tours, coiffures égyptiennes importées croulant sous une cataracte de bouclettes et de frisures compliquées, gravissent les étages au même pas cadencé que la liberté des mœurs... Si bien qu’il faut légiférer. L’empereur publie un édit, lois somptuaires avant l’heure, pour interdire l’importation des tresses nordiques dont le commerce atteint des proportions telles qu’il menace les finances publiques. Impossible pour autant de recenser tous les styles et coiffures, ils sont « aussi nombreux qu’il y a de glands sur un chêne et d’abeilles en Sicile » relate le poète Ovide dans son Art d’aimer. Et de constater : « La coiffure la plus seyante est souvent celle qui imite le désordre, on croirait qu’elle date de la veille, alors qu’un peigne habile vient tout juste de la terminer : le comble de l’art consiste souvent à imiter le hasard ». C’est d’ailleurs toujours un peigne à la main que se fait représenter Vénus dans la peinture, la sculpture et la littérature classique. Car « il n’est guère de postures féminines qui aient autant de grâce et expriment autant l’apaisement des passions... Le geste répété de la femme peignant ses longs cheveux semble avoir la vertu d’un exorcisme, comme si la subtile électricité dont ils étaient chargés, un peu plus tôt, se trouvait dissipée, conjurée ». Dans l’éclat de sa nudité, suggestion de la fécondité, Vénus et sa chevelure ornementale, élément de séduction, proclament le règne de la beauté, de l’amour et de la joie des sens...

Et si les hommes ont toujours été attirés par la luxuriance satinée des longs cheveux, c’est sans doute parce qu’il en émane des effluves de liberté et de sensualité, quand ils ne revendiquent pas fièrement des velléités d’indépendance et d’affranchissement. Version masculine, une chevelure longue et abondante est signe de puissance virile. Ce n’est pas par simple souci esthétique que les conquérants gaulois portaient les cheveux longs... Pour mieux impressionner leurs ennemis, à qui ils rasaient la tête en signe de soumission, ils paradent au pas de combat, cheveux au vent. La Gaule narbonnaise portait les cheveux ras, quand la «Gaule chevelue », insoumise, arborait encore fièrement sa toison. Lorsque l’empire romain s’effondre, au Ve siècle, les envahisseurs barbares poussent encore plus loin la susceptibilité : toucher la chevelure est ressenti aussi gravement qu’une tentative de castration. A la mort de Clovis, la reine Clotilde prise en otage par ses deux fils qui déchirent le royaume, préfère voir morts ses deux petits-fils que tondus. Les capitulaires de Charlemagne sont, eux aussi, inflexibles : « Quiconque osera porter la main sur les cheveux d’un homme libre se verra infliger une forte amende ». Et si celui- ci ne pouvait pas payer l’amende, c’est à son bien le plus précieux, sa chevelure, que l’on s’en prenait. Œil pour œil, cheveu pour cheveu. Bientôt, dans les royaumes francs, le droit de porter les cheveux longs devient le privilège exclusif du roi et de ses héritiers directs. Les «rois chevelus » de la dynastie mérovingienne ne plaisantent pas avec leur tignasse, il en va de leur honneur, au point que si un roi, pour une raison ou une autre, perdait sa chevelure, il y laissait sa couronne. La règle de bienséance pour saluer un personnage de haut rang, était de s’arracher un cheveu !

