Hearst est aujourd'hui le nom d'un groupe de presse, c'est aussi le nom d'un château en Californie ou l'inspirateur de Welles dans Citizen Kane. Portrait de l'original.

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1863 : Naissance à San Francisco, d’un père sénateur et industriel minier multimillionnaire, d’une mère institutrice.


1873: Elevé dans un monde où il peut avoir tout ce qu'il veut quand il veut, il fait à dix ans le tour de l'Europe avec sa mère — " A journey of epic proportions "— et se jure d’en collectionner plus tard les richesses.


                 phoebe_22 (Family Hearst)

1887 : Etudiant en journalisme à l’université de Harvard, membre du Harvard Lampoon — périodique sarcastique fondé par des étudiants de Harvard, pour lequel il fut l’apprenti de Joseph Pulitzer — il se fait expulser, pour mauvaise conduite, après avoir envoyé aux membres de l'institution des pots de chambre à leur effigie. Tandis que son père le presse de reprendre ses gisements d’or et de pétrole, il lui rétorque qu’il préfère s’amuser avec son quotidien de presse, le San Francisco Examiner, gagné au poker contre une dette de jeu. Très vite, l’enfant gâté se prend au jeu et rebaptise son nouveau jouet : Monarch of the Dailies (le Souverain des quotidiens) dans l’optique d’en faire un journal populaire. Après avoir acheté le meilleur équipement possible et recruté la meilleure équipe de journalistes disponible, qu’il débauche  au prix fort, il calque son journal sur le modèle du style Pulitzer, son mentor. Au programme : gros titres sensationnels, arnaques, crimes et corruptions.

                

1895 : Fraîchement débarqué à New York, il réhabilite un journal en difficulté, le New York Morning Journal et lance, l’année suivante, l’Evening journal. Fondant sa réputation sur la renommée de ses journalistes — Stephen Crane, Julian Hawthorne, Mark Twain, Jack London.. — et de ses illustrateurs, il fait enfin de l’ombre à son rival du New York World, Pulitzer, et réussit même à lui chiper son pion fétiche, Richard Felton Outcault, l'inventeur des bandes dessinées en couleurs et du personnage le plus populaire « The Yellow Kid » — la série lèguera d’ailleurs son nom à un type de journalisme sensationaliste, le « yellow journalism ». En attendant, la ville se livre une lutte journalistique sans merci, par yellow kid interposé. Pour contre-attaquer, Hearst lance les « funnies », suppléments du dimanche illustrés tout en couleurs, et popularise les comic strip. Le prix du New York Morning Journal est réduit à un cent et explose le score de Pulitzer, dont les ventes surpassaient déjà le million de copies par jour.

                  Yellow_kid001 (The Yellow Kid)


1898 : La révolution cubaine de 1895 appâte les deux requins du sensationalisme. Quand, le 15 février 1898, une explosion coule le « USS Maine » — le cuirassé de l’US navy envoyé à La Havane pour y protéger les intérêts américains — et tue des centaines de marins, les journalistes se gardent bien de spéculer sur la cause du désastre. Sauf Hearst, qui décide de traiter l’attaque en première page. Deux jours plus tard, le New York Morning Journal appelle à la guerre contre les espagnols, avec des titres racolleurs : « War ? Sure ! » Accusé de promouvoir la guerre Hispano-américaine pour booster les ventes de son journal — «Please remain. You furnish the pictures and I'll furnish the war !» dit-il à son illustrateur Frederic Remington qui revenait de la Havane — Hearst se range du côté de « Cuba Librè » et part assister ses reporters sur les champs de bataille. Un jour, l’un d’eux, James Creelman, est blessé au combat : « I'm sorry you're hurt. But wasn't it a splendid fight? We beat every paper in the world! » s’exclame Hearst. Tandis que Pulitzer publie des images de soldats espagnols enfermant des Cubains dans des camps de concentration, Hearst exploite la carte du patriotisme, tournant les récits de ses reporters en histoires hyperboliques, se jouant des peurs de son lectorat. « Les employés du journal de Hearst étaient prêts à des mensonges délibérés et honteux, inventés de toutes pièces, pour amener des nations à l’hostilité et pour les conduire à une guerre meurtrière. »[1] La fin de la guerre sonne pourtant le glas du journalisme jaune. Hearst décide alors de recentrer ses gains sur la lutte contre la corruption au sein du gouvernement américain.   


