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Il était une fois, au temps des Egyptiens, des Grecs et des Romains, le néant. Aucune bésicle, aucun accessoire optique, restait à trouver la formule magique. Quand, vers 50 apr. J-C un philosophe romain, Sénèque, s’avança à l’aveuglette sur une théorie poreuse : « Les objets semblent plus volumineux et plus nets lorsqu’on les regarde à travers un bol en verre rempli d’eau. »  Il était bien parti, jusqu'à ce qu’il dérape, attribuant l’effet de loupe à l’eau et non au verre incurvé. Au IIe siècle après J-C, un astronome et mathématicien grec très malin, le susnommé Ptolémée, s’essaya à une nouvelle théorie fumeuse, sans calculette : division + addition - soustraction = angle de réfraction de la lumière ÷ indice de réfraction pour l’eau et le verre = principe de grossissement. Mais les sources ne précisent pas s’il fit bon usage de sa découverte. Au XIe siècle, le non moins malin astronome et mathématicien Abu Ali al-Hasan ibn al-Haitham - dit Alhazen - reprend le flambeau, affirmant dans son ouvrage savant, Opticae Thesaurus, qu’il suffit d’utiliser une loupe pour voir grossir les objets.                  

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Un siècle plus tard, le temps de le traduire en latin, les moines presbytes seront bien aise d’appliquer la fameuse théorie. Ils pourront désormais loucher sur leurs tablettes à lire convexes, retrouvant le plaisir de la transcription manuelle. L’histoire des lunettes, ainsi confondue avec celle des monastères, c’est sous leurs planchers qu’il faudra fouiller pour déterrer les antiquités, car elles glissaient souvent du nez…               

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Question épineuse qui déchaîna l’imagination : comment feront-elles pour y rester, sur le nez ? À la fin du XIIIe siècle, on eut l’idée d’assembler deux lentilles de béryl à l’aide d’un clou, pour corriger les vues longues — vues courtes s’abstenir, ce n’est que 3 siècles plus tard que l’on se penchera sur votre cas. Seulement, une fois l’ascension de la montagne accomplie, les besicles clouantes ne satisfont pas entièrement nos érudits, puisque très lourdes. On ne leur laissa pourtant pas le choix, c’était ça ou l’illettrisme. Ils décidèrent de se casser le nez pour finir intelligents. À partir du XVe siècle, les bésicles à pont arrondi  ont bien tenté d’arrondir les angles en les rendant moins saillants mais les matériaux n’étaient pas non plus très confortables : corne, os, bois, fer, bronze, argent ou fanon de baleine, en dernière option. On leur préféra encore le cuir, pour sa souplesse et son maintien. 

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              (bésicles clouantes)                  (bésicles à pont arrondi)

Et on ne leur laissa toujours pas le choix de se plaindre, la nature les ayant dotées d’une arcade structurée, c’était déjà bien assez ; leurs confrères asiatiques n’auraient pas eu cette chance, leur dit-on pour les rassurer…

Une fois passé le pont des soupirs, la recherche d’un meilleur maintien se poursuit. Ainsi assistons-nous à toutes sortes de bizarreries : les lunettes à bonnet (XVe siècle) qui, comme leur nom l’indique, se crochetaient sous la laine ; mieux valait ne pas être myope en été… À toutes sortes de tortures aussi : les lunettes frontales (XVIe siècle) enchâssaient la tête dans un casque métallique.

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Puis, quand on comprit qu’un simple ruban noué derrière le crâne suffisait à maintenir l’objet, les mœurs se radoucirent.

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Pour se durcir à nouveau aux XVIIe et XVIIIe siècles car, assimilées à la sénescence, on leur prêtait mauvaise réputation — tandis qu’en Espagne on louait leurs vertus anoblissantes ; plus larges étaient les verres, plus riches étaient leurs propriétaires. Le Roi de France fit tout de même placarder une étiquette anti-lunettes, qu’il jugeait décidément trop inconvenantes en public. Alors pour pallier à la censure, on se dit qu’un verre valait mieux que zéro ; le lorgnon,  inventé au XIVe siècle, vint à la rescousse. Surtout que, porté autour du cou, quand il n’était pas maintenu devant l’œil, avec une chaîne et richement décoré, il pouvait presque passer pour un collier.

