Notre histoire de la mode s'arrête sur la cravate et nous mène d'Italie en Croatie, de libertins en pingouins, mais toujours avec élégance...

Vous verrez, avec la cravate, que la mode n'est pas qu'une simple lubie esthétique, elle signifie beaucoup plus qu'elle ne veut bien le dire. La mode ainsi décryptée comme acteur de de l’évolution des mentalités, de la libération des mœurs, de l’émancipation féminine. La mode comme révélateur d’un subconscient qui, au-delà d’un bout de tissu, souligne le rapport de l’homme à la société.

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Cravate à pois, cravate de soie ; régate de jour, papillon de nuit ; nœud simple, nœud gordien ; un champ lexical d’investigation fertile en points d’interrogation, qu’elle suspend aux cous de nos hommes. Flèche phallique pointant du doigt le centre de gravité du mâle, elle codifie son époque en soignant son apparence. Discrète, arrogante ou avilissante, raconte-moi ton imprimé et je te dirais qui tu es.

Du degré zéro de la cravate : son étymologie.

En préambule, réfuter une idée reçue, entérinée par notre dictionnaire: si les Croates sont à l’origine de sa diffusion, ils n’en ont pas la paternité. Une étude philologique s’est imposée, pour découvrir quelques occurrences du mot et couper l’herbe sous le pied à cette thèse erronée. D’une bande de parchemin qui usurpe son identité (France, XIVe siècle), au terme de « cravata » (Italie, 1590) qui traduit du latin son ancêtre antique – le focale –, la cravate n’est pas sans histoires et possède même sa préhistoire : le dit focale est une écharpe nouée aux cous des légionnaires romains, comme compagne contre le froid.

               

                 P1010602 (soldats romains portant le focal, détail de la colonne Trajane, à Rome)

Il faut ensuite patienter quinze siècles pour la retrouver enfin. Car, de l’Antiquité au XVIe siècle, le cou s’offre aux courants d’air ; avant qu’une Renaissance ne l’humanise d’un col rond (puisque, c’est confirmé, la terre est ronde), qu’une Contre-Réforme catholique ne le paralyse d’une fraise (puisque l’hégémonie espagnole répand son austérité) et qu’un Roi Soleil ne lui préfère une collerette (puisque Louis XIV est Le Dieu Tout Puissant des modes XVIIe).

De la popularisation du foulard croate : retour sur une falsification de l’histoire.

1635, à mi-chemin de Trente ans de guerre (1618-1648), la garnison royale française se fait moucher par des mercenaires croates «tendance» recrutés hors frontières pour ravitailler de chair barbare les canons rouillés. Distingués d’un foulard savamment lesté autour du cou – accessoire jusque-là inconnu au bataillon – les fantassins alliés séduisent l’œil et la frilosité de nos coquets officiers français qui, de retour de campagne en 1650, s’affichent en fanfarons « branchés », la mousseline de soie courant vaporeusement sur l’habit de Cour.

                  

                  P1010591 (le foulard croate, so trendy!)

Une noblesse conquise – puisque toujours friande d’ornements militaires – et une mode qui se répand comme une traînée de poudre, favorisée par celle des perruques tombantes qui, dissimulant les collerettes empesées, les rendaient inutiles. Apportant ensuite leur petite touche de raffinement, les aristocrates modelèrent la simple étoffe en un large nœud de mousseline ou de dentelle, ressemblant bientôt à un grand papillon. Lépidoptère qui ne prête pas encore son nom à ce nœud dérivé que nous marginalisons tant, mais qui débouche sur un nouvel événement militaire : la Bataille de Steinkerque (1692). Ce bouleversement des pratiques cravatières que Voltaire a vulgarisé dans un épisode-feuilleton du Siècle de Louis XIV, scénarise une fois de plus le flair de ces hommes de terrain qui, dans la précipitation d’un appel au combat, coincèrent négligemment les extrémités des pans de leurs cravates dans l’une des boutonnières de leur veste - la sixième, précise la légende - en faisant un « It ». Désinvolture, fonctionnalité, stabilité au vent ; succès commercial attendu. Il ne manquait plus que leurs épouses ne les imitent… Ce qu’elles firent, se piquant de quelques boutonnières sur leurs robes.

               

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                          (Uniformes de la Marine royale, 1688)

De la succession des styles et des Régimes : lexique politisé.

