Voyageurs en apesanteur
Le comble du voyageur du XXIe
siècle ? Voyager léger. Les bagages seraient devenus les nouveaux
indésirables d’une société qui, face à l’obsolescence de ses produits vite
consommés, vite jetés, ne sait plus où stocker ses encombrants. Une solution
miracle ? La dématérialisation.

Dans le dernier film de Jason Reitman, In the Air, le héros solitaire, collectionneur compulsif de miles aériens, chérit sa vie sur tapis roulant d'aéroports, sur lits trois étoiles, sur bitume de location, et concentre son existence dans une seule valise et un attaché case. Les mains dans les poches, le citoyen du monde se sent désormais partout chez lui. Alors que la mondialisation uniformise peu à peu les rues des grandes métropoles par un déploiement de vitrines toutes identiques, et que l’on voyage aussi facilement que l'on fait du shopping — après tout, le voyage est un shopping comme un autre… — l’homme Easy Jet se promène sur Terre comme dans son jardin, ou dans son « Proxi Market »... Les efforts des grandes chaînes d’habillement mondialisées et des designers d’hôtels de luxe ont finalement payé. Des pantoufles douillettes à la télécommande trente-six chaînes, jusqu’à la brosse à dent dans le gobelet, « tout est à vous, — pour si peu cher… — et rien ne repartira dans la soute à bagages ». Dans ce cas, autant laisser son necéssaire de toilette biper à la porte d’embarquement pour n’emporter que le rayon Hi-tech miniature de chez Darty ; en deux mots : son bureau… « Voyager l’esprit léger », vous dites?
(Malle-bureau Louis Vuitton)
Quand, au Ier siècle avant J-C,
Cicéron préfère, lors de ses déplacements, « emporter toutes ses choses
avec lui » — « Omnia mea mecum porto » —, un agent des douanes ne lui fait pas la fouille
pour débusquer une fiole de crème hydradante. Qu’il passe la frontière en
paix ! Quand Alexine Tinne, exploratrice en crinoline, part à la conquête
des sources du Nil en 1869, munie de ses 36 malles, 40 mulets et 4 chameaux
(sans oublier sa bibliothèque, ses malles à chapeaux, sa ménagère en argent,
son appareil photo…), la douane reste indulgente, mais la morale
intransigeante. Et la légende de pointer du doigt son appétit matérialiste
gargantuesque comme cause de son assassinat : des Touaregs, éblouis par le
mirage de sa caravane de plus de deux cents personnes, l’avait en effet
confondue avec ce qu’elle était — une aristocrate fastueuse — avant de
l’assassiner. « Voyager
léger. La question n’est pas nouvelle, elle se posait déjà au XVIIIe siècle
lorsqu’il était de bon ton de partir à pied faire son « tour
d’Europe » — « tour » qui donne d’ailleurs son sens au mot
« tourisme ». Déjà les français et les allemands se moquaient des
anglais qui, systématiquement, réimplantaient leur maison où qu’ils se
trouvent, parce qu’ils étaient incapables de voyager léger. Ce sont des
stéréotypes bien évidemment... »
relaie Sylvain Venayre, maître de conférence au centre d’histoire du XIXe
siècle (Université de Paris 1- Panthéon Sorbonne). La manie d’emporter avec soi
ses bibelots, sa bibliothèque et son mobilier favori fait à présent sourire —
exceptés sans doute les adeptes du camping et du caravaning — mais si, à
l’époque, l’abondance des bagages rimait avec « grandeur et
richesse », et les aléas du voyage avec « attaques de brigands,
naufrage et maladies », il fallait mieux se rassurer en orchestrant
parfaitement la préparation de ses bagages et de leur contenu.
(Alexine Tinne et sa caravane en Afrique)
Au fil du temps, ces préparatifs
se sont considérablement allégés ; on mange sur le pouce comme l’on boucle sa
valise en dix minutes. Les bagagistes suspectent les valises naufragées et les
compagnies low cost surtaxent les bagages trop encombrants… En 1963, Paul
Morand note : « Le luxe est désormais à Orly ». En 2010, le luxe est désormais virtuel, à la
billetterie d’Orly… En 1967, l’aéroport d’Orly de Tativille (Playtime), au minimalisme aseptisé, s’échine à discipliner
ses troupeaux de touristes en file d'attente devant le tapis roulant. En 2010,
la consigne est drastique : la légèreté sera « coupe-file » et
passeport de liberté. Mais, tandis que cette cure d’amincissement forcée, tenue
en laisse par un plan Vigipirate musclé, s’en est aussi pris aux compartiments
de train (et aux poubelles mitoyennes), le temps du voyage a perdu de son
attrait. Toutes ces heures inutiles, semées au beau milieu des champs ou de
l’océan, que l’on aimerait éluder, mais qu’il faut tuer par le visionnage d’un
DVD ou la lecture d’un magazine people, payent le prix de l’apesanteur.
(La croisière s'amuse)
Du temps suspendu au temps réel, rythmé par la gradation du paysage, ces traversées, aujourd’hui essentiellement perçues comme des expériences négatives, ont jadis peuplé les rêves des voyageurs. Jeux de séduction, idylles éphémères, interminables parties de poker ou de whist, Lotos, ball-trap, golf sur la poupe, bals, dîners gastronomiques… Les « love boat » partaient en croisière pour que s’évade l’imaginaire. Un imaginaire aujourd’hui brimé par la dimension-temps du voyage raccourci à la vitesse supersonique du progrès. Il n’y a bien que les grèves ou les aléas climatiques et géologiques pour faire obstacle à cette course contre la montre… Un volcan se réveille en Islande et c’est tout le trafic aérien européen qui s’en trouve perturbé, toute la société paralysée, tout un passé qui ressurgit ; un passé pas si lointain, sans avions ni trains, que certains naufragés, désespérés de ne rentrer chez eux, font ressusciter à pieds, en stop, en bus, en bateau ou à dos de chameau s’il le faut… Et la planète de retrouver, le temps d’une pause, ses dimensions humaines…
Article publié dans le magazine Rosebuzz, juin 2010, n° "Nomade" et sur le site www.rosebuzz.com