Au théâtre, il fallut aussi ruser d’inventions pour y voir plus clair car là encore, elles étaient prohibées. Bienheureuse censure, jumelles et longues-vues feront les beaux soirs des commérages. Maintenue à l’aide d’un manche, la première est un couple de lorgnettes qui se tiennent la main. La seconde est une version miniature du télescope que l’on ratatinait en poire dans sa poche.

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                   (Longue-vue)                              (Jumelles)                                             

Théâtre de minauderies sur fond de Vaudeville, l’auditoire était bien souvent plus intéressant à reluquer que le spectacle lui-même…Si bien que l’on mit tous ses accessoires au service de l’espionnage : canne, éventail, ombrelle, flacon de parfum, tabatière dissimulent des lorgnettes, alliant le raffinement ciselé à la ruse secrète. La chasse au détail grossissant est ouverte. Personne ne sera épargné.

Après la Révolution française, un souffle de liberté, égalité, fraternité souffle sur la capitale. Les insurgés brandissent leurs montures, au poing : des binocles-ciseaux  qui crèveraient les yeux à qui s’opposerait au retour de la parité du verre. Les audacieux profitent de ces libertés pour en arborer alors qu’aucune correction n’est requise — Ô sacrilège ! — instituant la binocle comme un accessoire de mode à part entière.

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                                    (Binocles ciseaux)

Mais, étant donné qu’il fallait tenir le manche au niveau de la bouche, ce n’était guère pratique pour converser avec autrui. C’est alors qu’un duel ciseaux versus face-à-main s’annonce au clair du jour... Avantagé par son manche rigide unilatéral, et dans lequel venaient se blottir les verres, le face-à-main sortit victorieux.

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                                   (Faces-à-main)

On pouvait désormais se parler face à face, les yeux dans les yeux. Au même instant, le monocle tentait une dernière approche de singularité, mais son succès remplit seulement les bancs de l’Assemblée, au grand plaisir de Daumier. Niché dans l’une des arcades sourcilières à la seule force d’un rictus musculaire, c’est dire qu’il ne flattait pas le portrait…

                  P1050756  (Monocle)

Puis, 500 ans après l’invention de la première paire de lunettes, on réalise que celles-ci tiendraient mieux sur le nez si l’on se servait des oreilles. Déjà, pendant la période Rococo (1720-1770), les perruques voyaient les branches s’allonger pour s’enfoncer dans leurs boucles de crin. Mais comment s’en sortir, une fois cette mode passée ? Pressionner les branches sur les tempes, qui dit mieux ?

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En 1752, un lunetier de génie eut l’idée lumineuse de courber les extrémités des branches afin de les fixer derrière les oreilles. Il venait de créer la lunette moderne en résolvant en un tour de branche le casse-tête chinois du nez toboggan.

               P1050776   (Lunette modernes !)

Au début du XXe siècle, on pouvait encore croiser des pince-nez en apnée sur l’arête nasale de quelques marginaux désireux de se donner un air intelligent, mais les lunettes à tempes avaient bel et bien supplanté ses concurrentes. Pourtant, si elles s’affranchissaient des contraintes ergonomiques, elles n’en avaient pas encore fini avec les conventions : comme on ôtait son chapeau, il fallait ôter ses lunettes pour saluer une dame...

                     P1050774  (Pince-nez)

À la même époque, voit-on apparaître les premiers verres teintés qui, avec l’avènement du moteur à vapeur, en 1830, feront le bonheur des 3èmes classes, ces passagers de soute à bagages qui n’avaient pas assez d’argent pour se payer un toit et des fenêtres dans la Lison de Zola. Exposés à la poussière, au sable ou à la vapeur, le pigeon voyageur, l’aviateur aventureux ou, à partir de 1900, l’automobiliste fortuné, ne pouvaient plus se passer de leurs lunettes-masques ; question de survie.

