"La mode a une histoire et nous allons l'examiner par morceaux, en commençant par en bas et ce qui touche terre : la botte " (sommaire de Magazine)

"Dans un monde construit par les hommes et pour les hommes, la botte naît comme l’emblème suprême de la virilité. Aux hommes, la gloire et la puissance que précisait le costume. Aux femmes la futilité de la mode, expression de leurs charmes. Et gare à celles qui osèrent défier les règles de bienséance : Jeanne d’Arc et ses cuissardes masculines furent brûlées vives. La botte est de tradition masculine. Point de discussion.

Encore n’est-elle qu’une parade pour impressionner l’adversaire sur les champs de bataille ou faire le paon dans les salons. Ah, les bottes de mousquetaires ! Celles qui moulent mollets et cuisses et s’épanouissent en entonnoir… Comme elles ont fait fantasmer les dames avant de ravager leurs robes de leurs éperons. Soulier de désir et de domination, les hommes la cajolent. Louis XIV la chérit de lingerie et lui consacre même un budget « recherche ». Une petite intention qui sera récompensée d’un blason, celui même épinglé sur le veston du cordonnier Nicolas Lestage, pour sa création « Haute-Couture » d’une paire de bottes sans couture. Sans concession, la botte martiale ultravirile s’assouplit progressivement à la fin du Premier Empire, tandis que les femmes de l’aristocratie marchent toujours sur des œufs. Trois pas de souris, pas plus que ne peuvent supporter leurs chaussons de brocart aussi minces et friables que du papier. Le reflet d’une intense activité… en comparaison des solides bottines de cuir noir que portent leurs servantes. 1830, une mini révolution passe inaperçue : la bottine se conjugue au féminin ; un compromis subtil vers l’émancipation féminine… Ils avaient déjà lâché du leste sur les bottes d’équitations, concédées aux amazones pour leurs randonnées équestres – bien qu’à une seule condition : la sobriété – ils acceptent désormais qu’elles fouinent dans leur vestiaire. Comment les hommes n’ont-ils pas vu le danger s’immiscer sur la pointe des pieds ?

                   

Barrette_1880(bottine Barette, 1880)

Sans doute par faiblesse des sens… Laçage latéral ou enfilade de petits boutons ronds, la bottine enivre la raison. D’une mode qui comprime le buste des femmes dans des corsets, elle enchâsse bientôt le pied et le mollet dans des exiguïtés de cuir ; pied menu pour de menus plaisirs… Il s’agit surtout de dissimuler le pied, objet de mille tentations. La morale victorienne, dans sa négation du corps, veut ravir au regard masculin les chevilles féminines. La reine Victoria somme son bottier de guérir cette déviance pernicieuse. J.Sparkes Hall imagine alors un modèle adapté aux promenades bucoliques dans les herbes écossaises du château de Balmoral. Pourvue de semelles résistantes, plus haute, bicolore et lacée sur le devant, la « botte de Balmoral » est adoptée à l’unanimité par ses sujets. Créée pour apaiser les ardeurs, elle ne fait pourtant que les raviver. Les interdits poussant au vice : un soupçon de jupon relevé et c’est l’émotion. En soulignant le galbe du mollet, le laçage étroit et compliqué de ces bottines montantes stimule les rêves érotiques de ces messieurs. Et le retour du talon n’est pas pour leur déplaire. Ainsi apparaît, dans cette Angleterre pudibonde baignée de tabous, le fétichisme. Bottes et talons hauts ne seront plus jamais dissociés du mot érotisme. L’amour est chaste quand la femme ôte ses bottes, pervers quand elle les garde. Nul doute, la femme a trouvé son arme de séduction massive…

                        

bottine_de_balmoral (bottine de Balmoral)

