Difficile de retracer la vie et l'oeuvre foisonnante d'Harald Szeemann, le père de tous les commissaires contemporains. Artiste prolifique, écrivain engagé, metteur en scène, poète, un véritable homme orchestre !

1933 :
Naissance à Berne, par la volonté du Saint Esprit.
1953 :
Étudiant dilettante à Berne puis à Paris, il ne sait que choisir entre la
musique, la littérature, l'archéologie, le journalisme, la pataphysique et le
théâtre — « J’ai fait le
minimum quoi ! »
1957 : De sa rencontre avec Arnold Rüdlinger, ex directeur de la Kunsthalle de Berne, naît sa passion pour l’art contemporain. Par son intermédiaire, il se fait recommander auprès du Kunstmuseum de Saint-Gall, pour assurer le commissariat de l’exposition « Peintres-poètes / Poètes-peintres », section contemporaine : « J’ai commencé à faire des expositions plutôt par hasard […] J’ai vu que c’était pour moi un moyen d’expression idéal, parce qu’avant j’avais fait du théâtre, j’écrivais des textes, je faisais de la musique, je jouais, je faisais les décors, et ainsi de suite, mais ça m’emmerdait au fond ! »
1960 : Après avoir soutenu sa thèse sur « Les débuts de l'illustration moderne du livre, par les Nabis », il est élu, six mois plus tard, directeur de la Kunsthalle de Berne — « J’ai été le plus jeune directeur de musée du monde ! ». Une structure de 4 personnes (une secrétaire à la mi-journée, une caissière et un concierge) où il se fait la main, à raison de 10 expositions par an ; le tout pour un maigre salaire. Aussi doit-il prêter son cerveau à la galerie municipale de Bienne, à raison de 4 expositions par an. 10 + 4 = 14 : « Je ne sais jamais combien d’heures je travaille… ça ne m’intéresse pas, il faut seulement que ce soit bien ! Je laisse les autres compter ! »

1963 :
Tel est son secret pour faire d’un musée, un centre de création
pluridisciplinaire ; le sixième sens (détecteur de jeunes talents) en plus… Joseph Beuys,
Richard Serra, Daniel Buren, Sarkis — encore indésirables dans les autres
musées — accrochent leurs « intensités d’intention » aux murs
palimpsestes, avant d’envahir les rues de Berne (Christo et Jeanne-Claude
emballent le Kunsthalle en 1968.) Monographies, thématiques de l’art brut ou de
l’art d’avant-garde, mode, théâtre, design, cinéma, tout y passe... « À
la Kunsthalle de Berne, on avait très peu d’argent […] C’était le moment
vraiment de l’aventure, il ne s’agissait plus tellement de faire des
expositions de tel ou tel, mais de travailler directement avec les
artistes. »
1969 : « Naturellement, à un moment donné, en 69, avec « Quand les attitudes deviennent formes » c’est devenu scandaleux aussi, pour la ville : parce que voilà, il y avait Beuys qui mettait sa graisse dans les coins, Heizer qui défonçait les trottoirs, Weiner qui ôtait un mètre carré de mur à l’intérieur du musée, et ainsi de suite… » La ville met donc un terme à ce « chaos structuré ». Mais la provocation a du bon : à peine le temps de savourer sa liberté retrouvée, il se fait nommer par le maire de Kassel, « secrétaire général » de la Documenta, session 1970-1972. « Au début, il voulait que je réorganise — pour faire quelque chose d’utile — les archives, le centre de documentation… Mais après 6 mois, j’ai dit que je pensais que c’était plus important de faire l’exposition. C’est après qu’ils ont trouvé ce titre « secrétaire général ». J’ai trouvé ça pas mal : c’est comme à l’ONU et au Parti communiste! ». Après la Documenta, des démêlés avec les autorités municipales de Kassel - « Naturellement, il y a eu aussi des problèmes psychologiques, parce que c’était la première fois que cette grande exposition n’était pas faite par un comité, mais organisée par un seul responsable : alors pour pas mal de gens j’avais violé les règles ! » - ainsi que des difficultés financières (il est accusé d’être responsable d’un large déficit budgétaire que les autorités le somment de rembourser, le poussant à la faillite), confortent H.S, « Sans Musée Fixe » dans son intention de sortir des sentiers battus.

