Poirette sur les pas de son Pygmalion

Le Boudoir de Poirette

20 février 2008

Le retour de Denise Poiret (épisode 3)

Non, non, je ne vais pas vous bassiner toute l'année avec Poiret, mais je me suis engagée (à la vie, à la mort) à finir la Saga, je ne peux défaillir à cette promesse... (puis, retour au présent, car il y a une vie après Poiret, j'en suis consciente.)

                    DSCF1831

Aujourd'hui donc, j'avais envie de vous parler de Denise (je ne vais pas vous réécrire mon mémoire, rassurez-vous) mais simplement souligner — par des preuves irréfutables ! — son avant-gardisme et sa modernité.

                  

                    DSCF1851 (Poiret, Y. Deslandres)

C'est cette robe, présente dans la vente, qui m'a poussée à la confidence : 

                   P1010187

Bon, vue sous cet angle (Drouot= moquette pourrie+photo= mauvaise qualité car piètre photographe) c'est sûr, ce n'est pas très parlant.
Peut-être préférez-vous la voir à plat ?

                      DSCF1864

ou portée ?          

                      DSCF1865

Oui, c'est toujours mieux porté... Vous remarquerez d'ailleurs que cette robe mise en vente la semaine dernière n'est pas la même que celle sur la photo, beaucoup plus échancrée, pour ne pas dire outrageusement décolletée... (j'aime jouer à Sherlock Holmes)
Hum hum, quelle sensualité !

Une autre photo, très posée... (Paul Poiret tenant l'objectif)

                     P1010223

Avec en toile de fond, ce tableau de l'artiste Kees Van Dongen — peintre néerlandais installé à Paris en 1897, Fauviste, rattrapé au vol par la poigne de Poiret qui le crucifie au-dessus de son lit — et qui porte si bien son nom... Quiétude.

                     DSCF1846 

Ahhh ce tableau est magnifique et cette chambre... On pourrait écrire un roman dessus, tant de détails, tant d'objets d'art, tant d'indices qui nous mettent sur la piste...               

                      P1010192

Moi je me dis qu'ils ont dû bien s'éclater au lit !
Liberté, liberté, liberté !!!

Car remettons-nous dans le contexte :
1910, avant la première guerre mondiale, à l'époque où Cocottes corsetées et femmes de boudoir se pavanent à Longchamp le derrière en cul de poule (mode des cul-de-Paris) et le buste arnaché dans des sangles lacérées (je n'ose imaginer cette torture des corsets, impossible de bouger, de s'asseoir, de tousser; comment les femmes ont-elles pu s'imposer pareil souffrances ? Et vous messieurs, aussi Sado Maso pour aimer cette mode ??)
Une liberté donc qui n'est pas pour plaire, dans une société rigidifiée de conventions.

Et Paul de n'en faire qu'en sa tête, et de bannir ces objets de torture pour encenser la féminité (car il aime les femmes, oh oui il les aime ! Je crois qu'il est encore à ce jour impossible de déchiffrer le nombre de maîtresses qu'il a rendu accroc...)

Et Denise, de respirer le grand air dans son jardin du Pavillon d'Antin, les pieds dans l'herbe, la poitrine libérée sous des tissus légers; tout cela avec une ineffable spontanéïté, comme si jamais au grand jamais, il n'y eut de luttes acharnées pour atteindre à cette liberté bafouée (les suffragettes de l'époque ont dû être stupéfaites de tant d'effronterie, elles qui se battaient contre les lois, mais pas encore contre le carcan vestimentaire imposé par les hommes aux femmes de leur rang.)

                       3_Denise_Delphinium__Bosc_Roger_1913 (Denise dans sa robe Delphinium, qu'elle nomme "robe Bonheur")

                  

                       053 (la fameuse... Exposition chez M. Alaïa,2005)

            
Et de se déguiser, bonne joueuse — lors des festoyades qu'organisaient chaque année son mari-couturier, amateur de rigolades — toujours avec cet esprit libertin...

                      DSCF2447            

Moderne donc par son esprit.
Mais aussi moderne par son physique intemporel (je la verrais très bien aujourd'hui arpenter les catwalks avec un perfecto et des bottes tarabiscotées par Pierre Hardy pour Nicolas Ghesquière; d'ailleurs elle était bien la première à porter de façon révolutionnaire des paires de bottes en cuir colorées à talons plats, et à faire scandale à son arrivée aux Etats-Unis, à peine débarquée du paquebot qui les amenaient, elle et son mari, en tournée outre-atlantique).
C'est pourquoi ça ne m'étonne pas que ces petites paires de bottines à lacets en suédine vert, datant du milieu du XIXe (de la dernière vente), aient appartenu à Denise...
Car so Denise !

