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A l’occasion de l’exposition de Magazine au Grand Palais, le magazine indépendant Watch Out (N°12) rencontrait Angelo Cirimele, éditeur et rédacteur en chef de Magazine, le « magazine des magazines ».
L'interview date un peu (été 2006) mais finalement un an et demi plus tard - car il n'est jamais trop tard - son analyse sur la presse magazine d'aujourd’hui n'est pas encore passée à la machine.
Je vous retranscris donc cette interview que je trouve très intéressante...

Est-ce que les magazines sont toujours un espace de création ?

Les magazines ne sont que ça un espace de création. Maintenant, on a tous un accès immédiat à l’information, à l’actualité « chaude ». On se connecte à Internet trois fois par jour et l’on sait tout ce que l’on veut savoir. La télévision, la radio, traitent aussi de manière immédiate de l’actualité. Pour un magazine, il y a au minimum  une semaine entre le traitement de l’information et la sortie du magazine. Ce n’est donc pas là que l’on va trouver des infos... Et encore je ne parle pas des mensuels, des trimestriels, qui sont eux, de fait, complètement déconnectés de l’actualité.
Donc, oui, le magazine n’est qu’un espace de création ; ou plutôt, ce sont des galeries... Si c’est un magazine à gros tirage, meanstream, il va plutôt s’apparenter à une « galerie marchande », s’il s’agit d’un magazine plus « pointu », c’est une galerie d’art. Tout participe alors à faire du magazine un écrin pour présenter la création : typographie, maquette, direction artistique, format, textes, choix des images... Tout est support de création. C’est une vraie galerie, sur papier certes, mais la démarche n’est pas très éloignée de celle d’une galerie « en dur ».

C’est vrai pour tous les magazines ?

Non, c’est vrai que je ne parle là que de 5% à peine des magazines qui paraissent aujourd’hui. Et encore, je suis certainement loin du compte. Depuis une dizaine d’années, on assiste à un formatage généralisé de la presse. Qu’un magazine ait 60 ans ou 2 ans, qu’il tire à 7.000 exemplaires ou à 100.000, ils se ressemblent tous. On retrouve les mêmes codes, les mêmes choses...

Pourquoi ?

C’est dû à l’arrivée de la mode comme un acteur dominant de la vie publique il y a une dizaine d’année. C’est la mode le principal annonceur, c’est elle qui a l’argent, beaucoup d’argent. Du coup, les magazines d’art sont devenus des magazines de mode, et paradoxalement, les magazine de mode se sont mis à vouloir faire de l’art. Tout ça, bien sûr de manière très formatée et très consensuelle.
Et il y a aussi l’arrivée des gratuits. Il y a sept ans, quand j’ai lancé Magazine (qui est gratuit), c’était « sale ». Sale parce que, dans la tête des gens, c’était forcément inféodé aux annonceurs. Maintenant, regarde le succès des gratuits. Métro ou 20 minutes, qui trouve ça sale ? Plus personne...
Mais justement, cette inertie et ce formatage sont positifs : tout est à repenser, tout est à inventer, de nouvelles formes, de nouveaux supports, de nouvelles façons de parler des choses. La presse magazine a de beaux lendemains !

Les choses bougent alors ?

Non pas vraiment ! Les gens ont arrêté de réfléchir. Comment on fait un journal ? Quelle forme peut-on inventer ? Personne ne se pose, aujourd’hui, ces questions alors que tout est à faire et à repenser...

Pourquoi ?

D’abord parce que les gens ont désappris à le faire et ensuite parce que maintenant les journalistes cherchent à plaire, c’est-à-dire à trouver « le bon sujet », ou plutôt « la bonne manière » de le traiter, celle qui plaira au plus grand nombre. Et encore, pour tout dire, les journalistes sont un peu feignants, ils cherchent d’abord à plaire à leur rédacteur en chef qui, lui, cherche à plaire aux annonceurs ; le lecteur finalement on s’en fout !

Quel est le rapport au lecteur alors si le magazine n’est plus fait pour lui ?

