29 novembre 2007
Les Divas
Il y a quelques temps, je vous parlais avec emphase de notre déjeuner avec Loïc Prigent (mon idole, au cas où vous ne l'auriez pas encore compris)
Ce déjeuner, bercé de soleil et de bonne humeur (histoire d'en rajouter un peu) avait pour but de remodeler le fashion world, raviver les plaies ouvertes tailladées par les talons stiletto, débusquer les abus et les frasques d'un milieu de cernes et de paillettes...
Ou plus simplement, d'interviewer Loïc sur un sujet à caractère mode, mais pas seulement : le rapport entre créateurs et financiers.
Le bilan de cette enquête, menée à bien par mon ami Olivier, journaliste pour Management (mensuel économique): 2 pages de cynisme gustatif.
Je vous en livre ici la saveur - avec un délai de péremption (ma spécialité)...
Comment gérer les divas.
Ne prononcez jamais leurs prénoms devant Maurice Lévy. Au printemps 2005, le patron de Publicis tentait un gros coup en recrutant Fred et Farid, deux créatifs aussi brindezingues que talentueux. Visez un peu le curriculum : chez TBWA, ils s’étaient soulagés dans les pots de fleurs pendant un discours du big boss ; chez DDB, ils avaient démissionné le jour même de leur embauche, non sans avoir récupéré leurs tickets restaurants au préalable ; tricards à Paris, ils s’étaient ensuite exilés dans une prestigieuse agence de San Francisco, Goodby Silverstein & Partners, où leur réputation de bambocheurs n’est plus à faire.
Rien de bien grave, pense alors Maurice Lévy, qui fait tout pour les rapatrier. Signe de sa confiance, il leur offre une structure clé en main, baptisée Marcel, en hommage au fondateur de Publicis, Marcel Bleustein Blanchet. Un an plus tard, badaboum : après avoir remporté le budget Orange, estimé à 200 millions d’euros, les deux garçons présentent leur démission. Pour créer une boite concurrente. En compagnie du directeur de Publicis Conseil, Christophe Lambert. Nom de l’agence : FFL. Les initiales des trois sieurs. Qui jouent sur l’acronyme pour grimer leur départ en acte de résistance contre leur manager.
Terribles divas. Sont-elles toutes aussi ingérables ? Management a mené l’enquête dans les secteurs où ces stars peuvent claquer à tout moment entre les doigts de leurs dirigeants, au risque de déstabiliser l’édifice qui repose sur leurs talents. Premier constat : qu’ils travaillent dans la mode, la publicité ou l’édition, les grands chefs cravatés sont confrontés à la même difficulté. Celle de traduire le génie de leurs divas dans le compte de résultats, sans brusquer ces êtres réputés sensibles et délicats. C’est la clé de leur métier. De la relation entre manager et créateur dépend leur avenir. Pas de collection réussie sans couturier encouragé par le PDG. Pas de best-seller sans auteur mis en confiance par son éditeur. Pas de campagne marquante sans créatif en harmonie avec le boss. « Je dois tout à mes soixante designers, répète souvent Renzo Rosso, fondateur de la marque Diesel. C’est pour ça que je les enferme dans une villa secrète à la campagne. »
Derrière la boutade, un enseignement : les égos ont besoin d’être isolés pour donner leur pleine mesure. Pas question de les soumettre aux contraintes du cadre moyen : le manager se charge d’organiser leur déconnexion. A l’égard des horaires, par exemple. C’est l’histoire de Tom Ford, l’ancien directeur artistique de Gucci, qui quittait l’atelier en lançant à la cantonade « A demain dix heures » : il revenait le lendemain à 22 heures. Et son patron, qui l’attendait parfois depuis le matin, n’y trouvait rien à redire. Même décontraction vis à vis de l’argent dans les plus grandes maisons. « Dans l’atelier de création de Karl Lagerfeld, raconte Loïc Prigent, auteur de deux documentaires passionnants sur Chanel et Louis Vuitton, personne ne parle jamais gros sou. Un bouton peut coûter 900 euros, on le commande quand même. A condition que ce soit beau. »
Donc vendable à prix d’or, faut-il ajouter. Parce que les managers ont beau bichonner leurs artistes, ils n’en restent pas moins obsédés par la dernière ligne du compte d’exploitation. Et les libéralités accordées au quotidien font en réalité partie d’un accord tacite. On n’impose guère d’horaire mais des délais. Pas de limite sur l’achat d’un accessoire mais un budget global. Pas de frein à l’imagination mais des exercices imposés comme les sacs vendus 1500 euros en boutique. Au siège de LVMH, certains se souviennent encore de la mine déconfite de Bernard Arnault quand Marc Jacobs lui présenta sa première série Louis Vuitton : des gros pulls en cachemire bouilli. Impossibles à reproduire à grande échelle. Trois mois de travail à la corbeille. « Face à leurs couturiers, décrypte Loïc Prigent, les managers en costards ressemblent à des instituteurs de maternelle. Ils font tout pour que les petits s’épanouissent en dessinant. Tout en veillant à ce que leurs coups de crayon ne débordent pas sur la table. »
