On parle toujours des artistes et des commissaires. Et les critiques ?

Pierre Restany a traversé la seconde moitié du XXe siècle et n'en a pas loupé une miette...

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- 1930 : Naissance de Pierre, fils de Paul, à Amélie-les-Bains (Pyrénées-Orientales), terre natale de ses parents résidant annuellement au Maroc. Paul, directeur général de la Compagnie marocaine, mène une vie de haut dignitaire et fonde tous ses espoirs sur Pierre, fils don du ciel, habitué très jeune à côtoyer les hommes politiques les plus puissants…

- 1948 : Après une enfance de petit colonialiste passée à Casablanca, il rentre en Hypokhâgne, à Paris, au lycée Henri IV. Plus attiré par une vie de bohême, que par la discipline normalienne, il préfère flâner au Louvre et se faire poète d’occasion. Hostile à toute uniformité, il ne s’apparente ni à la bourgeoisie de la rive droite ni aux existentialistes de St Germains, et s’en va prendre le large en Italie pour y poursuivre ses études de lettres. Il y découvre une « histoire de l’art en marche, directement liée à la vie ». Une révélation. Titulaire d’une bourse de recherche sur les enluminures, il part en Irlande mener une vie de vagabond de luxe, bientôt écourtée par son père qui le met au défi de gagner sa vie.

- 1952 : De retour à Paris, rédacteur ministériel le jour et ami des artistes la nuit, il tisse son réseau. Passé du statut d’amateur à celui de critique d’art professionnel, il commence à exercer son œil-poignard et sa force de frappe dans des préfaces-missives et des revues d’art, servant d’initiateur à l’art d’avant-garde, à une époque où l’on prenait Picasso pour un escroc… 

- 1955 : Seconde révélation : sa rencontre avec le chamane de la monochromie, Yves Klein. « Ce que, entre autres, j’ai ressenti et appris au contact d’Yves Klein, cela a été comme le sens de l’absolu, ou en tous les cas, le sens d’un extrémisme dans l’art. » Fasciné par ce peintre dionysiaque qui voulait égaler les dieux dans sa folie créatrice, le préfacier attitré devient le critique-mentor et le nutritionniste théorique du fixateur d’énergie cosmique : « Yves,  c’est à travers la couleur pure que tu dois matérialiser tes intuitions sensibles… La couleur est une réalité en soi comme le destin. Et cette couleur doit-être bleue. » Ce qui fera dire à Gianni Bertini : « Klein est une créature de Restany ».

- 1960 : Consacré tout entier à son sacerdoce, après avoir quitté définitivement la politique, c'est encore chez Yves Klein qu’il fonde le groupe des Nouveaux Réalistes, suite à un constat manifeste : « Nous assistons aujourd’hui à l’épuisement et à la sclérose de tous les vocabulaires établis, de tous les langages, de tous les styles… La peinture de chevalet a fait son temps...» Tour de passe-passe théorique réunissant Arman, François Dufrêne, Raymond Hains, Martial Raysse, Daniel Spoerri, Jean Tinguely, Jacques Villeglé, rejoints peu après par César, Mimmo Rotella, Niki de Saint-Phalle, Gérard Deschamps, Christo et proclamant : "Nouveau Réalisme = nouvelles approches perceptives du réel". Dans le foisonnement de l’art abstrait d’après-guerre, en plein essor de l’expressionnisme abstrait américain et de l’abstraction lyrique européenne — dont il pressent déjà les limites dans son ouvrage publié en 1958, Lyrisme et Abstraction —, la France entre allègrement dans la civilisation de l’objet. Le paysage urbain moderne se dessine, le béton coule. Les Dadaïstes avaient fait le procès de l’objet industriel, les Nouveaux Réalistes le réhabilitent « à 40° au-dessus de Dada » (titre de son deuxième manifeste profession de foi).

- 1963 : Sitôt cristallisé, sitôt rejeté par les tenants de l’école de Paris, le mouvement Nouveau Réaliste s’affirme à l’étranger, rétablissant le contact avec New York qui, à l’instant, connaît sa déferlante Pop. Le critique-leader peut bien passer pour un collaborateur des américains — Andy Warhol voyait en lui « un mythe ! »— ou pour « un petit drapeau planté sur un groupe» (ainsi que le comparait Raymond Hains), il n’en devient pas moins, à force de conférences inter-planétaires, de happenings rocambolesques, de biennales et d’écrits polémistes, l’arbitre fédérateur des manifestations artistiques et des luttes de pouvoir « La critique serait-elle aujourd’hui plus créatrice que les peintres qu’elle est censée représenter ?… Restany semble le prouver. » tance le critique d’art Michel Ragon dans Cimaise.