                       P1010233   

Donc, tout simplement, une femme en avance sur son temps...
(Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai choisi ce sujet de mémoire... N'est-elle pas fascinante cette Denise ?)

Du coup, je ne sais si je dois clore la Saga... C'est selon vos attentes.
Je suis toute ouïe mes chers lecteurs, en avez-vous (jamais) assez de Poiret ?

                  

Posté par marlyne à 12:57 - Poirette et ses vedettes... - Commentaires [15] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

15 février 2008

Le retour de Poiret... (épisode 2)

Le dernier coup de marteau ayant retenti, je peux désormais m’adonner au plaisir de vous conter la suite de l’histoire et surtout me délecter de son Happy end. Car cette vente fut un succès...

Avec un record de 80 000€ pour un manteau 1920 d’inspiration Maghreb (en lainage écru à bandes brunes tissées par Rodier) — et d’autres belles victoires — je pense que les petits-enfants de Paul et Denise n’auront pas été déçus.                                                                                                                                    

                        P1000272 (exposition publique Drouot-Montaigne)

Certes l’excitation n’était pas autant à son comble que précédemment vécu en 2005 (peut-être aussi parce que cette fois j’étais seulement spectatrice) mais il est toujours aussi plaisant de réaliser qu’une pièce de vêtement peut aujourd’hui être l’égal d’un tableau - en valeur j’entends (ce que j’avais déjà formulé dans l’avant-propos de mon mémoire). Ce n’était pas le cas, il y a dix ans, et c’est en cela que la vente Denise Poiret de 2005 fut exceptionnelle, car elle accomplit un pas de géant pour la valorisation du patrimoine mode. Jusque là, les sommes ne dépassaient pas les 4 zéros. Le 14 mai 2005, elle en rajoutait un 5e — je vous remémore le record mondial : 110 000€ pour un manteau d’automobile d’inspiration Maghreb, tissé Rodier, que voici:                   

                      050 (exposition publique chez M. Alaïa, avril 2005)

A l’observer de loin ou de près ce manteau, si moderne et intemporel, on comprend très bien pourquoi des collectionneurs se sont dignement battus pour rentrer en sa possession ; un vrai duel. Je me souviens de ces discrètes inclinaisons de tête— d’ailleurs cette discrétion est fascinante, ce sont toujours les personnes les plus mal peignées, les mieux loties— à peine perceptibles, et de cette cadence effrénée à laquelle les chiffres grimpaient. C’est ici le clou du spectacle, quand l’adrénaline monte, et que l’on se demande qui de l’acharné aura le dernier mot.

Le crieur joue alors un rôle primordial car il est celui qui donne du rythme à la vente en reprenant à haute voix les sommes claironnées par le commissaire-priseur (et c’est là encore que la personnalité du commissaire-priseur joue un rôle majeur, car s’il épice le tout d’une note d’humour, la décontraction de l’auditoire sera certainement plus bénéfique au succès commercial de la vente). C’est pourquoi j’assimile ce métier à une forme de jeux de rôle, une comédie sur fond de sériosité (Attention, quand on parle money, on ne déconne plus !) Tant de théâtralité, pour une scène qui finit souvent en queue de poisson…

Non, décidément, je n’aime vraiment pas le fait que la salle se vide au fur-et-à-mesure, sans attendre la fin du round (comme Anna Wintour qui se casse d’un défilé avant le final de la robe de mariée) ; totalement irrespectueux pour l’œuvre du créateur. Dans mon expansion, j’aimerais que les victorieux se pavanent avec leurs trophés, échangeant des mots d’esprit avec les vaincus, mais cela signifierait ne rien comprendre au milieu. Le collectionneur veut rester anonyme et c’est ce qui le rend valeureux, cette attitude de retrait se faisant oiseau rare dans une société qui ne cherche qu’à se montrer/s’afficher (merci la télé réalité).

Laissez-moi maintenant vous proposer une sélection de mes pièces coups de cœur, d’ailleurs reprise en cœur par les acheteurs. Je ne me suis pas trop trompée, les pièces que je pensais les plus intéressantes se sont envolées...

Je ne pourrais pas vous faire un classement par ordre de préférence car il y a des choses tellement différentes qu’elles ne rentrent pas dans l’ordre de la notation. Ce sont surtout des pièces qui attirent l’attention car elles attestent aussi bien de l’ouverture d’esprit et de la personnalité haute en couleur de Poiret, que de la modernité de Denise ou de la magnificence de cette Epoque (Belle ou Folle).