.............................. Sautons quelques pages

Au cours du XVIe siècle, on délaisse les coiffes et les voiles pour préférer l’ostentation après des siècles de discrétion… Il n’est plus question de dissimuler ses charmes mais de les surenchérir par le biais de somptueuses étoffes alourdies de joaillerie et de fraises carcan favorisant les hautes coiffures bouclées. Les coiffures montées et empesées sont si inconfortables que la plupart des femmes préfèrent se raser la tête, de leur plein gré, pour porter une perruque, qu’elles agrémentent de pierres précieuses et de colifichets selon leur rang de fortune. « Il est de loin plus aisé de gréer un navire que d’apprêter une dame. » constate laconiquement Thomas Tomkis, en 1607. Apprêts et postiches une fois de plus condamnés par l’Eglise, comme bien d’autres parures, dont l’usage rendait coupable du péché d’orgueil. Mais cette fois-ci les usages de la mode l’emportent sur les admonestations du curé. Et si le goût pour l’ostentation attise la convoitise des pirates du luxe qui se métamorphosent en voleurs de perruques pour dépouiller leurs victimes à l’arrière des attelages, ces agressions à répétitions n’en dissuadent pas moins cette prédilection de la Renaissance pour l’apparat, qui ouvre ainsi la voie aux extravagances baroques des XVIIe et XVIIIe siècles.

Deux siècles de grandiloquence capillaire — pour le plus grand bonheur des caricaturistes — instituent un savoir-faire artisanal en une véritable architecture de bigoudis. Edifices empesés, cerclés, poudrés, empanachés, rembourrés — monuments dédiés aux exigences de la mode — rivalisent dans l’allégorique, l’horticole et le bucolique pour atteindre des sommets vertigineux (un mètre ou plus s’ils étaient garnis de plumes) à la fin du XVIIIe siècle. Parmi ces coiffures hors normes, citons celle de la Princesse de Machin dont la chevelure enveloppait une cage où voletaient de véritables papillons, ou la coiffure « à l’hurluberlu » apparue en 1671 et décriée par Mme de Sévigné qui finira pourtant par y succomber, ou encore cette coiffure «  à la grand-mère » créée en 1770 par le perruquier Baulard qui, par un ingénieux système de ressorts, pouvait monter ou descendre, selon le degré d’excentricité souhaité. Sous Louis XIV, la vie de cour réduit la femme à une simple figurante, c’est à celle qui se fera remarquer non par son esprit mais, au premier abord, par son goût raffiné pour la coquetterie. Accessoires de mode, fanfreluches, perruques, tout est bon pour aguicher le regard du roi que l’on sait très porté sur la parure, qu’il considérait comme un instrument au service du rayonnement de Versailles. Tout est bon aussi pour lancer des modes. C’est ainsi que l’une de ses favorites, la Duchesse de Fontanges, ravit le roi lors d’une partie de chasse, en troquant sa perruque emportée par le vent contre sa jarretière, customisée en serre-tête. Cette mode, qui perdit le charme spontané de son improvisation, durera dix ans, avant d’être à son tour remaniée et rebaptisées dans les salons de coiffures, arbitre des élégances (et des potins), friands de noms polissons : « les confidentes » désignaient les petites boucles près des oreilles, les « crève-cœurs » des frisons sur la nuque, les « favorites » des torsades tombant sur les joues… Des modes (ou délits d’initiés) qui faisaient ensuite le tour d’Europe, œuvrant pour l’enrichissement des caisses de l’Etat ; le commerce du cheveu étant très lucratif. Aussi Louis XIV pouvait bien s’irriter parfois de ces « tours » qui surmontaient ses dames de cour, c’est lui qui, en succombant à la mode de gigantesques perruques, inaugura ce premier « round » de coiffures féminines démesurées, parfaitement inconfortables, peu adaptées aux voyages en carrosse, propices à la migraine et aux incendies de forêt de crin. Cimes somme toute relatives comparées aux coiffures démesurées des années 1770 — les usages nés de la mode l’emporteront une fois de plus sur les remontrances royales et les édits religieux.…

.............................. à lire encore 12 pages !

(si vous êtes intéressés par le sujet, contactez-moi sur mon adresse mail: mvdc@hotmail.fr ou contactez la galerie d'art du conseil général des Bouches-du-Rhône pour commander le catalogue.)