Feu Louis XIV (1715). Fin de la déconnade. Le stock remet de l’ordre dans les rangs. Ce simple rectangle de tissu blanc – cette fois dépourvu de pans dégoulinants – enroulé autour du col relevé de la chemise puis épinglé à l’arrière (le manuel d’installation était fourni à l’achat), martyrisera durant plus d’un siècle le cou de nos bons bourgeois.

               

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              (un bon bourgeois bien dans son stock et sur ses patins, 1798)

D’antan, il fallait souffrir pour être viril. Par son aspect austère, sa rigidité empesée, le stock répond symptomatiquement à la raideur de cette ère gangrenée de nouveaux riches. Et traduit de sa sobriété vestimentaire - contrastant avec le goût français froufroutant - une anglomanie déferlant sur une France alors portée par les Lumières. Les « petits marquis » libertins surent néanmoins l’agrémenter d’un soyeux ruban noir, le solitaire (ruban noué sous les maxillaires qui, originellement, maintenait les cheveux du catogan – la perruque ayant déchu).

               

                     P1010601 (le voilà le ruban noir)          

Et finir par se faire jeter aux orties de la Révolution. Abolition des privilèges, fin de la « Stock torture », débuts de la Terreur. Eclats et provocation. Rejet du bon ton. D’« Incroyables » effrontés, de jeunes écervelés du Directoire, désireux de goûter jusqu’à l’absurde aux plaisirs de la liberté magnifiée s’ingénièrent à se déguiser sous de difformes habits aux tailles épinglées, aux épaules caricaturées, aux cheveux de chiens mouillés et aux cravates-châles criardes, très envahissantes... Elles grimpaient jusqu’aux oreilles. Un véritable manifeste d’anarchie que cette jeunesse dorée parisienne, ancêtres des zazous, voulut relayer en transgressant les codes vestimentaires de son époque carcan.

                  

P1010572  P1010595 (Les fameux "Incroyables")

De l’âge d’or de la cravate : Traité de cravatologie.

À cet instant de l’histoire, débarque Brummel (1778-1840) sur son cheval blanc. Incarnation sérénissime du dandysme, le favori du Prince de Galles consacrait six heures par jour à se vêtir, donnant raison à sa définition: « Le dandy est un homme dont l’état, le travail et l’existence consiste à porter des vêtements… Alors que les autres s’habillent pour vivre, il vit pour s’habiller ». Maniaque du linge immaculé, perfectionniste du pli, il vit fleurir entre ses doigts quantités de cravates aux formes les plus bouffonnes, aux nœuds les plus scandaleux.

            

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(Très saillant ce caleçon moulant.. Ah Brummel le sens inné de la séduction !)

Tandis qu’Alphonse Daudet planchait sur la rectangularité de son nœud, Baudelaire rimait sur son asymétrie et Mallarmé se sentait pousser des ailes géantes. De nombreux traités de cravatologie parurent alors pour remettre de l’ordre dans l’art. Le plus courtisé, celui du pseudo-baron Emile de L’Empesé : L’Art de mettre sa cravate de toutes les manières connues et usitées, enseigné et démontré en seize leçons.

             

                  P1010574 (Traité d'Emile)

14 cravates différentes et 18 variantes — compter « content » le nœud papillon ; fin XIXe on faisait encore l’amalgame. Parmi elles, figurait l’ascot (du nom de sa course hippique) ou cravate à nœud gordien (par référence au Grand Alexandre qui, de la pointe de son épée - Zorro n’a rien inventé - dénouait le mic mac). Une dénomination paradoxale, puisqu’en réalité le nœud à pans croisé est l’un des plus sommaires qui soit. Il n’en marqua pas moins sa génération d’aristos fin XIXe (mariages, promenades du dimanche ; l’y croisait-on qu’en de mondaines occasions) mais surtout, il offrit à l’épingle son essor. Qu’elle en profite, elle sera bientôt proscrite.

             

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                      (Charles Haas photographié par Nadar, 1895)

De la standardisation de la cravate : l’industrie du p-a-p.

Il suffisait d’une Révolution Industrielle, source d’émergence d’une classe moyenne, et de nouveaux modes de vie, pour que notre cravate des « Temps modernes » s’affûte.

            

                    P1010600                     (Sur ce tableau d'Edouard Manet, Le Balcon, 1868-1869, vous ne pouvez la louper la régate.)