    180px_Millicent_Hearst_cph_3b16388 (Millicent Willson)     p_hearst_03


1903 : De presque vingt ans son aîné, William Randolph Hearst épouse Millicent Willson, une « bicycle girl » du Herald Square Theatre qu’il fréquente depuis qu’elle a 16 ans, et qui lui donnera cinq fils. Elu membre de la Chambre des représentants des Etats-Unis, il échoue par deux tentatives au poste de maire de New York (1905 et 1909) et de gouverneur de New York (1906). Discrédité, suite à la publication d’une poésie satirique d’Ambrose Bierce qui prédisait, quelques mois plus tôt, dans le Chicago American, l’assassinat du Président William McKinley (1901), ses ambitions politiques resteront à jamais frustrées. « Sa plus grande erreur a été celle des grands ploutocrates de l'Amérique de ces années-là, qui croyaient que l'argent confère automatiquement à un homme un certain rang […] C'étaient des ploutocrates qui croyaient pouvoir être Président des Etats-Unis, s'ils en avaient envie. » [2]


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1918 : Belliciste devenu pacifiste, il s’oppose à l'intervention des Etats-Unis dans la Première Guerre mondiale et à la formation de la Société des Nations. Adversaire de l’Empire britannique, il sera bientôt taxé de « pro-germaniste » et d’ « anti-socialiste », se montrant implacable envers les radicaux, les minorités – notamment les mexicains qu’il dépeignait comme paresseux, dégénérés, fumeurs de marijuana et voleurs de travail — et tous ceux qui touchent de loin ou de près à ses intérêts politiques ou financiers. « Hearst said he was serving the nation, but what he was really doing was serving himself. »[3]


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1924 : L’enfant roi, devenu baron des médias, a fondé un empire. Àu summum de sa gloire, il détient dans tout le pays 28 journeaux et 18 magazines — Chicago Examiner, Boston American, Washington Times, Mirror, Cosmopolitan, Harper's Bazaar…— après avoir diversifié ses intérêts dans l’édition, la production de films et les ondes radiophoniques. Pour conforter sa mégalomanie, et pour les beaux yeux de sa nouvelle maîtresse, l’actrice et danceuse de cabaret Marion Davies, il se fait construire un château de 97 km2 sur la « colline enchantée » de San Simeon, en Californie.


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Abritant sa collection d’œuvres d’art, cette demeure prétentieuse de style antique, gothique et hispano mauresque, devient la mecque des mondanités hollywoodiennes et, bientôt, le manoir hanté des secrets... Depuis ce jour où la mort mystérieuse du réalisateur Thomas Ince, venu fêter son anniversaire à bord du yacht de son ami Hearst, fait courir le bruit selon lequel il aurait attrappé une balle perdue destinée à Charlie Chaplin, surpris en flagran délit de flirt avec Marion Davies, la rumeur accuse Hearst. « All you have to do to make Hearst turn white as a ghost is mention Ince's name. »


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1932 : Durement touché par la grande dépression, Hearst Corporation doit faire face à une restructuration financière et à une grève collective de ses lecteurs, due à ses vues politiques changeantes. Leader influent de l’aile libérale du parti démocratique, fervent défenseur de Franklin D. Roosevelt, la rupture est consommée au printemps 1935 lorsque le New Deal lui coupe les vivres. « I sometimes think that Hearst has done more to harm Democracy and civilization in America than any three other contemporaries put together. » écrit Roosevelt, accusé en revers de nourrir le communisme. Menant désormais sa propre « chasse aux sorcières », Hearst s’attire les foudres de l’aile gauche américaine en soutenant le nazisme, publiant quelques missives écrites par Hitler, entretenant la maîtresse de Mussolini, Margherita Sarfatti, en séjour aux Etats-Unis.

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1941 : Quand Orson Welles dresse dans Citizen Kane le portrait d’un magnat de presse multi-millionnaire perclus dans son château, la réaction ne se fait pas attendre, Hearst y voit une attaque personnelle, une atteinte à sa vie privée. Il tente de brûler le négatif et ordonne alors à tous les quotidiens, dont il est propriétaire, de boycotter le film. Maintenant sa pression sur les exploitants de salle en les menaçant de sanctions en cas de diffusion du film, Orson Welles, épaulé par son studio, résiste pourtant à la pression. Le succès commercial ne sera pas au rendez-vous mais les critiques seront dithyrambiques. Il recevra l’année suivante l’oscar du meilleur scénario. « You can crush a man with journalism, and you can't with motion pictures. » prétendait Hearst, ici contredit par Orson Welles.

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1951 : Comme Charles Foster Kane, Citizen Hearst se réfugie dans son château pour y mourir, seul… « I got to like him — a grave simple child... playing with the most expensive toys. » Winston Churchill.

          

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   Article publié dans Magazine N° 53, février-mars 2010.


1 Upton Sinclair, The Brass Check : A study of american journalism, 1919.

[2] Orson Welles, entretien accordé en 1964 à Juan Cobos, Miguel Rubio et Jose Antonio Pruneda.

[3] Time, « Books : For better or Hearst », John F. Stacks, 7 août 2000.