Suite à l'exposition "Hair du temps", comme je vous disais précédemment, j'ai eu la chance de participer à la rédaction d'un texte sur les coiffures pour le catalogue d'exposition. Voici donc un extrait de ce texte, qui j'espère vous donnera envie de lire la suite !

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Assujettis aux modes et aux normes esthétiques, les cheveux ont suscité les réactions les plus extrêmes. Sacrifiés, consacrés, censurés, ils reflètent au même titre que le vêtement l’esprit d’une époque. Rite de passage, objet de luxure, arme politique et économique,  expression de la condition féminine, les cheveux obéissent aux caprices des mœurs et des coiffeurs. Célébrés par les poètes, mutilés par la religion, envoûtés par les sorcières, ridiculisés par la mode, ils sont depuis l’aube du temps le voile du songe, la forêt luxuriante où les amants viennent se perdre...

L’imagerie populaire illustre souvent la Préhistoire sous les traits simplistes d’un homme de Cro-Magnon traînant par les cheveux sa rupestre compagne… Ainsi figurée, la chevelure féminine devient un trait d’union entre les sexes, un instrument de possession. Mais que l’on se rassure, les cosmogonies anciennes lui assigneront ensuite un rôle de trait d’union moins sexiste : mise en offrande, la chevelure sera le point d’attache entre le monde des hommes et des dieux. Dès lors, les cheveux seront l’objet de tous les soins puisque rien n’est jamais trop beau pour honorer son dieu... Trois mille ans avant notre ère déjà, pour conjurer les cataclysmes naturels et apaiser la colère des dieux, les Egyptiens sacrifiaient les cheveux des leurs femmes, ainsi passés maîtres dans l’art de les embellir. Les dames de la cour de Memphis rivalisaient d’imagination dans le choix de leurs coiffures, exploitant pour cela une nuée de petites esclaves.  Mais seule la reine avait le droit d’arborer « un profil de déesse », traduit par une coiffure de mèches roulées en spirales et disposées en rangs étagés de plus en plus élevés. Il fallait, selon les hiéroglyphes, plus de cinq heures pour donner sa pleine harmonie à cette chevelure d’essence divine... Aussi privilégiait-on les perruques quand la patience du rouleau gominé atteignait ses limites. Cléopâtre en possédait une véritable collection. Formées d’un étagement serré de tresses ou de boucles en rouleau, réalisées en crin, en fibre végétale, ou en cheveux véritables, teintes de couleurs vives, elles étaient portées en toutes occasions et par tous, à l’exception des prêtres et du bas peuple. Elles étaient même si précieuses qu’elles accompagnaient les morts comme gage de leur statut social.

Chez les Grecs, la chevelure, de préférence saupoudrée d’or — le culte de la blondeur symbolisait l’innocence et un statut social supérieur — revêt également une valeur sacrée. Jupiter fait trembler tout l’Olympe quand il secoue sa chevelure. À l’origine, pour célébrer le mythe de l’union d’Aphrodite et d’Adonis, chaque femme grecque devait se rendre une fois au temple et faire don de son corps à un inconnu, sans possibilité de refus... Ce n’est qu’au IVe siècle avant notre ère, que les règles s’assouplissent, estimant qu’un don de chevelure en guise de sacrifice serait amplement suffisant. Idéal de beauté virile, représenté par l’athlète à la tête bouclée pour l’homme, chignons ceints de bandeaux fleuris, enserrés dans un filet ou piquetés de longues épingles creuses contenant du parfum pour la femme, la chevelure s’illustre aussi bien dans la gloire que dans l’infamie. Dans la mythologie, Ariane abandonnée par son amant Thésée sur l’île de Naxos, court échevelée le long du rivage, en se lamentant et en laissant flotter au vent son opulente chevelure blonde. Afin de prendre sa revanche sur Thésée, elle se laissera ensuite enlever et consoler par Bacchus, tombant «déchevelée» — signe d’un affranchissement total — dans les bras du dieu fougueux. Infamies qui touchaient d’ailleurs plus les femmes dans cette civilisation patriarcale qui ne leur laissait guère de libertés. Tandis qu’à Athènes un mari jaloux, soupçonneux envers son épouse, n’hésitait pas à lui raser la tête pour la punir de son adultère,  à Sparte la fiancée se rasait entièrement le crâne le jour de son mariage, en signe d’humilité et de renoncement à toute coquetterie.