Je commencerais donc par vous parler de ce manteau qui a fait son record. Par son intemporalité, il fait parler de lui…

Tout d’abord, par la découpe brut du tissu, au décor inspiré des couvertures du Maghreb ou du tissu du burnous — du même coup de ciseau que ce manteau, présent dans la vente de 2005 :                     

                    021

J’imagine Paul Poiret au Maroc (car il a fait ce voyage en 1918 en compagnie de son fils Colin) a l’affût de sources d’inspiration. Je le vois fureter au marché du bled, couper un bout de couverture avec une paire de ciseaux qui traîne dans son cache-poussière, le rouler en boule dans son imper et le plier en quatre dans sa valise Vuitton pour la conserver dans sa tissuthèque avant de l’utiliser à bien pour sa prochaine collection (les photos attestent de mon imagination, je vous rassure je ne délire pas complètement..)

Ce manteau est donc l’avatar de l’ouverture d’esprit du couturier, lui qui le premier, parcourut les continents avec sa femme pour puiser son inspiration dans la chaleur des cultures, aussi diamétralement opposées soit-elles (l’Afrique du Nord, la Chine, la Russie…)

Parlons aussi de cette doublure en pongé de soie imprimée, à motif de losanges gris réhaussés de feuilles stylisées bleu canard (soyons précis, je vous en prie). Elle n’est pas posée là par hasard cette doublure... C’est aussi ce que j’aime avec Poiret, il ne se lasse jamais de nous faire suivre un jeu de piste. En posant des indices, des clés pour accéder à son intégrité ( avait-il tout prévu, même cette vente ? On serait presque tenté d’acquiescer...)                  

                        DSCF1862 (photographie extraite du livre "Poiret", Yvonnes Deslandres, Ed du Regard)

Cette doublure, comme je vous disais, révèle une autre facette de sa personnalité : elle induit sa collaboration avec des artistes de l’époque, qu’il a lui-même découvert ; un grand mécène, ne l’oubliez pas — d’ailleurs je me demande ce qu’il en est à propos de Rodier ??
Ici, l’expertise ne mentionne pas Raoul Dufy, mais je ne peux m’empêcher de penser à lui et à sa collaboration avec la maison de soierie lyonnaise Bianchini-Férier.
Pour la petite histoire, Paul Poiret avait spécialement crée pour son ami proche la « Petite Usine », en 1911. Un petit atelier de gravure sur bois et d’impression textile, bricolé avec les moyens du bord, qui permettait à l’artiste-peintre-décorateur-coloriste de travailler en toute liberté.

Ah, cette liberté ! Elle innonde toutes les sphères d’activité dans lesquelles Poiret s’est jeté à corps perdu.. Finalement, le talent de Dufy étant très vite valorisé, il se fait débaucher par Bianchini-Férier et s’expatrie à Lyon. Poiret perd un proche collaborateur mais pas un ami, car il n’en voudra jamais à Dufy de l’avoir quitté pour augmenter son cachet ; ils continueront  d’ailleurs à travailler ensemble, Poiret faisant appel à Bianchini-Férier pour ses impressions tissus.                  

                          DSCF1863

Je pourrais aussi vous parler de la coupe et de la construction du manteau (le col montant, le boutonnage asymétrique, l’effet taille basse par une couture dans laquelle est dissimulée une poche…) mais je maîtrise très mal le sujet. J’ai pourtant beaucoup appris en écoutant les leçons de coupe formulées avec foi par Jean-Denis Franoux (prof au Studio Berçot et assisant de l’Expert sur la vente) mais je serais incapable de vous les transmettre, étant une piètre styliste/modéliste. Un jour, j’espère acquérir ce savoir, car je pense qu’il est essentiel pour comprendre au mieux l’histoire que sous-tend «une pièce montée».

Hélas, je suis encore une fois obligée de m’arrêter là, je reprendrai demain (oui, c’est une vraie Saga, je pense qu’il y aura au moins 6 épisodes, ne lâchez pas ! Suspens, action, ahh ce Poiret !)

Posté par marlyne à 18:26 - Poirette et ses vedettes... - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

14 février 2008

Le retour de Poiret... (épisode 1)


                      P1010015

Le livre n’était donc pas fermé...
Poiret a encore des choses à nous dire. Et il ne s’est pas caché de nous le faire savoir cette semaine encore.

Le fait est avéré, relayé par la presse : le Grand Homme est de retour parmi nous, au travers de cette vente aux enchères tenue à l’hôtel Drouot aujourd’hui même, à 14h. Ce sont ses petites-filles (filles de Colin, décédé il y a 10 ans) qui décidèrent de léguer son art au patrimoine.

Je ne sais comment il réussit toujours à me faire vibrer (enfin si, je sais, mais cela vous prendrait la journée ! Je suis intarissable sur ce sujet… Hé non je ne m’en lasse toujours pas — C’est dingue cette attraction qu’il exerce sur moi… Mais, tu vas me lâcher Paulo !)