- 1968 : Tandis que la contestation étudiante fait vaciller le régime Gaulliste à coups de jets de pavés, le critique bretteur pourtant peu enclin à ces « débordements d’utopies sentimentales » monte au créneau et s’en prend aux portes du musée d’Art Moderne, qu’il ferme « pour cause d’inutilité publique », dénonçant l’échec de la politique culturelle menée par Malraux. Un pavé dans la mare. L’art est bel et bien en crise ; une transition selon lui nécessaire vers un art total qui soit un art pour tous, résume-t-il, à chaud, dans son Petit livre rouge de la révolution picturale puis dans son Livre Blanc de l’Art Total. « À quoi sert l’art s’il n’a plus le monopole de la transmission de la beauté, du message de synthèse entre l’esprit et les sens ? À l’homme nouveau de la civilisation planétaire doit correspondre une sensibilité nouvelle, donc un art nouveau. »

- 1975 : L’heure du bilan et du renouveau. Sous la présidence Pompidou, féru d’art contemporain, la politique culturelle de la France a évolué, consacrant la victoire de l’art conceptuel. Pierre Restany oppose désormais les « ethnographes » (les conceptuels) aux « consommateurs » (les Nouveaux Réalistes), qui fêtent leur 15 ans. Exposés à chaque coin du monde, le parrain Restany n’a plus à sa soucier de la carrière de ses petits protégés, il désire désormais renaître à de nouveaux intérêts pour décoller son étiquette de porte-drapeau...

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                     (Pierre restany et Fred Forest, Biennale de Venise, 1976)

- 1978 : En compagnie des artistes Frans Krajcberg et Sepp Baendereck, il remonte en bateau le Rio Negro, principal affluent nord de l’Amazone, deux mois durant. Un choc émotionnel intense suivi d’une prise de conscience vive sur l'urgence d'allier l'éthique à l'esthétique dans un scénario où la nature agit comme un agent catalyseur pour la purification des sens et de la pensée. Influencé par le courant postmoderniste qui opère sa petite révolution en Italie, le critique pro-écolo radicalise ses intuitions : « Pour lui, maintenant, tout est clair : l’homme civilisé vit dans la société postmoderne comme l’Indien d’Amazonie dans sa forêt. L’homme d’aujourd’hui est incapable d’aller au-delà du phénomène industriel. Il en est saturé comme l’Indien est saturé de la forêt. »  Le Manifeste de Rio Negro et son concept de « nature intégrale » fait des remous : les intellectuels et artistes brésiliens ne tolèrent pas une telle colonisation intellectuelle ; des problèmes de « nature-culture » strictement personnels qui ne relèvent pas du domaine de pensée d’un « gringo »... Nature Intégrale, la revue qu’il publie à Milan pendant 4 ans avec Carmelo Strano, rend compte de l’ampleur de ces crises d’éthique, tout comme Domus rend compte des crises d’esthétisme opérés pas les « nouveaux designers », ses amis Andrea Branzi, Ettore Sottsass, Alessandro Mendini...

- 1984 : Appelé par Maria Grazia Mazzocchi à rejoindre l’équipe fondatrice de la Domus Academy à Milan — un institut post-universitaire de recherches sur la mode et le design internationalement reconnu —, il se plonge ensuite en pleine Perestroïka pour la publication de l’édition russe de Domus, inaugurant une série de conférences et d’expositions sur l’Avant-garde russe. La transparence. La vérité. L’absolu. Des thèmes récurrents dans le langage du mage Restany.

- 1999 : Nommé président du Site de création contemporaine du Palais de Tokyo, il se voue à la promotion de la scène artistique émergente, surveillant de près la crise de l’image peinte. À ses yeux, une seule issue : la grande aventure de la communication. L’aventure de l’objet n’est pas terminée. « Mais c’est peut-être à travers la restructuration de l’image par l’électronique qu’il attend un relais existentiel et sémantique à la peinture traditionnelle. » 

- 2003 : Alors qu’il rêve toujours à une synthèse des arts et qu’il concrétise plusieurs années d'échanges avec Carlos Ginzburg autour des concepts d’écologie politique et de chaos fractal, le mythe Restany s’éteint, essouflé de 35 années d’activités passionnées. 35 années d’engagement, d’éloquence et d’humanisme, avant que les institutions françaises ne reconnaissent en lui un maître à penser et non plus un personnage excentrique hors-série de la scène artistique.

Article publié dans Magazine N° 50.

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www.archivesdelacritiquedart.org