Fixer le cadre et rappeler les règles du jeu. Ceux qui gèrent les égos à risques passent leur temps à jongler avec ces principes. Avant de prendre la présidence de l’agence Saatchi et Saatchi l’été dernier, Christophe Lichtenstein avait prévenu son futur directeur de la création, Christophe Coffre : il aura le « final cut » sur les décisions stratégiques. Même si les deux hommes sont bons amis dans la vie. « Quand nous arrivons le matin à l’agence, raconte le patron, chacun connaît son rôle. » Et ses limites. Dans la haute couture, les managers doivent gérer l’impatience des créateurs. Et leur expliquer les délais industriels. « Les jeunes directeurs artistiques voudraient que leurs modèles passent du dessin à la boutique du jour au lendemain, raconte une ancienne de Balenciaga. Cinq mois après : ils disent que c’est trop tard. Que la tendance a changé. »
Contrôler la créativité est un métier. Les managers connaissent le risque de leur mission : perdre le contrôle de la marque. Rien de plus dangereux pour eux qu’un créateur dont le nom commence à supplanter celui de la maison qui l’emploie. Dernier exemple en date : les clients de Dior Homme qui finissaient par commander des « costumes Heidi Slimane ». On ignore les raisons mais le créateur a été licencié au printemps. « Sa notoriété commençait à inquiéter tout le monde, raconte un proche du jeune homme. D’un côté, LVMH voyait sa marque Dior lui échapper. De l’autre, Hedi signait tellement de modèles et de licences qu’il se demandait pourquoi ne pas repeindre la Tour Eiffel. »
Que peuvent faire les dirigeants face à leurs créateurs qui larguent les amarres ? Suivi médical oblige, la cure de désintoxication est souvent prise en charge par l’entreprise. « Beaucoup de créateurs passent par des phases difficiles, raconte pudiquement Florianne de Saint-Pierre, chasseuse de têtes dans la mode. Quand nous recommandons une personne à une grande maison, nous essayons de limiter les risques. Qu’elle sache dire merci à ses collaborateurs, c’est déjà un bon indice. » Parlez-en à Jean-Marc Roberts, le patron de Stock. Lorsqu’il éditait Christine Angot, il recevait jusqu’à douze coups de fil quotidiens de l’auteur de L’Inceste. Un calvaire ? Même pas : « Le pire, c’est que je voulais avoir ces appels. Quand ils ne venaient pas, j’étais inquiet. » A ce jeu pervers, il faut être deux. Tout y passait : ses relations amoureuses, sa vie quotidienne, ses doutes sur l’écriture. Et lorsque la dame se met à décrier les auteurs à succès de la maison, comme Michel Del Castillo et Philippe Claudel, Roberts comprend que leur relation vire au « vieux couple en sursis. » Jusqu’à ce jour de l’automne 2005 où elle débarque dans son bureau en lui demandant « Tu sais pourquoi je suis là ? ». « Je le comprends à ta tête d’enterrement, lui a-t-il répondu. Tu pars chez un autre » Angot venait de signer chez Flammarion. « Elle a fondu en larmes, se souvient-il. C’est moi qui ai dû la consoler. » Au moins une qui ne s’est pas soulagée dans les pots de fleurs.
ça vous a plu ? De mon côté, un seul regret : dommage que le nombre de mots à caractère limité ne le prive d'approfondir ce sujet qui mériterait bien des enquêtes et des déjeuners ensoleillés...
Commentaires
Bonjour Poirette, c'est de l'or cet article. Mais ce qui me frappe, c'est que chaque secteur recréée, à plus ou moins grande échelle, le phénomène. Je bosse dans la finance, et on en a aussi des divas. La nature humaine ...
Très bonne journée à toi.
je découvre ton blog, il est passionnant !
bravo et à bientôt :-)
C'est passionnant sur le fond et délicieux dans la forme ; j'ai pris grand plaisir à lire cet article si bien écrit et truffé d'anectodes inquiétantes (mais pourquoi ont-ils tous la grosse tête ?) et amusantes : j'adore le "à demain 10h" de Tom Ford, et les pulls en cachemire bouilli de Marc jacobs (d'autant plus que moi aussi, j'en ai fait bouillir des cachemires !)
Je pense qu'il sera ravi de cueillir tous ces compliments, je les lui transmets avec toute mon amitié, Olivier si tu nous lis !
Mais de toute façon, des divas il en a partout, même là ou elles n'ont pas de raisons d'exister et dans tous les domaines!!!
Et puis tant mieux qu'il y en ait, pour une fois que ce ne sont pas les financiers et manager qui font trembler les équipes!!!!
merci poulette pour ces zooms toujours aussi passionnant!!!
gros mis
Je viens de découvrir ton blog, un grand merci pour cet article, intéressant et très bien écrit. Dommage pour les caractères limités, j'aurais bien continuer... mais je vais lire le reste.
Je viens de découvrir ton blog, et vraiment, j'adore. Comme toi je suis passionnée d'histoire de la mode, sans trop savoir comment en faire vraiment un métier, et en tout cas je t'envie de pouvoir bosser dans le Saint des Saints qu'est le musée des Arts décos, c'est mon rêve !
Et bien moi aussi, je découvre ton blog!! Et moi aussi, je le trouveincroyable!! Tiens, pendant que j'y suis je te cite dans mon prochain post, parce que quand meme quelle référence!!!
wow je suis époustouflée par ton blog et ce billet est passionnant.
j'aurais adoré entendre cette discussion avec loïc prigent (que j'aime beaucoup aussi !)
Bonne année
Bonjour Poirette ! Bonne année 2008 ! Plus de posts à l'horizon ?
Moi pareil, je découvre ton blog grâce à Material Girl et je suis prise de vertige à l'idée de tous ces posts que j'ai manqués et que je n'aurai jamais le temps de tous rattraper !
Ben c'est par Frieda l'écuyère que j'ai eu cette adresse et j'en suis ravie : j'adore c'est un plaisir à lire.
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