Hier, il déambulait de son air bedonnant dans les couloirs vieillots de Drouot. Se postant tantôt à la porte de la salle 9, où se tenait son exposition publique, pour accueillir les passionnés, ou recueillir leurs impressions au départ ; tantôt faisant montre de son éternel bonhomie, s’attachant à transmettre ses talents de couturier, le ciseau dans sa blouse boutonnée.

Comme vous voyez, j’aime à penser qu’il redevient chair. Aujourd’hui, j’ai gratté la lampe pour faire apparaître le bon génie. Et sentir sa présence rôder… Afin qu’il me chochote au creux de l’oreille « Viens voir comme mon Epoque était Belle, et tout ce que j’ai fait pour elle », comme s’il avait encore des choses à prouver, telle une revanche qu’il n’aurait toujours pas prise.

                       P1010229

Son époque a eu la dent bien dure quand elle l’a vu déchoir. Sans doute de trop de jalousie de l’avoir vu Magnifique. La réussite fait des envieux, la chute des amis défectueux…Mais je ne m’attarderais pas plus sur cette facette de sa personnalité (qu’il a multiple), je l’ai déjà abordé dans mon mémoire sur « Denise Poiret, Femme libérée » (rubrique : Poirette planche sur sa tablette ». Oui, je me refais un petit coup de pub, allez hop ce n’est pas négligeable — on m’a fait la remarque de ne pas bien me « vendre » alors j’écoute les commentaires... )

Mais parlons plutôt de la vente, présidée par les commissaires priseurs Beaussant Lefèvre, expertisée par D. Chombert et F.Sternbach.

Certes, le catalogue n’était pas aussi réjouissant que celui de 2005 (il aurait du mal— sans vouloir faire ma pimbèche... Imaginez-vous, un catalogue de vente banal, avec tout ce que cela implique de graphisme maladroit/MOCHE; bon voilà vous avez tout compris. Et je ne vous parle pas de « la mise en lumière » des pièces (un fer à repasser ? Mais enfin, c’est interdit par la loi ! Restons dans les règles de l’art muséologique..), ni de la « scénographie » (terme inaproprié bien sûr… On est à Drouot, il ne faut pas l’oublier — Mais quand se décideront-ils à investir dans une nouvelle moquette (pas murale, je vous en supplie !!!)?? ça me dépasse. Quand je pense à tous ces aficionados qui piétinent quotidiennement les lieux de ce temple à la renommée internationale, je ne comprends pas pourquoi l’Etat ne daigne pas s’intéresser à sa modernisation. Bref, c’est un détail – enfin, quand même, ça me dépasse !)

Je disais donc — je me suis encore égarée dans les méandres de ma naïveté — que finalement peu importe tous ces à côtés, cela ne pâlit en rien le génie visionnaire de Paul et Denise Poiret (« Un visionnaire intemporel », pour vous citer le titre du catalogue…Oui vous avez noté le pléonasme.. Non, j’arrête de faire ma langue de vip. Enfin, quand même si vous me lisez, « Messieurs les commissaires priseurs » – ce dont je doute… Et quand bien même, nous sommes sur un blog, nous avons la liberté d’expression (et là je lève le poing du gaucho revolutionario) — il faudrait peut-être penser à vous faire aider de temps en temps…Je ne remets pas en question votre savoir intarissable— loin de moi cette prétention -— mais je m’adresse ici à votre fibre « artistique » — sans parler chiffres, ni records mondiaux, puisque vous semblez bien pervertis par l’or jaune — à cette question du graphisme/mise en page/scéno totalement désuètes à mon goût (à chacun ses goûts bien sûr, je le conçois) et puis surtout j’ai envie de remonter le moral de vos cravates…

Vous ne voyez pas qu’elles dépriment ! On pourrait d’ailleurs écrire une thèse sur « le rapport de l’homme de l’art de Drouot à la mode ». Cet être hybride coupé du monde, qui ne gravit que les pavés du village Richelieu, ne déjeune que chez les bouchons cavistes qui jouxtent l’hôtel des passations monétaires pour être sûr de ne se retrouver qu’entre gens de sa profession. Ah non, parce qu’on ne se mélange pas, oh la vous n’y pensez pas !

En gros (mais vraiment en GROS) il y a le village Disney Land, et le village Drouot. Le même concept, sauf que les peluches géantes qui transpirent sous leur moumoute et qui vous prennent sous leurs aisselles pour immortaliser la pose sont des classiques cravatés jusqu’à étranglement (ce petit cercle hermétique est vraiment fascinant, on se croirait sur une autre planète). Je ne dis pas qu’il faut que vous soyez hyper branchouilles (restons dans les limites du réalisable) mais un minimum requis (ça devrait être une condition sine qua non à l’obtention de votre diplôme. On y lirait : « Brulez vos costumes de pingouin endimanché, desserez le nœud de vos cravates, sans ça vous ne serez point admis." Mince, nous sommes au XXIe siècle, Messieurs alons reprenez-vous, tout n’est pas perdu !

