S'il est aujourd'hui déconsidéré à cause de ses records de licences en tous genres, Pierre Cardin a pourtant inventé beaucoup de ce qu'est la mode aujourd'hui...       

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-1922 : Naissance de Piero Cardin (de son vrai nom) dans la province de Trévise ; fruit de l’union d’un père fantassin et d’une mère amoureuse. À peine le temps de clore les hostilités de maternité, la famille Cardin, ruinée par la guerre, emmaillotte le cadet et s’exile en France. « Je suis français, né Italien ».

- 1936 : Assigné ressortissant français, il ne cherche de poux à personne, sous réserve qu’on le laisse dessiner tranquille sur sa table d’études. Apprentis-coupeur chez un tailleur de Saint-Etienne puis comptable à la Croix-Rouge, il monte à la capitale avant que le conflit mondial n’éclate. Entre chez Paquin, assiégé. Sous la direction d’Antonio del Castillo, il exécute, d'après les maquettes de Christian Bérard, des costumes et des masques pour le film de Cocteau : « La Belle et la Bête ». Car il veut être acteur…

- 1946 : Mais le destin en aura décidé autrement. Après un court séjour chez Schiaparelli, il hume l’air du New Look…Dior se place au premier rang, et lui dans les coulisses. Nommé responsable de l'atelier tailleurs/manteaux, il y reste 2 ans avant de s’émanciper pour monter son affaire de costumes de scène avec Marcel Escoffier, l’assistant de Bérard. Soutenu par Christian Dior, il commence à travestir tous les grands bals mondains (De Beaumont, Carlos de Beistegui, Arturo Lopez).

- 1953 : Présente sa première collection Femme Haute-Couture : 5o modèles structurés, taillés dans des matières synthétiques. Asymétries, hanches cerceaux, épaules pagodes, ventre bulle... Succès planétaire. « Les vêtements que je préfère sont ceux que j’invente pour une vie qui n’existe pas encore, le monde de demain. » Un concept de prêt-à-porter, encore difficile à faire entendre, qu’il est pourtant bien décidé à faire descendre dans la rue. « Ce qui m’intéressait, c’était la masse. Je suis le plus socialiste des capitalistes.» Inspiré par Dior et son Total Look qui, le premier, avait apposé son nom sur des produits satellites, il rêve d’enrubanner ses vêtements dans un « Environnement Cardin », afin d’exclure toute ingérence dans la conception de Sa mode. Sa première boutique Femmes « Eve », au 118 rue du faubourg Saint-Honoré, expose les accessoires issus de ses premières licences.

               

                   space_collection_67_68 (Space Collection- automne / hiver 1967-68)

- 1959 : S’ensuit la première collection Homme et la boutique « Adam ». L’habillement masculin n’avait guère évolué depuis 30 ans ; la ligne « Cylindre » bouleversera les codes : vestes sans col à boutonnage, pantalons slim, blousons longs à ceinture haute et zigzags Eclair débridés… Qui mieux que les Beatles pour incarner Sa vision de l’homme moderne. Interloqué par le conservatisme français qui interdisait la copie de griffe, il se dit qu’il doit pallier à cette injustice : «Il faut que les Françaises aient les mêmes droits que les étrangères. » Au-dessus des lois (déjà), il entâme une collaboration avec le Printemps pour une collection Prêt-à-Porter Femmes, « Après tout, ce sont mes modèles… » Tollé général dans le monde de la Couture, on l’accuse de la vulgariser. Indigné, il se retire de la Chambre Syndicale de la Haute-Couture (pour se faire rappeller quelques années plus tard) et engage une série d’exclusivités en Italie, en Allemagne, en Grande-Bretagne et au Japon. « La symbiose de la créativité et du commerce ne s’apprend pas. C’est comme une plante qui produit des fleurs et des feuilles. Dans mon cas, quelque chose d’assez naturel. »

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-1969 : Après le cosmocorps (1963), le vinyle, la Cardine (fibre aux vertus rigidifiantes inventée par le magicien Cardin) ou les costumes Star-Strek (1968), la collection « Spatiale », inspirée par le costume lunaire de Neil Armstrong — que le couturier a lui-même enfilé — parachève l’idée de mode unisexe. « Le cercle est le symbole de l’éternité. Je suis un Pierrot Lunaire fasciné par le cosmos.» Un cosmos bientôt pollué par les quelques 700 licences Cardin…Épaulettes éventails, chapeaux coniques, lunettes intergalactiques, manteaux à lamelles de computer ; détails chics et chocs qui ont nourri toute une génération de créateurs : « Avec lui, j’ai appris qu’on pouvait faire un chapeau avec une chaise » dixit Jean-Paul Gaultier, ex-assistant Studio.

