Charlotte Perriand ou le design au féminin, dans l'ombre du Corbusier puis au grand jour...

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1903 : Naissance à Paris, d’un père savoyard coupeur dans une maison de couture anglaise, d’une mère bourguignonne couturière gaie luronne.

1913 : Tandis qu’elle entre à l’hôpital des Enfants-malades se faire extirper l’appendice, elle découvre entre ses quatre murs blancs aliénant le dépouillement minimal, « le vide tout-puissant parce qu’il peut tout contenir ».

1920 : Le bac en poche, bien que peu encline aux études, elle entre à l’Ecole de l’Union Centrale des Arts Décoratifs. Au risque de se faire tirer les oreilles par ses professeurs, Charlotte l’effrontée préfère de loin griffonner des croquis d’animaux au jardin des plantes ou croquer des nus aux cours d’André Lhote. Aux pieds du mur, elle participe à des concours d’Art et d’Industrie, à des décors de théâtre, tout en suivant les cours du soir de Maurice Dufrêsne, président du Salon des Artistes décorateurs et directeur artistique de la maîtrise des Galeries Lafayette.

1925 : Sélectionnée par son école pour discourir sur la composition d’un salon de musique lors de l’Exposition internationale des arts décoratifs, elle découvre, relégués avec mépris dans un coin, le pavillon de l’URSS et le Pavillon de l’Esprit nouveau. Une onde sismique lui fait pressentir les limites d’expression des modes de l’art décoratif…

                        3F01253 (Salle à manger, 1927)

1927 : Alors qu’elle décide de se marier — seule voie possible vers l’émancipation -— et de railler les « survivances du passé », elle fait fureur au Salon d’automne avec sa Salle à manger minimale, revêtue d’acier chromé, et son Bar sous le toit en cuivre nickelé : non plus rejettée au fond du couloir, la maîtresse de maison trône au cœur de son foyer. Encensée par la presse, bien que « jeune, sans programme et sans projet » , elle pense à s’inscrire dans une école d’agriculture, quand un ami qui lui veut du bien lui offre deux livres de chevet : Vers une architecture et L’Art décoratif d’aujourd’hui, d’un certain Le Corbusier. «Un éblouissement… Ils me faisaient franchir le mur qui obstruait l’avenir». Bravant les mises en garde de ses professeurs, elle se dirige dans la foulée vers l’ancien couvent du 35, rue de Sèvres, se retrouvant nez-à-nez devant les grosses lunettes de Le Corbusier : « Ici, on ne brode pas de coussins » lui jette-t-il, avant de la reconduire à la porte. Le lendemain, il se ravise.
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Ainsi associée au programme immobilier « des casiers, des sièges et des tables », Charlotte se voit charger de « l’Equipement intérieur de l’habitation », en communion spirituelle avec le maître et son cousin Pierre Jeanneret. Dans une obsession de rationalisation de l'espace et de réformes des pratiques domestiques, elle expérimente sur une chaise longue de grand repos, un fauteuil Grand Confort ou Pivotant,     de nouveaux matériaux industriels, comme les toiles tendues amovibles, les bois contreplaqués et le tube d'acier. « Par leur plasticité, nous apportions la preuve que les produits nouveaux, tels le tube d’acier, appliqués à l’ameublement, pouvaient sortir du ghetto du siège dit pour « bistrots » ou « hôpitaux », tout en étant aussi différents en un sens de ceux du Bauhaus. »

              91_1Lg                                                 (Chaise de grand repos)

4F40242 (Fauteuil Grand confort)


1930 : Démissionnaire de la conservatrice Société des Artistes Décorateurs, elle fonde avec René Herbst et Pierre Chareau, l’UAM (l’Union des Artistes Modernes), une unité de choc réunissant des artistes aux affinités esthétiques modernistes, désireuse de lutter contre les forces antagonistes puissantes de l’académisme. « L’académisme avait fourbi ses armes, il veille, agit, bondit, et tue ! » enrageait Corbu, qui après avoir initié sa petite protégée à l’architecture — « ce jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière » — et aux théories novatrices des CIAM (Congrès Internationaux d'Architecture Moderne), la fait plancher sur l'étude du logis minimum : un maximum de rendement pour un minimum d’espace, telle est la question. Un principe de générosité sociale et de modularité que l’apprentie architecte applique à la lettre pour sa Salle de séjour à budget populaire (Salon des Arts ménagers, 1936), meublée selon un budget de classe moyenne frappée par la crise, sa Maison de week-end segmentée par des cloisons coulissantes, ou son Refuge Bivouac en préfabriqué, niché sur le col savoyard du Mont-Joly. « L’architecture est fonctionnelle par définition, sinon, qu’est-ce que c’est ? De la saloperie !» lui rabâche Corbu.

             salonartsmenagers36 (Salon des Arts ménagers, 1936)

       refugebivouac (Refuge bivouac du Mont-Joly)

