20 janvier 2008
Exposition Bernhard Willhelm

Il y a quelques jours, je me rendais à Anvers visiter l’exposition Bernhard Willhelm (et faire les soldes aussi, accessoirement…ou principalement). A lire tous les articles d’une presse prolixe, vous devez penser que cette ville est jeune, dynamique, pepsy. A cela ajouter un Musée de la Mode, le MoMu, et une réputation de l’Académie mode qui n’est plus à faire, vous auriez presque envie d’y habiter.

Détrompez-vous. Si je vous recommande cette ville, ce n’est pas pour la glauque attitude qu’elle dégage, ni son conservatisme ambiant qui font pencher les électeurs vers l’extrême droite, mais pour ses petites boutiques créateurs… (Soldes jusqu’à -70% et folies garanties ! ) Je ne vais pas vous faire le détail de mes achats, ce serait trop long, et tel n’est pas mon propos. Let’s talk about Bernhard !

Né en 1972, à Ulm, en Allemagne, Bernhard Willhelm termine ses études au département mode de l’Académie anversoise en 1998. Depuis 1999, il présente avec Jutta Kraus ses collections femme à Paris et lance sa ligne pour homme en 2004. La transposition (photo)graphique d’images contemporaines sont des éléments clés de son art. Castings atypiques, courts métrages, performances et mises en scène offrent une approche humoristique, engagée, et sans prétention de la mode, de l’art, de la musique et de la politique. Depuis 2000, il travaille régulièrement avec le duo d’artistes d’Amsterdam Carmen Freudenthal (photographe) et Elle Verhagen (styliste). En 2006, ils offrent au MoMu l’ensemble de leurs archives de vêtements, le pourquoi du comment de cette rétrospective précoce. Déjà, à 35 ans, chapeau !

La main gigantesque dessinée pour l’affiche surréelle rappelle les étiquettes de Bernhard Willhelm —une petite main noire —figurant dans chaque vêtement. La main renvoie aussi à l’origine du nom de la ville d’Anvers qui signifie littéralement « main jetée ». La référence à cette légende grotesque et cruelle n’est pas anodine. Willhelm fut designé par une journaliste allemande comme le successeur post-moderne des frères Grimm. Un langage grotesque et inventif d’images déstabilisantes, une fantaisie infantile faussement innocente... Avec une pointe d’ironie, il brave les tabous et perturbe les codes de l’habillement communément utilisés, associant les aspects banals et quotidiens au mode du « high fashion ».

Pour assurer le graphisme et la scénographie de cette exposition, Bernhard et Jutta ont invité les artistes suisses Taiya Onorato et Nico Krebs (qui travaillent depuis quelques saisons déjà à la conception des « look books » et des défilés). La scénographie s’est convertie en cadre complet. Chaque collection est présentée dans un décor différent, qui vous expose aux sources d’inspirations les plus variées et vous plonge dans l’univers inventif d’un créateur fou-fou. Des montagnes russes d’images et d’impressions…

Leur travail personnel se compose, pour l’essentiel, de photographies et d’installations, qu’ils ont déjà exposées dans différentes galeries internationales. Pour cette exposition, les DA ont collaboré avec la créatrice Sara Kueng, les concepteurs audio et média Roman Bleichenbacher & Michael Gross et les créateurs du bureau graphique Hi, Megi Zumstein&Claudio Barandun.

Au fil de l’expo, chaque collection est présentée séparément. Les points de départ sont le plus souvent le concept graphique du look book transposé par Onorato et Krebs en décor 3d. Ils ont surtout cherché à s’affranchir des éléments statiques du mannequin poupée, créant des nouveaux modèles à partir de mannequins d’occasion et d’articles jetables. Ce qui donne du grand n’importe quoi : mannequins hybrides avec plusieurs jambes, bras et têtes désaxés.

Visite guidée de l'expo, en images, suivez le guide !