Comme vous pouvez encore constater, je pratique beaucoup la sociologie du commissaire priseur/marchands d’art/commis (j’ai tout de même passé 6 mois recluse dans ce village, expérience richissime soit dit en passant — au sens figuré, car au sens propre je me suis plutôt ruinée dans les bouchons cavistes justement… MIAM on a beau dire, je me demande d’où ils exportent leur saucisson/cornichons, UNBELIEVABLE, so much taste ! Une gastronomie que le monde entier nous envie et je comprends pourquoi (sans parler des pavets de viande tendrissimes et surtout sans parler des crêpes suzettes à la fleur d’oranger, oh my God, orgasmique !). Bref, c’est juste à voir/vivre, « une expérience unique » pour reprendre une technique de communication publicitaire totalement éventée.

Mais…Je réalise que je suis complètement partie en sucette ma pauv’ Suzette (Mmm ces crêpes !!) Je me suis reconvertie en guide touristique ! Bon tant pis, ça changera pour une fois. Et puis finalement ce n’est pas si hors propos. Souvenez-vous que l’une des facettes de Poiret (et sans doute la base de ses forces/faiblesses), c’est cette réputation corroborée par tous, de BON VIVANT. Aussi je me devais de vous transcrire cette émotion sociologico gustative, afin que vous contourniez au mieux les sinuosités du personnage.

Evidemment, il me reste encore beaucoup de choses à aborder sur cette journée (et notamment l’essentiel : les pièces mises en vente, mes coups de cœur, des anecdotes — nombreuses… ) Mais je préférais attendre la fin de la vente avant de vous confier toutes les clés (enfin, pas toutes, c’est trop ambitieux, et sans doute trop mystérieux…) de cette aventure qui fait aujourd’hui appel à tous ces souvenirs/émotions auxquelles j’ai été confronté il y a presque 3 ans de cela.

Sans doute, parce que la vente de mai 2005 m’a révélée à l’amour de l’histoire de la mode, je garde de ces moments intenses une étincelle dans le regard — pour ne pas oser avouer une petite larme (car cela peut sembler exagéré d’un point de vue extérieur). Je vous assure que cette belle histoire humaine, je l’ai vécue et je ne cesserais jamais de me souvenir (sans finir empaillée, I promiss !) à toutes ces « leçons de vie » qu’elle m’a transmise. Parce que l’on a parfois tort de nier ses passions, en se disant que la société ne tolère pas ce genre d’élucubrations. Preuve que l’on peut s’y donner corps et âme, sans avoir peur de cette pression monétaire qui vous fait penser que jamais vous n’en vivrez.

Je ne voulais pas finir sur une mauvaise note moralisatrice, la sus-nommée « quand on veut, on peut »… Mais bien, sur une note positive.

Go on, if you like it !!! (ça passe mieux en anglais, bizarrement, moins cliché..)

PS : La suite demain, promi juré, pas craché (je suis bien éduquée)

Posté par marlyne à 11:47 - Poirette et ses vedettes... - Commentaires [15] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

03 février 2008

Conférence Raymond Massaro

Après avoir passé la matinée aux journées portes-ouvertes de l’école Boulle (je vous le recommande, surtout pour la section ébénisterie-marquetterie qui fait d’ailleurs sa réputation — inutile de vous rappeler le rôle d’André Charles Boulle, l’ébéniste français ayant accompagné le rayonnement du règne de Louis XIV.  Déambuler parmi les restaurations, reconstitutions ou réinterprétations de chefs d’œuvres du mobilier, fouler la sciure de bois épars dans les ateliers, remonter le temps à observer les blouses d’apprentis et savoirs-faire se transmettre de corporations en corporations, comme si les nouvelles technologies n’avaient jamais réellement menacé la quiétude de tels lieux chargés de tradition séculaire, est aussi émouvant que de mirer les souffleurs de verre ou les pottiers à l’oeuvre. Il y a de ces métiers qui prennent des rides et des rides mais n’ont pas besoin de botox pour conserver leur éternelle beauté.)
Mon Dieu comme elles sont longues mes parenthèses ! Pardonnez et reprenons…

                                    0101

Après avoir enfourché ma machine à remonter le temps, je ne pouvais plus l’arrêter. Une Conférence Raymond Massaro plus tard et la tonalité de ma journée était donnée : « Histoire et tradition, ou la grande famille de l’artisanat « (pourquoi j’ai toujours besoin de me croire dans un amphi et de tout « chapitrer » ! Déformation universitaire sans doute...)

