P1070222  (Jean-Baptiste Mondino, 1989)

    Si Jean-Paul Gaultier n’arbore plus de pull marin depuis cinq ans, s’il a rasé sa brosse peroxydée et laissé son kilt au vestiaire, s’il ne supporte plus son surnom suranné « d’enfant terrible de la mode » — il a passé l’âge ! —, l’imagerie populaire ne semble pas prête de tomber aux oubliettes.

                P1070216 (Pierre et Gilles, 1990)   

« Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l‘oubli », théorise avec véhémence Milan Kundera, dans L’insoutenable légèreté de l’être[1]. Soit, manipulations « kitschissimes » et séductions artificielles mises à part, Jean-Paul Gaultier n’a pas de soucis à se faire ; il siègera toujours dans un tiroir de notre mémoire. Immortalisé en titi parisien par Jean-Baptiste Mondino, à l’occasion de la sortie de son album house How To Do That ? (1989), puis en marin lover gay par Pierre et Gilles (1990) — sourire carte postale auréolé de pâquerette, regard bleu azur se reflétant dans les rayures de sa marinière — l’image d’Épinal, déclinée en romans-photo, clips publicitaires et kit prêt-à-consommer, a fait le tour du monde. Composé de toute pièce en 1984, par un jeune homme nostalgique des pulls marins que lui enfilait sa grand-mère bien aimée et du film de Rainer Fassbinder, Querelle (1982), le personnage de « marin-matcho-gay » ne s’est pas contenté de rester un personnage de BD. Incarné par son créateur facétieux, devenu entre temps, en 1993, animateur-pop star d’Eurotrash, une émission produite pour la télévision britannique, la caricature ne tourne pas en ridicule mais prend le train de la sur médiatisation. Ainsi mis au service de la propagande marketing, le pull marin-pictogramme devient un classique. Comme tout bon classique est fait pour être détourné, l’émancipation de la rayure est votée : « Je troc ta rayure sur smoking contre ta rayure sur jupe, échange de bons procédés… » Dans ce jeu des anamorphoses, d’une bigarrure à l’autre, la rayure devient un prétexte de transgression des identités sexuelles.


                         P1070213  (Gilles Serrand, 1982)


À bas les codes de bienséance, le diktat de l’élégance masculine traditionnelle tombe le masque pour parodier la chansonnette de la femme-objet. Affublé d’un large pantalon de marin et d’un pull à dos nu, son « homme-objet » défile, irrévérencieux, pour la collection Automne-Hiver 1984-1985, première collection masculine : « J’ai décidé de montrer un homme-objet, un homme qui pouvait plaire aux femmes et aux hommes. Un homme qui pouvait être sexy avec ses vêtements. […] Les choses progressent doucement, on ne pourra constater un vrai changement que le jour où les mannequins-hommes seront plus payés que les femmes. » Quand vient l’année suivante « la jupe pour hommes » (en réalité un simulacre de pantalon-pagne) et « Une garde-robe pour deux » au parfum androgyne, le ton est donné : plus qu’une simple sortie de placard, le vestiaire lexical griffé Gaultier déverrouille la porte des tabous dans un jeu subversif subtil teinté d’humour et d’ironie. « Les filles postféminines crânent dans des corsets-smokings, se pavanent dans des robes moulantes à découpes « fesses ». Les garçons postphallocrates ou macho […] avancent lascivement sur des baskets à semelles hypercompensées, bombent le torse dans des tricots à dos dénudé, roulent des épaules dans des décolletés de fourrure, prennent la pose en bibis à voilette, tour à tour stylisés sous les traits d’un « homme fatal », d’un « joli monsieur », d’un « french gigolo », d’une « rock star », d’un « Robin des bois » des villes, d’un « cow-boy urbain » ou d’un homme couture »[2]. Chaque personnage explore ses propres clichés, chaque image renvoie à l’autre son reflet, dans une chaîne infinie de métaphores. Beautés callipyges, beautés métissées, beautés disproportionnées, mannequins d’un jour au physique incongru, mannequins de tous âge sélectionnés par casting sauvage,  font fi des critères tyranniques d’élection de beauté, pour mieux enrichir le cabinet de curiosités de Gaultier. Comme il semble loin ce temps du « droit à la différence pour tous », aujourd’hui « toutes les filles sont interchangeables » regrette-t-il[3]. « Pour le reste, je suis nostalgique de tout ! De ma grand-mère disparue, d’une certaine époque où, petit, je rêvais du monde de la couture, incarné par les plus grands noms. »[4] confesse-t-il.