- 1977 : Premier couturier occidental à coloniser l’Extrême-Orient ; aussi populaire que De Gaulle en Chine. Deuxième couturier-mécène, après Poiret, à s’offrir un théâtre gracieusement financé par ses licenciers vache-à-lait : le Théâtre des Ambassadeurs se fait massacrer en Espace Cardin. Deuxième couturier-ensemblier --— toujours après Poiret -— à signer des collections de design : « Sculpture utilitaires ». Premier couturier-épicier (et dernier, espèrons…) à troquer sa blouse surpiquée contre une toque étoilée : moutarde et sardines Maxim’s, chocolat Cardin, on n’y comprend plus rien… « J’ai crée tout ce qu’il est possible de créer, du parfum aux  boîtes de sardines, jusqu’à ma propre eau. Pourquoi pas ? » Une boulimie de commerce non-équitable, avec pour message subliminal : « Estimez-vous encore bien heureux de pouvoir acheter du Cardin ! », qui le discrédite en couturier tiroir-caisse. Le fric, c’est chic.

                  

                 Copie_de_Numeriser0013 (Pierre Cardin devant Maxim’s, 1983, Pékin)

- 198O : Célèbre ses trois « Dé d’or de la Haute Couture française » (1977, 1979, 1982) et le rayonnement de sa multinationale. Le Studio Environnement prospère, il n’arrivera pourtant jamais à la cheville des Wiener Werkstätte. Peu lui importe, à son tableau de chasse, d’autres victoires à venir. Pour qui considère le travail comme une religion — « Sur la plage, je suis crispé » — la vie n’est qu’addition, jamais de soustraction ; la genèse d’une création comptant plus que son aboutissement. Mauvais calcul… Quand le provisoire bâclé perdure, l’image de marque se laisse peu à peu entâcher par la médiocrité.

- 1991 : Premier défilé de mode sur la Place Rouge de Moscou. Premier couturier à siéger à l’Académie française et à l’Académie des Beaux-Arts. Gradé chevalier de la légion d’honneur et ambassadeur de bonne volonté de l'UNESCO. Primé par le Saint-Exupéry pour son Conte du ver à soie... Les médailles, il les a toutes eues ; les critiques aussi. Rétrospective de 40 ans de carrière, à Kyôto, parce qu’« À l’étranger, il y a moins de jalousies ». Et pour cause, son empire s’étend sur plus de 100 pays et ferait travailler 180 000 personnes dans le monde. La légende raconte qu’il a envahi les Champs Elysées, qu’il possède 4 immeubles de 8 étages, 2 hôtels, 1 théâtre, 5 restaurants, une maison dans le Midi (le palais Bulles), des appartements à New York et Barcelone et le château du Marquis de Sade, à Lacoste. Mais un jour, la course se brise net : «J’avais une cote extraordinaire. Bien évidemment la roue tourne. J’ai arrêté parce que faire de la couture, c’est comme si votre article était copié avant de paraître. »

                   indexnewphoto (Le palais Bulles)

- 2008 : Tamponne une 46ème fois son passeport pour la Chine, lui que l’usure du temps n’atteint pas. Au passage, puisqu’il ne peut s’empêcher de prophétiser, le Nostradamus de la Couture y va de son petit oracle : « La Chine deviendra l'un des acteurs majeurs de la haute couture et pourrait même dominer ce marché au cours du 21e siècle ». Diplômé en procès de plagiat, il se serait bien vu en coller un à la marque Paul et Joe, si l’un et l’autre des protagonistes n’avait vu l’intérêt commun d’un règlement à l’amiable. Un nom trop vu, trop entendu qu’il faut redorer, mais qui, à défaut, reste encore le sien…

                   

              Numeriser0012 (Défilé de mode de Pierre Cardin "Printemps-Été 2008 "dans le désert de Gobi)