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Puis, après 1950, quand le droit d’un toit et de fenêtres pour tous fut établi, le masque cessa d’envahir le visage pour se concentrer sur la partie intéressée, les yeux. Et les starlettes de cinéma de les détourner pour chasser l’anonymat.

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Après la première guerre mondiale, l’Europe découvre les lunettes en plastique. Débarquées d’Amérique, rondes et colorées, en imitation d’écaille de tortue, la garçonne aime le toc et le m’as-tu-vue. Ce qui n’est pas du goût de la décennie suivante qui baisse les yeux sous des verres demi-lunes et lunettes sans montures ne laissant s’exprimer que les sourcils, comme si elle avait quelque chose à occulter…L’obscure réalité d’un nouveau conflit mondial, sans doute.

             P1050783  (Lunettes en plastique)

Car, rationnement oblige, les lunettes deviennent denrée rare pendant les années de guerre. Quelques parisiennes débrouillardes – ou trop proches de l’ennemi — réussissent encore à suivre la mode, égayant de leurs lunettes de soleil plastifiées et chapeaux extravagants les pesages de l’Hippodrome de Longchamp. Mais quand résonne le cri strident de l’alarme, tous aux abris ! Les lunettes masques font leur grand retour. Pratiques et résistantes, elles sont pourtant moins encombrantes qu’il fut un temps car préconisées pour être portées sous un masque à gaz. À la libération, l’Amérique inonde de ses produits « bubble » le marché européen et devient le modèle d’une classe qui rêve aussi à sa société de consommation. Modèle d’un certain « Way of life », modèle Hollywoodien instigateur de modes : la lunette noire de star popularise la lunette de soleil, la lunette « œil de chat » trouble les hommes de son regard perçant. Félines et sexy, la sulfureuse secrétaire tirée à quatre épingles ou la docile ménagère en tablier, seront l’objet de tous les fantasmes…

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Dans les années 60, les styles évoluent à toute vitesse et se désolidarisent de la dictature des grands couturiers. C’est de la rue que la mode s’inspire désormais. La mode est dans l’air, on la respire, on la travestit de rêves interdits, de tout ce qu’on a jamais pu faire auparavant. Et le futur, vu sous toutes les coutures, embrasse le présent. L’Op Art (Optical Art), au coude à coude avec le Pop Art, illusionne son monde de jeux d’optique. Les lunettes s’en prennent alors plein la vue : couleurs tranchées, formes géométriques, divaguation de la monture; on n’avait jamais vu la lunette dans un tel état.

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Mais l’euphorie ne dure qu’un temps, elle se fait rattraper à la fin de la décennie par une énorme vague de protestation pacifiste. Les montures se tapissent de fleurs et s’agrandissent, de strass et s’agrandissent encore pour camoufler les visages durant deux décennies.

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Rondes, carrées, allongées, dès lors, il y en aura pour tous les goûts, pour tous les nez et profils. Parce qu’entretemps, non plus discréditées, les lunettes sont devenues une marque de personnalité, un outil efficace pour maîtriser son image et manipuler son interlocuteur. Les  politiciens s’en saisissent pour crédibiliser leurs discours panégyriques, les fashionistas changent de lunettes comme de chemises au gré de leurs humeurs et des personnages qu’elles désirent incarner, les chagrinés dissimulent leurs peines ou excès sous des verres teintés protecteurs… Quant aux verres qui n’en sont restés qu’au stade correcteur, béni soit le jour où ils se feront bioniques. Jongler entre le virtuel et le réel ne sera plus qu’une histoire de lunettes 3D, une histoire qu’il resterait encore à écrire pour des siècles et des siècles…

To be continued.