              P1070225  (Photo Paolo Roversi)   


Né en 1952 en banlieue sud parisienne dans un milieu modeste, il préfère de loin à l’école les jeudis après-midi passés chez sa grand-mère à dévorer ses magazines de mode, ouvrir ses malles à trésor garnies de corsets et de voiles de deuil, expérimenter ses dernières prouesses de couture — comme greffer des seins pointus sur son ours en peluche, avant de les greffer sur Madonna — ou regarder le spectacle des Folies Bergères à la télé. À 14 ans, il pioche dans son imaginaire ses premières collections, après avoir appris par cœur les répliques de « Falbalas », le film de Jacques Becker qui l’immerge, avec cousettes et arpettes, dans une maison de couture. À 17 ans, il recueille les encouragements du couturier Marc Bohan et adresse ses premiers croquis à Pierre Cardin. À 18 ans, il intègre le studio Cardin et découvre que l’ « on peut faire un chapeau avec une chaise » : « Pierre Cardin m’a enseigné la rigueur, il me disait souvent que chacun de mes modèles en contenait cinq ! J’ai appris à épurer. » À 19 ans, il rejoint Jacques Esterel, puis l'équipe de Jean Patou, avant de retourner chez Cardin qui l’envoie illico presto aux Philippines adapter les collections au marché américain. À 24 ans, fin prêt, il crée sa première collection de bijoux électroniques — à base de diodes et de mercure en mouvement, prémices d’un style d’art de récupération. « Un jour, il a regardé la boîte d’aliment de son chat, Ratapoil, et s’est dit qu’il pourrait faire avec un très joli bracelet barbare. C’est ce qu’il a fait [ collection « High-tech, automne-hiver 1980-1981]. Et quelques années plus tard, il a fait de cette boîte l’emballage de son parfum. »[5] En octobre 1976, il présente à Paris, dans un Palais de la découverte quasi désert, sa première collection de prêt-à-porter féminin, réalisée avec des tissus bon marché et des sets de table en raphia. Parmi ces pièces de bric et de broc, sa tenue préférée : un perfecto en cuir noir vieilli, porté sur un corset de satin piqué de clous métalliques et sur un long tutu en tulle, surpiqué à la façon d’un jean. Tout est déjà là. Le punk, le rock, les mariages impossibles — cuir, strass, acrylique, vinyle, paillettes — les astuces et les trompes l’œil. Mais il ne le sait pas encore… « J’ai eu la sensation de tomber au fond de l’eau, mais il fallait bien que je nage ! » Sa bouée de sauvetage : la scène. « Je suis venu à la mode par la scène, le spectacle et les films. […] J’ai toujours aimé les émotions que procure le spectacle. S’il n’y avait pas eu de défilés, peut-être n’aurais-je pas fait ce métier. »[6] À 26 ans, il crée sa propre griffe grâce au soutien de son partenaire japonais, Kashiyama. À 30 ans, il fonde sa société Jean-Paul Gaultier S.A, en association avec son grand amour (et partenaire financier), Francis Menuge - « J’ai eu la chance de ne pas me rendre compte immédiatement de la responsabilité qui était la mienne. » En attendant de toucher terre, il décolle et dévore ses années fastes ; années bercées d’images coutures et de récits populaires, matérialisés par des collections théâtrales, illustrant sa manipulation consciente du système de la mode : les collections Barbès (automne-hiver 1984-1985), Le Dadaïste (printemps-été 1983), La concierge est dans l’escalier (printemps-été 1988), Les rabbins chics (automne-hiver 1993-1994), Les Existentialistes (automne-hiver 1998-1999) flirtent avec le Paris populaire et gouailleur, le Londres excentrique de l'après punk, le bon et le mauvais goût, le kitsch et le beau…


                P1070224 (Collection Le Dadaïsme, Printemps-Eté 1983)


Trente ans et une centaine de collections plus tard, il est toujours là. En cumulant les mandats : fondateur, directeur artistique puis directeur général. Il connaît toutefois, entre 2003 et 2005, quelques turbulences qui le poussent à licencier 31 personnes, ainsi que son ami d’enfance (et PDG), Donald Potard. Entre une haute-couture exaltante mais ruineuse et des licences ennuyantes mais rentables, son cœur balance. Pour assurer son avenir, il préfère finalement confier 35% de son capital à la maison Hermès, puis 45% en 2008. Et succomber à la vogue des accessoires, produits vache-à-lait de l’industrie du luxe du XXIe siècle. « La mode est toujours, en fin de compte, au service de la société »[7] constate-t-il, fatalement. Pourtant, celui qui se dit « traducteur de son temps », reste optimiste, «[…] la mode étant sujette à des phénomènes cycliques, nous ne devrions pas tarder à voir l’aspect créatif reprendre de l’importance. La mode aime démoder ce qui existait avant, voilà pourquoi les choses finissent toujours par changer…»[8]

 

                 P1070228                                                              (Photo Paolo Roversi, collection femme Automne-Hiver 1985-86)

Article publié dans Dedicate, n° 22, Hiver 2010


[1] Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, 1984.

[2] Farid Chenoune, Jean-Paul Gaultier, Editions Assouline, Collection Mémoire de la mode, 2000.

[3] Madame Figaro n° 20254, « Farida Khelfa, icône modèle », Richard Gianorio, 12 septembre 2009.

[4] L’Expansion, D. Kindermans, 1er avril 2009.

[5] Challenge n° 160, propos cités par Donald Potard, 19 mars 2009.

[6] Figaro Magazine n° 328, François Delétraz, 28 mars 2009.

[7] L’Expansion, D. Kindermans, 1er avril 2009.

[8] Elle, Sylvia Jorif, 2 octobre 2006.