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21 février 2009

"Hair du temps"

                                  picto_hair_du_temps

Une brève annonce pour vous convier à ma conférence sur "Le cheveu sous toutes les coutures" (suite à l'exposition "Hair du temps" à laquelle j'ai pu participer dans le catalogue d'exposition), qui aura lieu le jeudi 5 mars aux Archives départementales d'Aix en Provence, à 18h30.

" Depuis toujours, la chevelure féminine hante, fascine et taraude l’imaginaire masculin. Ornement des déesses, c’est elle qu’on dissimule farouchement. Quand il s’agit d’humilier les femmes, c'est à elle que l'on porte atteinte en priorité. En rendant compte des conclusions les plus récentes de la recherche en esthétique et en histoire contemporaine, les conférences proposées par les Archives départementales soulignent tous les enjeux et toutes les ambiguités qui s'y dissimulent ou que l'on y cache.
Jean-Noel GUERINI
Président du Conseil général

En lien avec l'exposition Hair du temps, présentée du 17 janvier au 29 mars 2009 à la Galerie d'art du Conseil général, les Archives départementales programment deux rencontres :

Jeudi 5 mars, 18 h 30
A partir de l'exposition Hair du temps
Conférence de Marlène Van de Casteele

Marlène Van de Casteele axera sa réflexion sur le caractère mystique de la chevelure, en tant que parure sacrée. Elle évoquera au fil des siècles l'évolution stylistique des coiffures, à la fois accessoires de mode et miroirs de la condition féminine. Elle montrera que certaines images de vêtements et certains trompe-l'oeil peuvent détourner le cheveu, pour mieux s'en amuser et dénoncer les failles de nos sociétés.

Marlène Van de Casteele a travaillé avec Olivier Saillard à la mise en place de l'exposition Christian Lacroix, Histoires de mode proposée en 2007 au Muśee de la Mode et des Arts Décoratifs (Paris, UCAD). Elle rédige actuellement quelques unes des notices du Dictionnaire des créatrices qui sera publié par les Editions des Femmes. Pour le catalogue de l'exposition Hair du temps (éditions Silvana), elle a rédigé l'article "La coiffure : accessoire des modes".

Seconde rencontre :
Jeudi 26 mars, 18 h 30
A propos des femmes tondues de la Libération.
Présentation par Fabrice Virgili du film de Jean-Paul Carlon Tondues en 44, suivie par la projection du documentaire (52), Productions du Lagon, La Ciotat).

Fabrice Virgili, chargé de recherches au CNRS, est membre du laboratoire IRICE (Identités, relations internationales et civilisations de l'Europe) à l’université "Paris 1 Panthéon Sorbonne. Ses recherches concernent l'effet des guerres mondiales sur les relations entre hommes et femmes.
Il a notamment publié "La France "virile". "Des femmes tondues à a Libération" (Paris: Payot, 2000) et co-dirigé avec L. Capdevila,  F. Rouquet et D. Voldman, deux ouvrages parus respectivement en 2003 (Hommes et femmes dans la France en guerre, 1914-1945, Payot) et en 2007 (Amours, guerres et sexualité, Gallimard). Il vient de publier chez Payot "Naitre ennemi" : les enfants des couples franco-allemands nés pendant la seconde guerre mondiale. Il a été le conseiller historique de Jean-Pierre Carlon pour son film "Tondues en 44".

Exposition Hair du temps :

Site : www.cg13.fr (pour télécharger le dossier de presse de l'exposition)

"Pour ouvrir la saison 2009, la Galerie d’art du Conseil général a invité un passionné et fin connaisseur de l’univers de la mode et des créateurs, créateur lui-même, commissaire d’expo, historien de la mode, conseiller artistique, chargé de mission au Musée de la Mode et du Textile...

Olivier Saillard a imaginé et conçu une exposition qui revisite la place du cheveu dans l’univers de la mode, de la féminité, de l’art :

« Asymétriques, longs ou courts, bouclés ou défrisés, les cheveux d’une femme, autant que sa garde-robe sont le papier carbone d’une époque.