16h, métro Pont de Neuilly, sur les lieux du centre culturel de Neuilly-sur-Seine, l’Hôtel Arthuro Lopez Willshaw (12, rue du Centre). Croqué en 1903 par l’architecte et décorateur Paul Rodocanachi puis construit par Danneron, cet hôtel particulier fut acquis en 1928 par Arturo Lopez (1900-1962), attaché à l’Ambassade du Chili. Mécène et collectionneur d’art, le farfelu hédoniste transforma ces lieux en « une petite folie anachronique, inspirée du XVIIIe siècle » (propos repris de Catherine Ormen, la commissaire de l’exposition « Mille et un accessoires », délicieusement entreposée au cœur de cet écrin singulier qui fut le pretexte à d’incroyables festivités. «Contres-soirées» des bals Beistegui ; se retrouvaient, dans les années 50, les Rothschild, les Noailles, les Windsor, l’Aga Khan… Et je peux vous certifier, qu’en fermant les yeux, au beau milieu de la copie miniature de la galerie des glaces ou de la chambre de Monsieur, on peut d’ores et déjà s’imprégner de cette ambiance orgiaque et ubuesque qui devait y régner. Mais cette exposition qui mérite bien des photos et commentaires, fera l’objet d’un autre post la semaine prochaine (car j’avais oublié de prendre mon appareil photo, inutile de vous en parler sans images à l’appui. Et surtout samedi prochain, se tiendra une autre conférence sur l'accessoire orchestrée par Florence Ferrarri, diplômée d'ESMOD, même heure, même endroit).

Revenons plutôt à notre protagoniste, petit bonhomme au ventre bedonnant mais au pas si vif que l’on ne se pose pas la question de savoir pour qui il marche. Au pas de Karl, bien sûr...

                              

                              0403

Ah Monsieur Massaro ! Un livre ouvert, une épopée, le petit dernier de la dynastie. Si émouvant dans sa façon de s’émerveiller encore de sa passion après 6O années de savoir-faire, si simple dans sa façon de transcrire son quotidien qui en fait pourtant rêver plus d’un. Plein d’esprit et de malice : « Les femmes c’est comme les chaussures, quand on les quitte, il faut mettre les formes » a-t-il choisi pour débuter sa tirade, reprenant ici une citation de son père.

Vous avez sans doute visionné le DVD réalisé par Loïc Prigent sur les coulisses d’une collection haute-Couture dans la Maison Chanel (si non, vous ne pouvez pas passer à côté !) dans lequel on voit le petit maréchal faire des footings entre son atelier et la Mecque de l’élégance. Aussi je ne vous propose pas un énième éloge du «meilleur ouvrier de France» - fraîchement sacré il y a 4 jours – mais la retranscription la plus fidèle de ses paroles et anecdotes. Parce qu’une dizaine de personnes trop peu tassée devant un rétro-projecteur, c’est rageant. Alors venez nombreux la semain prochaine ! (J'ai moi-même raté les 2 précédentes, par Catherine Ormen et Marcelle Lubrano-Guillet, directrice de la maison Guillet, donc je suis un peu dég,rrrr )

Le 15 Octobre 1894, date historique, grand-père Massaro fonde l’entreprise, au 2 rue de la Paix. Bottiers de père en fils. Une dynastie qui n’a pas fini de faire parler d’elle.
Papy Massaro fera de ses 4 fils des bottiers, et de ses 6 filles des piqueuses (au moins pas de problèmes de descendance). Et aucune derrogations. Papa Massaro sera spécialisé dans la chaussure du soir pour femmes. Massaro Junior aussi, même s’il n’y voyait pas là une vocation (il voulait être professeur d’histoire et de français).

Né en 1929, l’année du Krach boursier, Raymond entre à l’Ecole des métiers de la chaussure (aujourd’hui rue Turbigo, ancêtre du lycée d’Alembert) en 1944. Il en ressort 3 années plus tard, un « CAP d’ouvrier Femme, talon, bois » dans son cartable. Dernière tentative de rebellion, il essaie de rentrer dans une maison de bottier concurrente, mais tous se sont donnés le mot. Obligé de se rendre à l’évidence, il travaillera pour la lignée. Quelle tragédie s’il avait pousser son émancipation jusqu'au bout, vous imaginez, Chanel sans son Massaro !! C’est comme Poiret sans son Pérugia… Non, on ne peut pas, ce n’est même pas envisageable.

Et c’est là que je m’écroule sur mon ordi, car il est 8h du mat et je n’ai toujours pas dormi, maudite insomnie ! Enfin pas si maudite que ça finalement. Suite demain, vous ne m’en voudrez pas de vous faire patienter… (ça c’est de la technique de scénaristes sitcoms bidons - comme dans Prison Break - et pof je coupe au moment où j’allais commencer à vous faire vraiment saliver avec des anecdotes barres de rire, des descriptions alimentées de potins… Oui je deviens vraiment une pro de l’intrigue, enfin euh je peux aussi me planter à plate couture ??)