Pas question de s’arrêter en si bon chemin. Après la démocratisation de la bottine due à la Révolution Industrielle, qui fait naître une once d’égalité entre les classes et les deux sexes, deuxième avancée pour l’émancipation féminine : les premières bottines imperméables. Il fallait y penser : imperméabilité = mobilité = liberté. Miracle, les femmes sautent dans les flaques, Vive les bottiers ! Les robes se relèvent et découvrent le pied, ce qui enhardit les fabricants à rehausser leurs créations d’excentricités. A la Belle Epoque, rien n’est jamais « Too much » pour se rendre à l’opéra, surtout pas les motifs floraux et ornithologiques. Une oisiveté qui a fait son temps et que la guerre des tranchées ne tolèrera pas. Les femmes deviennent actives. Les lacets sont de trop, le temps n’est plus à perdre. Aussi crie-t-on au génie quand le bottier Charles Goodyear décide de les bannir. En 1915, l’ourlet remonte pour cacher encore ce genou que Melle Chanel ne saurait voir. Ce faisant, il relaye la bottine au grenier qui se fait piquer la vedette par l’escarpin, nouveau faire-valoir des bottiers. Les hommes se réapproprient leurs biens.

                        

Bottine_E_U_1920 (bottine from USA,1920)

Passé le traumatisme des deux guerres, on ne peut plus voir la botte en peinture. Assimilée à la botte du IIIe Reich, il faut laisser passer deux décennies pour l’effacer de sa douloureuse mémoire. Le New Look ne leur laisse d’ailleurs aucune chance car on verrait mal une paire de bottes s’accorder aux jupes amples, tailleurs et total look Dior… La femme revient à ses premiers amours, la coquetterie, celle qui lui a tant manqué pendant la guerre. Ne lui parlez pas de féminisme, elle n’en a cure. Elle veut être belle et désirable, tout simplement.

                     

Bottine_chevreau_Hayes_1880 (rien à voir avec les années 50, mais je la trouvais vraiment très élégante/galante cette bottine 1880 en chevreau de Hayes, alors au diable la chronologie !) 

Les années 60 ne l’entendent pas de cette oreille. Avec la contestation étudiante, le mouvement féministe reprend du galon. La révolution sexuelle est en marche. Il lui faut un symbole fort. Et de retourner fouiller dans la penderie de leurs hommes. Cette paire de botte sera parfaite. En 1962, la presse s’étonne de ces hautes bottes remises au goût de l’époque par Balenciaga. Trois années plus tard, Courrèges achève la métamorphose. La botte lorgne désormais sous les minijupes des filles, la bottine s’écrase sous les pantalons droits. Un effet boule-de-neige qui déguise la femme en « Power Woman » ou en femme de la galaxie. Bottes en cuir à talons aiguilles d’Emma Peel ou « Go-Go Boots » cosmiques en plastique blanches de Courrèges, à chacun son style. Les Beatles optent pour le bottillon à gousset élastique, Barbarella (alias Jane Fonda) pour les cuissardes, John Travolta pour la santiag, Janis Joplin pour la bottine « Flower Power » seventies, les Claudettes pour les « Disco boots» à paillettes… Les années 80 raffolent de la haute botte en cuir de la business woman. Et les années 90 des boots Doc Martens, qui avec un jean ou des collants dentelle, remporte tous les suffrages.

                     

Go_Go_Boot_Courr_ges_64(Go-Go Boots Courrèges)

La suite n’est qu’une longue liste de noms qui font rêver : Kélian, Jourdan, Hardy, Cox, Clergerie… Bottine mutine ou botte impérieuse, selon, donnent aux femmes une allure désinvolte de femmes fatales, lascives et dompteuses. La demande est telle que les designers d’Ikea se mettent à concevoir des dressings adaptés à la hauteur des tiges de bottes. Légitimée par tous, la botte se fond aujourd’hui si naturellement dans le décor que l’on en oublierait presque son côté « réac » ou subversif. Quant à la bottine, devenue ringarde, il a suffi d’un anglicisme pour lui redonner de l’éclat: Low Boots, ou comment faire du jeune avec du vieux. La barrière des sexes est bel et bien franchie, banalisée au point que la tendance s’est inversée, la botte est désormais attribut féminin ; si bien que l’on serait choqué de voir un homme arborer des cuissardes en ville. Reste encore les catwalks où tout est permis, et ce n’est pas Galliano qui s’en prive…"

                      

Bottine_Bally_1880(pour finir en élégance, une bottine mutine 1880. Quand aux bottes impérieuses, vous en trouverez à tous les coins de rue..)