Ils servent l’incarnation d’une féminité suprême jamais passée de mode ou au contraire sont le symbole d’une suppression violente des droits à la féminité quand ils ne sont pas une revendication de garçonnes proclamées ».

A travers des pièces de couturiers (Jean-Paul Gaultier, Christian Lacroix, Martin Margiela, notamment mais aussi Givenchy, Schiaparelli), à travers les créations originales de coiffeurs de podium comme Odile Gilbert, de photographies de Katarina Jebb, par exemple et de vidéos des années 60, l’exposition Hair du temps interroge sur la place décorative et inquiétante du cheveu dans la mode et dans l’art contemporain." "

INFORMATIONS PRATIQUES :

Exposition du 17 janvier au 29 mars 2009
Commissariat d’exposition : Olivier Saillard assisté de Géraldine Sommier

Catalogue : Silvana editoriale
Textes : Olivier Saillard, Géraldine Sommier, Marlène Van de Casteele

Galerie d’art du Conseil général des Bouches-du-Rhône
Hôtel de Castillon
21 bis cours Mirabeau
13100 Aix-en-Provence
Tél:04 42 93 03 67 - Fax :04 42 27 54 23

Entrée libre
Ouvert tous les jours sauf le lundi,de 9h30 à 13h00 et de 14h00 à 18h00
Visite commentée gratuite sur rendez-vous dans la limite des places disponibles.

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13 février 2009

Le talon

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Soit un talon. Objet de pouvoir, de délices et de délires qui fait courir notre imagination. Talon antidote, talon despote, qui mesure sa cote de popularité en ampoules et pansements. Torture et démesure… Variant les courbes et les hauteurs pour atteindre des sommets de coquetterie, sa notion d’équilibre ne tient parfois qu’à un fil, une aiguille... Animal apprivoisé, funambule suspendu aux antennes de son créateur fétiche qui s’amuse à lui chatouiller les plantes de pieds, la citadine se fait paralyser par son narcissisme. Un calcul esthétique savamment lesté, visant à l’équilibre parfait, que seule l’adjonction fantaisiste d’une arme de séduction pouvait parachever. Histoire de talons-tueurs, au rythme croisière des hauts et des bas du talon.


Talon mythique, talon pratique.

Faisons quelques pas en arrière pour se rappeler aux prémices du talon, du temps où le conte de fée « pantoufle » n’aurait eu aucun effet « citrouille » sur ses dissidents. Au temps de l’Egypte pharaonique, j’entends. Il était alors bien plus pragmatique que fantasmatique, puisque seuls les bouchers s’en paraient, pour éviter de nager dans le sang épanché. Un talon fonctionnel, protecteur des déjections terrestres, qui nous fait bondir en avant, atterrissant directement dans le jardin crotté de Louis XIII, lorsque les talons encastrés dans d’épaisses semelles de bois se glissaient sous la chaussure pour mieux l’isoler de la boue. Soucis de propreté et d’efficacité ; les cavaliers l’avaient déjà adopté un siècle plus tôt pour se caler confortablement dans leurs étriers.

             P1050132 (soulier de femme avec sa galoche de protection, XVIIe s)

Talon magistral, talon social.
Une cavalcade plus tard, nous voici au XVIe siècle. Escale à Venise où la mode des sabots-échasses, nommés chopines, sévit violemment : nous l’avions quitté thérapeutique, nous le retrouvons hérétique. Hissée sur son piedestal pouvant atteindre 52 centimètres, la oisive caresse les étoiles tandis que son mari mesure sa richesse à celle de ces chopines : plus grande était sa fortune, plus hautes étaient les semelles de sa femme. Pourtant, cette mode empirique périt dans la lagune. Après ce bref intermède de semelles dégénérées, le talon se crée une fiche d’identité.