                                 

                                       0205

Ouh la la, il y a vraiment du suspens... Vous sentez toute la tension dramatique contenue dans cet petit bout bicolore, qui ne veut encore dévoiler son arrière-train, pourtant rondement célèbre puisqu'il a fait du talon une star et du pied gonflé un phénomène paranormal !!! "Oh la la, je suis, je suis ???" Oh oui, vas-y Julien viens mettre te sauce pimentée sur mon plateau ! (et n'oublie pas de te pointer avec ton superbe complet Delaveine bleu qui ne se fait plus depuis 15 ans...)

Allez, je vous donne un indice : fenêtre sur pavé.
C'est tout, j'en ai déjà bien trop dit.

                                      0402

Oh la la, et une autre apparaît au moment où le chronomètre allait se bloquer ! "Oh oui, oh oui ! Je suis, je suis ??"
Arrête Julien tu commences à me saouler, il est vraiment trop lourd... 

.................................................................................................

Deux jours plus tards (promesse non tenue désolée), je reviens hyper vénère !! M. Ménage a volé mes fiches ! (c'est ma conscience qui devient parano, car evidemment je n'ai pas d'homme de ménage (mon fantasme), mais surtout c'est mon appart sans dessus de dessous qui me rit au nez ! Déjà que je ne peux plus blairer ses 18m2, on va finir par se fighter !

Je repars à la pêche à la ligne et je finis le travail car j'ai HORREUR de laisser une note inachevée ! Ce n'est pas que tant que j'ai une mémoire de poisson rouge (surtout quand le propos est palpitant, ça se grave plus facilement sur le disque mémoire), mais ça prend plus de temps que prévu du coup... En attendant, je vous fais patienter avec du Giacometti, exercice de style complètement différent mais pas moins intéressant.

Bien à vous mes chers lecteurs !

Posté par marlyne à 08:22 - Poirette et ses vedettes... - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

25 novembre 2007

Interview Angelo Cirimele

Mag_R186

A l’occasion de l’exposition de Magazine au Grand Palais, le magazine indépendant Watch Out (N°12) rencontrait Angelo Cirimele, éditeur et rédacteur en chef de Magazine, le « magazine des magazines ».
L'interview date un peu (été 2006) mais finalement un an et demi plus tard - car il n'est jamais trop tard - son analyse sur la presse magazine d'aujourd’hui n'est pas encore passée à la machine.
Je vous retranscris donc cette interview que je trouve très intéressante...

Est-ce que les magazines sont toujours un espace de création ?

Les magazines ne sont que ça un espace de création. Maintenant, on a tous un accès immédiat à l’information, à l’actualité « chaude ». On se connecte à Internet trois fois par jour et l’on sait tout ce que l’on veut savoir. La télévision, la radio, traitent aussi de manière immédiate de l’actualité. Pour un magazine, il y a au minimum  une semaine entre le traitement de l’information et la sortie du magazine. Ce n’est donc pas là que l’on va trouver des infos... Et encore je ne parle pas des mensuels, des trimestriels, qui sont eux, de fait, complètement déconnectés de l’actualité.
Donc, oui, le magazine n’est qu’un espace de création ; ou plutôt, ce sont des galeries... Si c’est un magazine à gros tirage, meanstream, il va plutôt s’apparenter à une « galerie marchande », s’il s’agit d’un magazine plus « pointu », c’est une galerie d’art. Tout participe alors à faire du magazine un écrin pour présenter la création : typographie, maquette, direction artistique, format, textes, choix des images... Tout est support de création. C’est une vraie galerie, sur papier certes, mais la démarche n’est pas très éloignée de celle d’une galerie « en dur ».

C’est vrai pour tous les magazines ?

Non, c’est vrai que je ne parle là que de 5% à peine des magazines qui paraissent aujourd’hui. Et encore, je suis certainement loin du compte. Depuis une dizaine d’années, on assiste à un formatage généralisé de la presse. Qu’un magazine ait 60 ans ou 2 ans, qu’il tire à 7.000 exemplaires ou à 100.000, ils se ressemblent tous. On retrouve les mêmes codes, les mêmes choses...

Pourquoi ?