D’abord en 1860 sous la forme de la régate – car on la voyait souvent pendue au cou de riches plaisanciers - puis vers 1925, telle que nous l’apprivoisons : infroissable et indémodelable. Triomphe du col mou sur le col dur. À tous les « taylorisés », il fallait une cravate stable, solide et facile à nouer, répondant à un besoin de simplicité et de confort allié à une vie plus active. Triomphe des canons pratiques sur la poésie des noeuds savants.

             

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                        (Marcel Proust à 15 ans, photographié par Nadar)


Marquant la fin de la diversité des formes, mais compensant par une effervescence stylistique de matières, couleurs et motifs (fin de la monochromie Noir/Blanc), elle s’accomplit - non sans peine - cravate en état de sobriété.
               
De la question des femmes : la Belle Epoque androgyne.

 Si la présence constante des femmes dans l’univers masculin de la cravate s’est illustrée au XVIIe siècle par la lavallière – grand papillon noué cérémonieusement autour d’un col mou, accolé au nom de l’une des duchesses favorites de Louis XIV, ayant malicieusement copié son aimé souverain dans l’intention d’obtenir ses grâces – ce nœud coulant ne demeura pas longtemps au rang de simple coquetterie.

             

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        (la lavallière ici portée par un homme, Reynaldo Hahn, photographié par Nadar.)

Lorsque jaillirent, du bas-fond des conventions, les premières idées féministes, la cravate (la vraie) devint pour les femmes un moyen d’expression efficient dans leur lutte pour l’émancipation : Georges Sand n’emprunta pas qu’un prénom virile, un costume trois-pièces aussi. La « garçonne », personnage emblématique des «Années Folles», corollaire de l’évolution du statut de la femme aux lendemains de la Première Guerre mondiale, ne fera qu’accentuer la masculinisation de l’accoutrement féminin (cheveux courts/pantalon/col/cravate) et leur indifférence envers le sexe opposé désormais décrété comme égal – même si de telles provocations ne purent s’exercer que sous l’aura de scandaleuses créatures lesbiennes telles Colette, Nathalie Barney… Malgré tout, au fil des décennies, le penchant « homo-sexuel » de la cravate s’affirma (on ne gagne pas à tous les coups).

                  

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                     (Colette armée de sa plume et de sa cravate)

Du coup de gueule de la cravate : action, réactions.

1968 : La cravate se porte sur l’épaule gauche. Déconsidérée, serpent à sonnette mascotte de la convention bourgeoise qu’on voudrait guillotiner, la jeunesse enragée prophétise sa mort. Mort aux règles hiérarchiques. Mort au patriarcat, par étranglement -— resserrer le nœud d’un cran. Mort aux cravates ruban bien pensantes. Flèches empoisonnées.

             

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       (Vous ne saviez pas qu'Adamo était non seulement engagé, mais very funny !)

Au sortir de cette crise salutaire, celle qui souffrait de n’être plus qu’un accessoire-contrainte imposé dans toutes les sphères de la sociabilité (lycée, bureau, famille), réapparaît libérée (large, au nœud épanoui et bout aiguisé pour contrecarrer le bout carré), telle qu’elle était née trois siècles plus tôt : comme un pur exercice de style.

Du dénouement de la cravate. Fin de l’histoire.

C’est alors que, passé la barre des 80, déteignirent sur l’armure nattée les tonitruantes déflagrations de l’humour grivois BD, Made in America (Bugs Bunny loquaces, têtes de mort = MDR) ; « Humour et parodie des motifs classiques » précisent-ils sur le passe-pan.

               

                 P1010585(Hum... Un petit bijou que cette cravate !)

Et s’affichèrent en lettres désinhibées des phrases rédhibitoires («Voulez-vous coucher avec moi ce soir ?») ; cravates speed dating à caractère « conversationnelles », lancées par des pros du marketing. Grossière et empâtée, la cravate crève de retrouver une crédibilité. Raser les murs pour se faire plus discrète, à l’aune du troisième millénaire. Au jean slim, elle répond au diapason de la saison. Au jeunisme du dandy ébouriffé, elle met l’accent sur la chemise débraillée, et brise les chaînes du col boutonné. En réaction malveillante contre le pingouin ringardisé sorti des girons formatés d’HEC, l’homme de son temps sait que la « branchitude» n’est plus qu’une question d’attitude. La « cravate touch » se passera donc d’excentricités : Less is more.

                  

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      ("Less is more" on a dit ! Ensemble Paul Smith - Non, vous ne pouvez plus l'acheter.)