             P1050107 (chopine du XVIe siècle)

Talon politique, talon idéologique.
Tandis qu’à Paris, la noce de Catherine de Médicis avec le futur Henri II (1533) se prépare, la grande reine, indisposée par sa petite taille, fait spécialement venir de sa Florence natale, une paire de pantoufles à talons. Souci esthétique, désir de séduction, volonté d’affirmation de son pouvoir ? L’équation est parfaite, la fin justifiant les moyens. Le talon, ainsi portraituré sous les pieds d’une souveraine, passe à la postérité. Pourtant, si les puissants sont souvent instigateurs de modes, sous la Florentine, celle-ci n’en reste encore qu’au stade de balbutiements, avant de prendre ses quartiers dans les appartements privés du petit par la taille, mais non moins grand monarque, Louis XIV. Quelques centimètres de prestige en plus, ça ne se refuse pas...

Talons royaux, talons joyaux.

Dès lors, le talon se portera haut et rouge sang aux couleurs de la noblesse ; il n’est qu’à observer les marques et griffures laissés sur le parquet du palais versaillais. Désir élitiste d’un talon compulsif exclusif, orné de rosettes, de flots de rubans, de boucles d'argent et serti de «Venez-y voir» – ces pierres précieuses nichées en contrefort du talon -– le soulier coquet s’individualise en écrin luxueux.

         P1050109 (Louis XIV, Hyacinthe Rigaud, 1701)

Talon baffoué, talon martyrisé.
Esthétique mais point ergonomique... Dodelinant sur des talons de 12 cm très inconfortables, hommes et femmes marchent en canard et pestent contre leur savetier qui n’a toujours pas compris que le pied droit n’est pas la copie conforme du pied gauche ! Qu’à cela ne tienne, le talon vaniteux, ségrégationniste, s’évertuant à donner de la dignité à l’âme humaine, ne fera que se cambrer sous l’échine bedonnante des fayots perruqués de la cour, suscitant le ridicule et le mépris. Il devient à la longue si peu pratique que les femmes, impotentes et provocantes, devront éviter l’escalier ou se munir d’une canne tutrice.

              P1050110 (Soulier de femme, fin XVIIe s)

Le talon est mort, Vive le talon !
Mascotte de l’injustice sociale, le talon monarchique est mal en point. Marie-Antoinette, plus encline aux plaisirs champêtres, les pieds nus enrubannés dans des ballerines plates qu’aux mondanités d’étiquette, les pieds comprimés dans des mules sédentaires, tentera vainement de redorer le blason du talon déficitaire mais le peuple, galvanisé par l’indigence, réclame son abolition. Instituant la sandale antique comme valeur universelle, la Révolution précipite la chute du talon, en même temps que celle de la monarchie ; riches et pauvres nivelés à plat.

      P1050124 (talon de l'échafaud de Marie-Antoinette, 10 août 1792)

       P1050112 (mules révolutionnaires, 1789)

Talon-bobine, bottine mutine…
En 1880, le talon fait son come back. Sous la semelle de coquines bottines qui pointent le bout de leur nez sous des robes feu-de-plancher ou qui se délurent, quand d’insoumises cocottes lui donnent un goût de luxure… Mais, lorsque l’ourlet remonte en 1910, il faut vaincre sa timidité. Le pied dégagé s’offre aux regards inquisiteurs et le talon Louis XV, jadis hué, reprend du galon. Il se raffine, se pare, se vampe, s’exhibe. Talons de cristal, talons d’or et de jade. Talons gravés, incrustés ou recouverts de tissu, telle une reliure précieuse...