Les belles patriciennes romaines ne subissaient guère ce genre d’humiliation. Lettrées, affranchies, elles étaient d’autant plus libres que leur mariage-union libre, leur permettait de continuer à vivre leur vie, et de divorcer à leur gré. Une société libérale aux mœurs légères, qui n’est pas sans ressembler à celle de notre XVIIIe siècle, dans laquelle le travestissement jouait un rôle équivoque. Ici, la blondeur ingénue, qui sied à Vénus, se mue en luxure subversive... Messaline, épouse de l’empereur Claude, ou l’impératrice Faustine l’ancienne, également réputée pour sa luxure, s’en allaient ainsi fréquenter les lieux de débauche, affublées d’une perruque blonde, attribut préféré des prostituées. Tresses diadèmes hautes comme des tours, coiffures égyptiennes importées croulant sous une cataracte de bouclettes et de frisures compliquées, gravissent les étages au même pas cadencé que la liberté des mœurs... Si bien qu’il faut légiférer. L’empereur publie un édit, lois somptuaires avant l’heure, pour interdire l’importation des tresses nordiques dont le commerce atteint des proportions telles qu’il menace les finances publiques. Impossible pour autant de recenser tous les styles et coiffures, ils sont « aussi nombreux qu’il y a de glands sur un chêne et d’abeilles en Sicile » relate le poète Ovide dans son Art d’aimer. Et de constater : « La coiffure la plus seyante est souvent celle qui imite le désordre, on croirait qu’elle date de la veille, alors qu’un peigne habile vient tout juste de la terminer : le comble de l’art consiste souvent à imiter le hasard ». C’est d’ailleurs toujours un peigne à la main que se fait représenter Vénus dans la peinture, la sculpture et la littérature classique. Car « il n’est guère de postures féminines qui aient autant de grâce et expriment autant l’apaisement des passions... Le geste répété de la femme peignant ses longs cheveux semble avoir la vertu d’un exorcisme, comme si la subtile électricité dont ils étaient chargés, un peu plus tôt, se trouvait dissipée, conjurée ». Dans l’éclat de sa nudité, suggestion de la fécondité, Vénus et sa chevelure ornementale, élément de séduction, proclament le règne de la beauté, de l’amour et de la joie des sens...

Et si les hommes ont toujours été attirés par la luxuriance satinée des longs cheveux, c’est sans doute parce qu’il en émane des effluves de liberté et de sensualité, quand ils ne revendiquent pas fièrement des velléités d’indépendance et d’affranchissement. Version masculine, une chevelure longue et abondante est signe de puissance virile. Ce n’est pas par simple souci esthétique que les conquérants gaulois portaient les cheveux longs... Pour mieux impressionner leurs ennemis, à qui ils rasaient la tête en signe de soumission, ils paradent au pas de combat, cheveux au vent. La Gaule narbonnaise portait les cheveux ras, quand la «Gaule chevelue », insoumise, arborait encore fièrement sa toison. Lorsque l’empire romain s’effondre, au Ve siècle, les envahisseurs barbares poussent encore plus loin la susceptibilité : toucher la chevelure est ressenti aussi gravement qu’une tentative de castration. A la mort de Clovis, la reine Clotilde prise en otage par ses deux fils qui déchirent le royaume, préfère voir morts ses deux petits-fils que tondus. Les capitulaires de Charlemagne sont, eux aussi, inflexibles : « Quiconque osera porter la main sur les cheveux d’un homme libre se verra infliger une forte amende ». Et si celui- ci ne pouvait pas payer l’amende, c’est à son bien le plus précieux, sa chevelure, que l’on s’en prenait. Œil pour œil, cheveu pour cheveu. Bientôt, dans les royaumes francs, le droit de porter les cheveux longs devient le privilège exclusif du roi et de ses héritiers directs. Les «rois chevelus » de la dynastie mérovingienne ne plaisantent pas avec leur tignasse, il en va de leur honneur, au point que si un roi, pour une raison ou une autre, perdait sa chevelure, il y laissait sa couronne. La règle de bienséance pour saluer un personnage de haut rang, était de s’arracher un cheveu !