1937 : Après dix années de fusionnelle et conflictuelle collaboration, elle claque la porte du prieuré de la discipline. « J’aurais dû savoir qu’entrer dans l’atelier au 35, rue de Sèvres c’était comme franchir la porte d’un couvent — en respecter les règles et s’y plier. » Invitée, en 1940, par le gouvernement japonais pour orienter la production d'art industriel et l’adapter aux usages occidentaux, elle fuit son pays en pleine débâcle militaire pour s’exiler « au bout du monde ». Bien que totalement dépaysée, elle rencontre une pensée exaltée par la religion du vide - le théisme - et une architecture ancestrale conformes aux préceptes Corbuséens de cohésion et d’harmonie. Conférencière, enseignante, commissaire d’exposition, imprégnée de la philosophie et de l’art de vivre japonais, elle fait l’expérience du “tout bambou”  — allant jusqu’à transposer sa chaise longue et son fauteuil pliable en bambou —, avant de s’investir dans le développement de la production artisanale indochinoise, suite à l'entrée du Japon dans le conflit mondial.

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1946 : De retour sur sa terre natale dévastée, sa fille et un nouveau mari en bandoulière, elle part se ressourcer en Savoie, pourvoir à l’aménagement de la nouvelle station de ski de Méribel-les-Allues. Quelques années plus tard, irrémédiablement, ses pas la reconduisent au 35, rue de Sèvres... Sommée par Corbu de participer, en «free-lance», à l’équipement intérieur de la cellule type de la « Maison radieuse », caractérisée par une nouvelle manière d’habiter en collectivité, elle perfectionne son concept de « cuisine-bar » intégrée tandis qu’elle breuvete des WC suspendus, normalise le plus petit élément de rangement : le tiroir,  devient membre fondateur du mouvement Formes Utiles et réalise, en collaboration avec les ateliers Jean Prouvé, de nombreux programmes d’équipements collectifs  (Maison de la Tunisie, chambres d’étudiants de la cité universitaire de Paris, Maison du Mexique…) « L’harmonie de l’habitat ne peut être résolue indépendamment de l’architecture et de l’urbanisme… Non seulement, l’habitat doit réaliser les données matérielles, mais créer les conditions de l’équilibre humain et de la libération de l’esprit. » 

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                               atelierprouve7 (Atelier Jean Prouvé)

     maisontunisie (Maison de la Tunisie)

1962 : Entre deux jeux-concours pour le future complexe des Ménuires et pour la résidence de l’ambassadeur du Japon à Paris, la citoyenne du monde prend un bain de jouvance à Rio de Janeiro où son mari, délégué général d’Air France pour l’Amérique Latine, a élu domicile. Ici, ses créations puristes, comme les sièges et tables empilables conçues lors de son dernier séjour au pays du Soleil-Levant, ne conviennent pas à l’exotisme luxuriant de sa nouvelle terre d’adoption. Inspirée par les techniques vernaculaires brésiliennes, elle conçoit un mobilier “exotique” spécifique, substituant à ses matériaux de prédilection — le sapin et l’aluminium — le cannage (panneaux de jonc tressés) et le jacaranda (bois tendre local). « Il y a des lieux, des matériaux, des techniques, des coutumes, des conditions de production, de diffusion, pour s’affirmer différemment. »

                 riodejaneiro (Bibiothèque en jacaranda, Rio)

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1968 : Face à la démocratisation des sports d’hiver de M. Tout le Monde, et par amour invétéré pour la montagne, la militante écolo est appelée en renfort pour l’élaboration d’une « usine à ski intégrée » en Haute-Tarentaise, la station de ski des Arcs 1600 et 1800. Fidèle à ses idées Ying&Yang, l’architecte-urbaniste-décoratrice idéalise une station sans voiture, insère harmonieusement le complexe sous le manteau neigeux, privilégie le rapport architecture intérieur-extérieur, normalise des cellules types d’habitation modulable de 16 à 55 m2, coulisse des salle-de-bain en polyester préfabriquées… Une odyssée de 20 années de construction marquant l’aboutissement de plusieurs décennies des recherches sur l’habitat collectif et l’aménagement d’intérieur.  “L’architecture qui en résultait me laissait parfois sur ma faim. Peut-être n’ai-je pas assez lutté pour qu’aux Arcs elle fût exemplaire…

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1985 : Le maître Corbu avait remplacé les mots « Arts décoratif » par «Equipement de l’habitation», l’élève Perriand les remplace par « Art d’habiter » — titre de son exposition au Musée des Arts Décoratifs — puis par « Art de vivre », titre de son livre autobiographique.

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1999 : Sacrée « Doctor honoris causa » par le Royal College of Art, décorée de la légion d’honneur, Charlotte Perriand part « méditer et rêver à un nouvel Age d'Or tant attendu, tant espéré, bruissant du “dialogue des cultures” épanouies dans leur diversité et dans leur universalité » .

                 maisondethe  (Maison de thé, Unesco, Paris, 1993)

Article publié dans Magazine n° 52 (décembre 2009/janvier 2010)