   P1050113 (bottine du Second Empire)  P1050116 (soulier fétichiste, 1900)

TTT, Talon-Tout-Terrain…
Aux lendemains de la Première Guerre mondiale, la femme remonte ses manches et ses ourlets de jupe. La bottine à tige haute s’efface devant le Salomé bridé. Le talon court de jour trottine, le talon quille du soir s’éclate, au rythme du Fox-Trot… Le talon d’Occupation se colmate dans une semelle de bois compensée, le talon d’après-guerre se libère de son emprise et respire ! Se cisèle et prend de la hauteur, aiguisé par l’irrésistible envie de féminité que ces dames ne voulaient plus négliger. Le total look Dior emboîtait le pas au New Look, maître Vivier sur les talons…

            P1050071 (Salomé avec application de grecques, 1920)

Talon aiguille, talon meurtrier.
L’escarpin était né et son épine dorsale, plus fine qu’elle n’avait jamais été, perforait les parquets d’un coup de tige métallisée. Tournevis, pieu affûté, mitraillette crantée, tout dans ce talon-là est fétichiste… Une épée de fer qui fait tourner les têtes avant de les faire tomber ; aventure à talon rompu. Lui qui était né embourgeoisé, dans la dentelle des salons de l’avenue Montaigne, voici qu’il se faisait déflorer par des femmes de mauvaise vie. C’était acquis, on voulait nuire à sa réputation. Révéré, bientôt vilipendé, le mal était fait : le missile Stiletto de 18 cm terrorisait ses détracteurs. Et l’arme de se retourner contre celle qui la maintenait. Immunisée contre tout effet « indésirable », elle n’avait pas vu venir la féministe alarmiste qui criait au complot.

           P1050092 (escarpin Roger Vivier)                                                   P1050121 (le fameux escarpin bicolore Chanel)

Talon machiste, talon fétichiste.
Aux yeux de la gent masculine, la femme ne serait plus qu’une Sylphide aux ciseaux affûtés. Déesses du sexe, guerrières sur pilotis, talquées dans des cuissardes de cuir, l’homme se fait lobotomiser ; il vendrait son âme pour que le stylet pénétrant stimule ses parties de jambes en l’air. D’autres ne se font d’ailleurs pas prier, la nuit tombée… Drag-queens et créatures hybrides arpentent les rues en mal de sensations fortes, les voûtes plantaires arquées par la jouissance. Démesurément éloquent, le talon travesti enfile son attirail subversif.

            P1050104      P1050105

Talon orthopédique, talon polémique.
Et les hostilités continuent : tandis que blâmes et cris hygiénistes tirent la sonnette d’alarme, les années 60 finissent de scier l’aiguille pour sanctifier la pureté de jeunettes en babies et bottines plates Courrèges. Apostolat d’une mode « cosmique » ou conclusion intrinsèque… Les statistiques sont sans appel : la femme instruite tient plus à son confort qu’à son sex appeal. Puis, une fois le dossier polémique classé « sans suite » – le diktat esthétique triomphe toujours par son hypocrisie – le talon revient en force : en forme d’épine, de virgule, de pyramide, d’escargot ; coloré, irisé, plastifié, écaillé ou clouté… De véritables sculptures sur patte. Peu importe foulures et scolioses, la femme aime ses talons à en perdre la raison…

         P1050084 (bottines cosmiques Courrège)

Rétrospective entalonnée.
Massifs en 1967, métallisés en 1969, compensés vers 1972, rectilignes en 1974, affinés vers 1980, carrés, cambrés en 1985, la décennie 1990 voit alors défiler, comme un ultime hommage au siècle passé – à moins que ce ne soit pour pallier à son manque de personnalité – toutes les formes de talons-succédanés. Sujet réifié, oscillant toujours entre élégance et vulgarité, le talon n’a plus à se battre pour sa survie, s’étant dès lors bien accoutumé à la cohabitation des dénivelés. Baskets, ballerines et escarpins, battent le pavé à toute heure de la journée. Mais, si la basket donne des ailes, le talon power correcteur qui, d’un coup de crayon gomme les imperfections, sort en vainqueur, le rêve à bout de pied…

               P1050106 (Les Spice Girls)

Article publié dans Magazine, N° 48, Fév-mars 2009 (spécial mode)

Posté par Poirette à 10:52 - Histoire d'un accessoire - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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