C’est dû à l’arrivée de la mode comme un acteur dominant de la vie publique il y a une dizaine d’année. C’est la mode le principal annonceur, c’est elle qui a l’argent, beaucoup d’argent. Du coup, les magazines d’art sont devenus des magazines de mode, et paradoxalement, les magazine de mode se sont mis à vouloir faire de l’art. Tout ça, bien sûr de manière très formatée et très consensuelle.
Et il y a aussi l’arrivée des gratuits. Il y a sept ans, quand j’ai lancé Magazine (qui est gratuit), c’était « sale ». Sale parce que, dans la tête des gens, c’était forcément inféodé aux annonceurs. Maintenant, regarde le succès des gratuits. Métro ou 20 minutes, qui trouve ça sale ? Plus personne...
Mais justement, cette inertie et ce formatage sont positifs : tout est à repenser, tout est à inventer, de nouvelles formes, de nouveaux supports, de nouvelles façons de parler des choses. La presse magazine a de beaux lendemains !

Les choses bougent alors ?

Non pas vraiment ! Les gens ont arrêté de réfléchir. Comment on fait un journal ? Quelle forme peut-on inventer ? Personne ne se pose, aujourd’hui, ces questions alors que tout est à faire et à repenser...

Pourquoi ?

D’abord parce que les gens ont désappris à le faire et ensuite parce que maintenant les journalistes cherchent à plaire, c’est-à-dire à trouver « le bon sujet », ou plutôt « la bonne manière » de le traiter, celle qui plaira au plus grand nombre. Et encore, pour tout dire, les journalistes sont un peu feignants, ils cherchent d’abord à plaire à leur rédacteur en chef qui, lui, cherche à plaire aux annonceurs ; le lecteur finalement on s’en fout !

Quel est le rapport au lecteur alors si le magazine n’est plus fait pour lui ?

Ceux qui font les magazines s’éloignent de plus en plus de la réalité du monde et de la « vraie vie ». Ils ne racontent que des histoires, la réalité est devenue fiction. Le boulot d’un journaliste maintenant c’est de raconter une belle histoire... Clearstream, c’est une réalité qui est devenue fiction et qui est traitée comme telle...
Regarde par exemple, l’incapacité des services politiques à anticiper les derniers résultats électoraux, Le Pen en 2002, le non au référendum... Ils ne l’ont pas vu venir alors que c’était quand même des choses que l’on ressentait très fortement dans la rue. Et les services politiques d’expliquer le lendemain des élections le «pourquoi » des résultats sans jamais se remettre en question... Dans n’importe quel autre pays, le service politique qui aurait été incapable de prévoir ce type de résultat, d’anticiper, de se faire le reflet d’une réalité politique et sociale aurait été viré sur le champ ! Mais en France non...

Pourquoi il n’y a pas en France une presse magazine comme Vanity Fair aux USA ?

La France est un vieux pays, bourgeois, très frileux et très conservateur. Il y a cinq fois plus d’habitants aux USA qu’en France, donc cinq fois plus de lecteurs potentiels. Et puis Vanity Fair, c’est un magazine en anglais, donc qui a vocation à être international, ce que ne peut pas être un magazine français.
Vanity Fair se coltine, en toute liberté, de très gros et très chauds dossiers d’actualité nationale ou internationale. En ce moment, ils ont cinq/six trucs énormes sur le feu : l’Irak, Bush, l’environnement, la politique internationale américaine... En France, ce sont des sujets impossibles à traiter, simplement parce que les deux plus grands groupes de presse français, Dassault et Hachette sont aussi les deux plus gros groupes d’armement... Aucun magazine français ne pourrait et ne voudrait faire ce que fait Vanity Fair...
Quand on regarde, il y a combien de magazines indépendants en France ? Marianne, Le Canard Enchaîné, Charlie Hebdo, L’Huma par positionnement politique, 4 ou 5 pas plus...
L’autocensure est très forte, mais c’est aussi une chance puisque ça ouvre tous les horizons possibles pour créer de nouvelles formes et un nouveau ton !

Quels sont, pour toi, les meilleurs magazines aujourd’hui ?

Vanity Fair justement, 032C en Allemagne, Fantastic Man, Fanzine 137 en Espagne ou même plus grand public Another Magazine qui a su créer une vraie identité. En France, c’est plutôt le désert... Il n’y a pas d’idée et la manière d’aborder les magazines n’est pas toujours ni très intéressante, ni très intelligente...
Pourtant, faire un magazine maintenant c’est simple ! Il y a des Mac partout, les logiciels sont abordables... Avant il fallait 4 films pour imprimer une seule page de magazine, c’était long, coûteux, il fallait se déplacer... ! Maintenant tu as besoin que d’un fichier pdf et ton magazine tient sur un CD ! Tout est possible... Regarde le magazine anglais Intersection, Yorgo Tloupas, son créateur voulait parler de bagnole et de mode... Il l’a fait et ça marche bien ! On peut aborder n’importe quel sujet de manière différente.

Comme toi quand tu as créé Magazine ? Comment t’es venue l’idée ?

Magazine c’est la