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Au cours du XVIe siècle, on délaisse les coiffes et les voiles pour préférer l’ostentation après des siècles de discrétion… Il n’est plus question de dissimuler ses charmes mais de les surenchérir par le biais de somptueuses étoffes alourdies de joaillerie et de fraises carcan favorisant les hautes coiffures bouclées. Les coiffures montées et empesées sont si inconfortables que la plupart des femmes préfèrent se raser la tête, de leur plein gré, pour porter une perruque, qu’elles agrémentent de pierres précieuses et de colifichets selon leur rang de fortune. « Il est de loin plus aisé de gréer un navire que d’apprêter une dame. » constate laconiquement Thomas Tomkis, en 1607. Apprêts et postiches une fois de plus condamnés par l’Eglise, comme bien d’autres parures, dont l’usage rendait coupable du péché d’orgueil. Mais cette fois-ci les usages de la mode l’emportent sur les admonestations du curé. Et si le goût pour l’ostentation attise la convoitise des pirates du luxe qui se métamorphosent en voleurs de perruques pour dépouiller leurs victimes à l’arrière des attelages, ces agressions à répétitions n’en dissuadent pas moins cette prédilection de la Renaissance pour l’apparat, qui ouvre ainsi la voie aux extravagances baroques des XVIIe et XVIIIe siècles.

Deux siècles de grandiloquence capillaire — pour le plus grand bonheur des caricaturistes — instituent un savoir-faire artisanal en une véritable architecture de bigoudis. Edifices empesés, cerclés, poudrés, empanachés, rembourrés — monuments dédiés aux exigences de la mode — rivalisent dans l’allégorique, l’horticole et le bucolique pour atteindre des sommets vertigineux (un mètre ou plus s’ils étaient garnis de plumes) à la fin du XVIIIe siècle. Parmi ces coiffures hors normes, citons celle de la Princesse de Machin dont la chevelure enveloppait une cage où voletaient de véritables papillons, ou la coiffure « à l’hurluberlu » apparue en 1671 et décriée par Mme de Sévigné qui finira pourtant par y succomber, ou encore cette coiffure «  à la grand-mère » créée en 1770 par le perruquier Baulard qui, par un ingénieux système de ressorts, pouvait monter ou descendre, selon le degré d’excentricité souhaité. Sous Louis XIV, la vie de cour réduit la femme à une simple figurante, c’est à celle qui se fera remarquer non par son esprit mais, au premier abord, par son goût raffiné pour la coquetterie. Accessoires de mode, fanfreluches, perruques, tout est bon pour aguicher le regard du roi que l’on sait très porté sur la parure, qu’il considérait comme un instrument au service du rayonnement de Versailles. Tout est bon aussi pour lancer des modes. C’est ainsi que l’une de ses favorites, la Duchesse de Fontanges, ravit le roi lors d’une partie de chasse, en troquant sa perruque emportée par le vent contre sa jarretière, customisée en serre-tête. Cette mode, qui perdit le charme spontané de son improvisation, durera dix ans, avant d’être à son tour remaniée et rebaptisées dans les salons de coiffures, arbitre des élégances (et des potins), friands de noms polissons : « les confidentes » désignaient les petites boucles près des oreilles, les « crève-cœurs » des frisons sur la nuque, les « favorites » des torsades tombant sur les joues… Des modes (ou délits d’initiés) qui faisaient ensuite le tour d’Europe, œuvrant pour l’enrichissement des caisses de l’Etat ; le commerce du cheveu étant très lucratif. Aussi Louis XIV pouvait bien s’irriter parfois de ces « tours » qui surmontaient ses dames de cour, c’est lui qui, en succombant à la mode de gigantesques perruques, inaugura ce premier « round » de coiffures féminines démesurées, parfaitement inconfortables, peu adaptées aux voyages en carrosse, propices à la migraine et aux incendies de forêt de crin. Cimes somme toute relatives comparées aux coiffures démesurées des années 1770 — les usages nés de la mode l’emporteront une fois de plus sur les remontrances royales et les édits religieux.…

.............................. à lire encore 12 pages !

(si vous êtes intéressés par le sujet, contactez-moi sur mon adresse mail: mvdc@hotmail.fr ou contactez la galerie d'art du conseil général des Bouches-du-Rhône pour commander le catalogue.)