1ere salle : « Ghosts », collection Femme P-E 2004
Les costumes de fantômes installés dans le hall d’entrée ont été créés pour le film de l’artiste suisse Olaf Breuning « Ghosts » (2003). Les fantômes guident les visiteurs, de l’escalier du hall d’entrée à l’expo où ils pénètrent dans l’horreur d’une maison hantée. Cette collection fut exhibée au Palais de Tokyo. Le film met en image les hallucinations d'un homme projeté dans différents décors, d’un classique de l’horreur japonais « The Ring », au western américain, au gangsta rap et à un village Amish. L’homme rencontre ensuite un groupe de françaises et les incite à prendre des pilules d’ecstasy. Après la prise de drogue, les filles sont kidnappées par les fantômes. Elles réapparaissent soudainement vêtues de la collection et se retrouvent dans une chambre noire où les fantômes jouent à les brutaliser. Bouhhhhh !!

2eme salle : « Protest room », collection Femme A-H 2002-2003
Source d’inspiration : la scène alternative de gauche, les voyageurs, la vie de tous les jours.
Cette collection fut présentée sur la bande-son du journal télévisé allemand ARD’s Tagesschau. Les mannequins défilent sur le fond d’une bande-son d’un bulletin d’informations : d’abord celui d’un attentat à la bombe d’une synagogue de Djerba qui coûta la vie à plusieurs touristes allemands, puis celui des dernières nouvelles du sport et de la météo. La dure réalité associée à des faits divers ordinaires tranche avec la collection bigarrée : motifs arlequin, dessins de zèbre, gants en tricot et châles en forme de tête de zèbre, imprimés dinosaures aux couleurs vives et incrustés de paillettes et d’applications. Les vêtements ornés de points de tiges blancs sous un fond noir montrent plutôt des dessins de mauvaise augure :l’œil divin, un arbre gigantesque, un bûcheron et derrière lui, une échelle de Jacob avec des anges, des squelettes…

3eme salle : « Flowers in construction work », collection femme PE 2003
L’idée générale sous-jacente de cette collection est la construction de maisons. Le look book est un collage/une bande dessinée dans laquelle les mannequins bâtissent des constructions qui semblent envahir leur environnement naturel : les fondations d’une petite maison en bois, une maison à moitié finie, des baraques très colorées en bois ou l’immense squelette en métal d’un arbre. Une présentation vidéo accompagne la collection. Sur la bande-son d’une chanson à boire allemande « Bier her, Bier her », les mannequins suivent une corde interminable en un cortège bizarre mené par une jeune fille nue portant une petite jupe faite de branches et sur le cou et le haut du corps, le dessin peint d’un arbre. Dessins floraux sur broderie, silhouettes féminines nues aux ailes de papillons brodées sur soie ou satin. Et plusieurs silhouettes masculines : un costume gris en tricot orné d’imprimés floraux, des sweats avec la bannière étoilée américaine. Cette bannière et autres symboles nationaux traversent les collections de Willhelm. Ils décorent les éléments graphiques et suggèrent un jeu complexe d’identité, d’origine, de politique et d’exotisme.

4e salle : « Japanese workers », collection homme, PE 2005
Inspiration : Les travailleurs des rues japonais dansent le Sirtaki. « Les Japonais ont une authentique culture exotique (oubliez les noix de coco). Du plus loin que je me souvienne, j’ai été fasciné par l’exotique. » relate Bernhard Willhelm au sujet de sa fascination pour le Japon.
Les pantalons bouffants XXL, ornés de gros imprimés graphiques de kimono aux couleurs contrastées, sont inspirés de la tenue des travailleurs de rue japonais. Les mannequins « planches de bois » revêtent sur leurs visages des photos de jeunes japonais branchés et portent des chaussettes colorées dans des chaussures de golf blanches.

5e salle : « Girl with Mobile Phone », collection Femme AH 2006-2007
Cette collection fut accompagnée d’une performance/installation en carton dans le gymnase de Bercy à Paris. Nico Krebs et Taiyo Onorato sont les dépositaires de ce concept. Ils se sont inspirés des filles de Shibuya, le nom venant d’un quartier de boutiques tendances de Tokyo. Les jeunes filles qui y flanent adoptent des styles extrêmes : du gothique au style Victorien ou punk. Tendance surprenante : les jeunes filles ganguro, bronzage UV, rouge à lèvre pâle, eye shadow vif avec un portable dans la main. La colllection se compose de motifs tie-dye colorés mais aussi noir monochrome créés à l’aide d’un professionnel de Tokyo spécialisé ds la teinture de kimonos.