Ceux qui font les magazines s’éloignent de plus en plus de la réalité du monde et de la « vraie vie ». Ils ne racontent que des histoires, la réalité est devenue fiction. Le boulot d’un journaliste maintenant c’est de raconter une belle histoire... Clearstream, c’est une réalité qui est devenue fiction et qui est traitée comme telle...
Regarde par exemple, l’incapacité des services politiques à anticiper les derniers résultats électoraux, Le Pen en 2002, le non au référendum... Ils ne l’ont pas vu venir alors que c’était quand même des choses que l’on ressentait très fortement dans la rue. Et les services politiques d’expliquer le lendemain des élections le «pourquoi » des résultats sans jamais se remettre en question... Dans n’importe quel autre pays, le service politique qui aurait été incapable de prévoir ce type de résultat, d’anticiper, de se faire le reflet d’une réalité politique et sociale aurait été viré sur le champ ! Mais en France non...

Pourquoi il n’y a pas en France une presse magazine comme Vanity Fair aux USA ?

La France est un vieux pays, bourgeois, très frileux et très conservateur. Il y a cinq fois plus d’habitants aux USA qu’en France, donc cinq fois plus de lecteurs potentiels. Et puis Vanity Fair, c’est un magazine en anglais, donc qui a vocation à être international, ce que ne peut pas être un magazine français.
Vanity Fair se coltine, en toute liberté, de très gros et très chauds dossiers d’actualité nationale ou internationale. En ce moment, ils ont cinq/six trucs énormes sur le feu : l’Irak, Bush, l’environnement, la politique internationale américaine... En France, ce sont des sujets impossibles à traiter, simplement parce que les deux plus grands groupes de presse français, Dassault et Hachette sont aussi les deux plus gros groupes d’armement... Aucun magazine français ne pourrait et ne voudrait faire ce que fait Vanity Fair...
Quand on regarde, il y a combien de magazines indépendants en France ? Marianne, Le Canard Enchaîné, Charlie Hebdo, L’Huma par positionnement politique, 4 ou 5 pas plus...
L’autocensure est très forte, mais c’est aussi une chance puisque ça ouvre tous les horizons possibles pour créer de nouvelles formes et un nouveau ton !

Quels sont, pour toi, les meilleurs magazines aujourd’hui ?

Vanity Fair justement, 032C en Allemagne, Fantastic Man, Fanzine 137 en Espagne ou même plus grand public Another Magazine qui a su créer une vraie identité. En France, c’est plutôt le désert... Il n’y a pas d’idée et la manière d’aborder les magazines n’est pas toujours ni très intéressante, ni très intelligente...
Pourtant, faire un magazine maintenant c’est simple ! Il y a des Mac partout, les logiciels sont abordables... Avant il fallait 4 films pour imprimer une seule page de magazine, c’était long, coûteux, il fallait se déplacer... ! Maintenant tu as besoin que d’un fichier pdf et ton magazine tient sur un CD ! Tout est possible... Regarde le magazine anglais Intersection, Yorgo Tloupas, son créateur voulait parler de bagnole et de mode... Il l’a fait et ça marche bien ! On peut aborder n’importe quel sujet de manière différente.

Comme toi quand tu as créé Magazine ? Comment t’es venue l’idée ?

Magazine c’est la conjonction de deux choses. D’abord, il y a une dizaine d’années, les magazines ont commencé à quitter les kiosques pour investir d’autres lieux, comme les boutiques de musées, les galeries, les concept-stores... Ils sont devenus des objets de désir et de consommation comme les autres... Et puis, en regardant la télé, je me suis dit que les meilleures émissions de TV étaient celles qui parlaient de TV : le zapping, Daniel Schneidermann avec arrêt sur images, Brut autrefois... Je me suis donc dit que faire un magazine sur les magazines, ça pouvait être rigolo. Où ils veulent en venir ? Comment on fait un journal ? Comment on peut
parler de graphisme de manière différente ? Voilà comment est né Magazine...

Un point de vue sans concession, assez pessimiste sur la situation française, mais finalement plein d’espoir puisque, selon lui, tout reste à réinventer...