1974 :
Il se prend alors à rêver d’un monde sans institutions, d’une agence sans
structure juridique, d’un musée imaginaire… « Je n’avais plus envie de
reprendre une institution… Mais je voulais en même temps, continuer à faire des
expositions. C’est comme ça que j’ai dû trouver des thèmes que j’étais le seul
à pouvoir faire ! » Ainsi
présente-t-il dans son appartement Bernois (rebaptisé pour
l’évènement « Galerie Toni Gerber ») « une chambre de torture au
service de la beauté » ; exposition obsessionnelle sur son grand-père
coiffeur, géni de la mise en plis. « Grand-père, un aventurier comme vous
et moi », titre l’exposition, vecteur de subjectivité. Si untel met
toute son énergie dans la mise en plis, un autre dans la politique ou la
littérature, Szeemann monte des expositions. « Un musée des
obsessions, on ne peut pas le faire, c’est un musée dans la tête… Donc tout ce
que je fais, ce sont des rapprochements par rapport à une chose qu’on ne peut
pas faire… » Pour aller
au fond de sa pensée bouillonnante, il fonde une agence pour le travail
intellectuel à la demande (Agency Spiritual Guestwork), dont il est le seul
« employé »…
1978 : Le temps des
expériences existentielles a sonné. Indépendant, il peut jouer le jeu de
l’offre et de la demande à sa guise, prêt à déposséder les expositions de leurs
lieux institutionnels. Ce faisant, il s’affuble en saisonnier exportable,
proposant aux institutions des expositions « clé en main », telles
« Les Machines célibataires » et « Les mamelles de le
vérité », premier et deuxième volet d’un triptyque mythologique. « C’était
un nouveau type d’exposition, où on essayait de visualiser vraiment autre
chose, un fonctionnement de l’esprit, un modèle à penser et à vivre… » Après avoir initié une série d’expositions autour
des utopies politiques et sociales présentes dans le canton du Tessin, il se met à acheter (à ses frais) tous
les documents trouvés au cours de ses recherches pour les exposer de façon
permanente sur une colline des utopies, que sera le Monte Verità, aujourd’hui mémorial
pour la paix. « J’ai dit bon, moi je fais mes musées, et si un
jour il y a une sorte de jonction, et qu’on veuille faire une sorte de centre
culturel, et bien à ce moment-là, au lieu de se rencontrer dans un Hilton
idiot, le Monte Verità peut servir pour des symposiums, sur cette société
idéale… Parce que c’était ça au fond : le musée comme moyen d’expression
d’une exposition, pour montrer les choses comme si la société idéale avait
vraiment existé. » « Avec
le Monte Verità, tu as visualisé le bordel qu’on a dans la tête, nous les
artistes – un jour on est végétarien, un jour on se saoûle à mort, un jour on
est anarchiste, l’autre jour on est mystique, un jour on fait des
mathématiques, un autre jour autre chose… »
lui répond son ami Mario Merz.
1985 :
Son poste sur-mesure de « curateur indépendant permanent » désormais
labellisé, il organise de grandes expositions rétrospectives d’artistes dont il
a depuis longtemps soutenu le travail (Cy Twombly, Walter De Maria, Bruce
Nauman…) et, poussé par son intérêt grandissant pour la sculpture, se met en
quête de lieux non institutionnels, de dimensions monumentales, à
investir : la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière à Paris, le
Deichtorhallen de Hambourg, la Halle Tony Garnier à Lyon permettent enfin aux
œuvres de respirer… Et de flotter dans les airs, comme des « poèmes dans
l’espace », se plait à penser « le faiseur d’exposition », dans
son costume de metteur en scène. « Si ma vie était seulement d’aller,
comme un jury, voir des millions de tableaux, et dire ça ça me plaît, ça ça ne
me plaît pas... Non, ça c’est de la mécanique ! Moi j’aime les détours de
la pensée vécue pour arriver à une chose à la fois évidente et poétique… »

1996 : Des expériences sensibles, presque spirituelles, des expositions-créations soumises à une véritable éthique de la profession : « Ma vie est au service d’un medium, et ce médium n’est pas l’image qui est elle-même réalité, mais l’exposition qui présente la réalité. » clame-t-il dans son hymne à l’exposition, « Ecrire les expositions », qui recueille des dizaines de textes, proses et poésies produits pendant près de 40 années d’activité frénétique.
2005 :
Quarante années d’engagement inconditionnel œuvrées à dégager les résonances
complexes qui peuvent naître entre les œuvres, les artistes et les lieux,
auront raison de sa santé. Le « penseur sauvage » disparaît sans avoir pu réaliser les
deux expositions, La Mamma et Il Sole, qu’il projetait depuis la fin des années
70 et qui auraient ainsi formé une trilogie de thèmes fondamentaux (le
célibataire, la mère, le soleil). « A travers ces histoires
temporaires, j’ai fait des musées qui n’existaient pas, des musées
d’idées : pas des musées avec des chefs d’œuvres mais le chef-d’œuvre
remplacé par ce qui est derrière le chef d’œuvre ! »
Article publié dans Magazine n° 55, été 2010.
Ce numéro "Collector" sera le dernier en libre circulation... Vous pourrez retrouver Magazine n° 56, en kiosque, en Septembre, au prix de 5 Euro.