6e salle : « Tiger collection », collection Femme AH 2005-2006
Cette collection se marque par les imprimés léopard — également lors du défilé, fixés sur les visages des mannequins à l’aide d’aérographe — ainsi que par la coupe expérimentale et asymétrique des vêtements. Les silhouettes à 4 pattes sont chaussées de baskets, de pantoufles et de bottes ornées de fausses fourrures. Les textiles sont imprimés de photos et de portraits défomés de l’équipe de Bernhard. Ces tissus semblent être un vague clin d’œil aux textiles « Dutch Wax » qui habillent beaucoup d’africaines. Autre imprimé : celui d’une photo d’une horloge murale du XIXe avec comme figures décoratives, le créateur lui-même maquillé en noir et vêtu d’une petite jupe de feuilles de banane jaunes d’or, quel humour ce Bernhard !). Un humour grave puisqu’il utilise aussi des images de leaders politiques et religieux. Fait important à noter :1ere collection de lunettes de soleil.

Le tout dans un bric à brac que l'on sent totalement improvisé (c'est ça le meilleur), ils ont vraiment dû d'éclater lors du montage de l'expo... Si vous aviez compté toutes les figurines, babioles et conneries en tous genre présents dans cette cabane au fond du jardin, vous y seriez encore !

7eme salle : « I am the one and only dominator », collection Homme PE 2006
Sur une bande-son décibélique, le denim moonwash, les imprimés en
relief (mousse synthétique) couleur bonbon, les imprimés de patrons de
jean roses et bleu vifs, la bannière étoilée, et enfin l’interprétation
des bottes Buffalo affiche une impertinence détonnante (oui, vous ne
rêvez pas ces « Ken » sont bien défroqués !)
Et que trouvions-nous derrière les grossières enceintes ??

Des maisonnettes illuminées !


8eme salle : « Tirolean room », collection Homme/Femme PE 2007
Lors du show, les mannequins se promènent dans une pyramide tissée de cordons fluorescents, sous la musique de Far Away.
Inspirée du costume traditionnel tyrolien et bavarois, des vêtements des voyageurs et du tourisme de montagne, textiles lourds en coton, tricot et tissus à gros carreaux côtoient soie et imprimés de petites fleurs. Derrière certains pantalons se cache la coupe d’un pantalon homme XVIIIe, quelques petits détails du XIXe comme le rabat en forme de cœur ou les vestiges du corsage d’un dirndl (costume traditionnel des autrichiennes) cachés dans un petit manteau à carreaux blancs et bruns.

Accessoires : lunettes de soleil « smiley », des gros sacs à dos, des chaussures de randonnée aux lacets fluorescents et des baskets à franges en laine et des chauffe-mollets.

Salle 9 : Complilation de « Look book » et publicités.

Salle 11 : Projection ciné des défilés et courts métrages avec nos amis les lavabos, allez comprendre !

Salle 12 : « Trashed room », collection femme AH 2004-2005
Présentée dans le décor d’une chambre d’adolescent entièrement détruite par 3 jeunes filles en costume de flanelle (le tournage de la session de saccage est diffusé sur un écran de télé), la collection est portée par des jeunes filles punk et des femmes qui défilent sur un tas de bric à brac et de déchets.
La forme et les dessins sont inspirés des articles jetables et des figures du « Happy Meal » de notre cher Ronald (costume de Mickey Mouse avec des moufles gigantesques, une coiffe avec des grandes oreilles...)

Salle 13 : « Camouflage collection », collection Homme PE 2004
Inspiration : les images télévisées du raid du palais de Saddam Hussein
La collection est conçue entièrement autour des imprimés camouflage, avec des figures innocentes comme des chiots frétillant de la queue et des kangourous, dans diverses nuances de gris. Les mannequins du défilé étaient en fait des stripteaseurs recrutés via internet. Ils suivent un parcours du combattant dans un décor intérieur gris monochrome. Dans le style du commando, ils rampent sous et sur les tables, descendent en rappel d’un lit superposé, font exploser des pétards, font des nœuds aux baillons et boivent du schnaps. Elément surréels : lunettes de soleil aux verres peints ou panneaux de circulation inexistants.

Avant de parcourir la partie finale de l'exposition, nous passons sous un souterrain abritant les créations Haute-couture ou personnalisées créées par Bernhard Willhelm pour une demande originale.

