Photographe-écrivain écorché-vif, Edouard Levé (1965-2007) s’est toujours attaché à créer un univers dont le

burlesque n’avait d’égal que la tension qui s’en dégageait.

             
   





"Je rêve d’une écriture blanche, mais elle n’existe pas"

Auteur pour Magazine, voici un texte touchant sur l'identité :

"Le comble de la célébrité est de pouvoir remplacer son nom propre par un nom commun. Louis XIV est sa Majesté. Rome est la ville sous la plume de Tacite. Le nom est un pouvoir. Pouvoir de la police sur ceux qu'elle identifie, et poursuit. Pouvoir de celui qui se fait un nom. Rastignac veut devenir RASTIGNAC.

A la télévision, un exclu n'est qu'un prénom. Michel, SDF. Youssouf, sans papiers. Nina, prostituée. Les célébrités n'ont plus besoin de prénom. Depardieu, Adjani. On s'etonnerait d'entendre à la télévision un présentateur annoncer "Gérard, acteur" ou "Isabelle, commédienne". Mais "L'autre jour j'ai dîné avec Gérard" sous-entend une intimité, peut-être usurpée puisque trop signifiée, de l'interlocuteur avec la célébrité.

Il y eut une époque où l'on n'avait pas de nom, mais juste un prénom. Puis on inventa l'état civil. En France, le nombre de noms diminue. D'où une loi permettant de reprendre le patronyme de la mère. Il faudrait créer un cimetière des noms disparus. Certains noms font surgir un visage. Certains visages font surgir un nom. La plupart des visages n'évoquent aucun nom. La plupart des noms n'évoquent aucun visage. Parfois, un nom qui évoque un visage n'appartient pas à un visage qui évoque un nom : Yves Klein. Le nom et le visage sont les signes officiels de l'identité, notamment judiciaire. On nomme pour retrouver, en cas de problème. Sans délits, il n'y aurait peut-être pas de noms.

Avec l'amour, si. Mais ce serait des métaphores. Ou des prénoms. Quelqu'un a-t-il déjà pensé, en lui-même, à l'être aimé en l'appelant par son seul nom de famille? Sauvage. Le nom et le visage sont des signes de reconnaissance, mais pas de connaissance. Un visage n'est pas une personne. Cette personne serait peut-être la même dans un autre corps. Ou sous un autre nom. Les escrocs qui changent de nom restent des escrocs. Le nom et le visage nous signalent, mais ce sont les seuls qualificatifs dont nous ne sommes pas responsables.

On ne choisit pas son visage ni son nom, mais on module sa voix, on choisit ses mots, on s'invente une écriture, on fait un métier (on n'est pas fait pour son métier). Nom et visage rappellent une soumission native à un contrat collectif. ils rendent humble. je ne suis qu'Edouard Levé. Ou alors, ils rendent mégalomanes. Je suis EDOUARD LEVE. J'oublie le nom des gens. Je refuse le déterminisme du nom propre.

J'aime, de l'individu, ce qu'il fait, et non ce qui le signale. Ce qu'il sculpte de lui-même. Je me souviens mieux de la voix, des actes, des anecdotes, des idées, du style, de l'humour, de la tristesse de quelqu'un que de son nom. J'oublie moins un visage qu'un nom. Un visage est plus autosculpté qu'un nom. Un visage n'est en aucun cas une photo de ce visage. C'est une peau en mouvement. Je déteste les photos d'écrivains, elles sous-entendent : lisez ce masque immobile comme si c'était mon livre cerveau. Sans parler des trois gestes d'écrivains dictés par le photographe d'écrivain. Menton pris entre l'index et le pouce. Lunettes sur le bout du nez. De dos, tête retournée vers l'objectif comme surpris dans un "instant vérité". N'importe quoi. j'ai envisagé de changer de nom et de prénom, pour devenir Anne Onyme. En France, ce serait impossible."