En illustration, la collaboration avec la chanteuse islandaise Björk dont il a dessiné la garde robe de sa dernière tournée mondiale ainsi que le costume sculptural qui orne la pochette de son nouvel album « Volta ».

Salle 16 : « Framed ghetto boys », collection Homme AH 2006-2007
Présentée dans un espace « musée » classique, cette salle est une bouffée d’air apaisante pour quiconque aurait l’esprit surchargé du « trop plein » scénographique. On peut effectivement reprocher le manque « d’aération » le long de l’exposition. Nous ne doutons plus de l’humour et de la florissante imagination de Bernhard après telle démonstration mais tout de même il n’a pas rendu la lecture aisée. Cette salle aux murs encastrés de cabines trompe l’œil, serties de grands miroirs, est donc vitale pour finir l’exposition sur une note « Zen ».
Des « ghettos boys » posent derrière des gros cadres (créés en collaboration avec Helicon Opleiding aux Pays-Bas) passant d’une grille de ghetto en métal à un cadre baroque doré.
Sur les vêtements, des techniques de peinture japonaises sont appliquées : effets dip-dye (chinage par teinture) sur des chemises classiques rayées ou effets tie-dye (teinture au nœud) sur des sweats avec des chaînes accrochées et des manteaux boule à capuche. Sur les tricots très spéciaux, l’utilisation du tweed et du tissu jacquard est multiple. Les chapeaux sont quant à eux fabriqués selon une technique de composition florale.

Salle 17 : « Super — The 90’s cape collection », collection Femme PE 2006
Inspiration : La super héroïne « Superwoman ».
De gigantesques logos superman sont brodés en points de tige sur des T-shirts et des capes. Mais bientôt, le logo, aux contours baveux, orné de longs fils noirs, transforme Superman en Supergirl. Pantalons denim stonewashed, jupes boules en néoprène, robes déchirées en fines franges, vestes trouées au laser volent à notre secours !!
Les imprimés sont conçus en collaboration avec l’artiste allemand Carsten Fock. En 2006, Willhelm et Fock avaient dejà travaillé ensemble pour une expo intitulée « Black is also available in White » (Berlin et Stockholm)
Admirez ce petit pont chinois irradié par la lumière d'un ciel enguirlandé.. Rien n'est jamais trop kitsch pour Bernhardt !
Salle 18 : « Black », collection Femme AH 2005-2006
Inspiration : le rap, la cocaïne, les nichons, MTV, le bling bling.
Des mannequins noires, défilant sur le rap d’Eminem, revêtent des blousons aux volumes amples entre bomber et caftan, des survêtements et pulls oversized. Velours, imprimés jaune d’or, motifs géométriques « assouplis », ou empreintés à la céramique précolombienne ornent le tout.

Salle 19 : « Fire, Ice and Brickstones », collection Homme 2004-2005
Cette collection inspirée des supers héros sportifs de l’Amérique, fut présentée par les membres d’une équipe de football américain. Ils posent avec leur propre épaulières et casques de protections devant un mur de briques en motifs trompe-l’œil. Les 5 éléments (et Mickey Mouse, toujours, décidément c’est obsessionnel !) feu, glace, briques sont repris en imprimés. Dans le look book, les joueurs apparaissent comme les supers héros d’un jeu vidéo.

Salle 20 : « Sex », Homme PE 2008
Inutile d’en rajouter, pour finir en majesté, une photo de Lukas Wassmann dont vous saurez apprécier la poésie…
26 novembre 2007
Arrêt sur imprimés
Le sujet risque de commencer à vous lasser, moi pas.
Donc je continue sur ma lancée sans me soucier du « Qu’en pensera-t-on ? » (De toute façon ce blog s’adresse aux avertis sensibilisés à la cause de la culture, vous ne me verrez donc jamais dans ma baignoire, l’appareil photo au poing, me pavaner dans ma dernière tunique Sandro, Maje ou Zadig pour la retrouver 15 jours plus tards sur E-Bay !)
A chacun son hobby. Si j’ai envie de continuer à vous parler de l’expo Lacroix, c’est mon droit. Si ce n’est pas votre came, vous pourrez toujours allez rôder dans les « purs » blogs de filles… Mon but à moi n’est pas de vous faire approuver ma dernière folie shopping pour soulager ma conscience, je pense qu’il y a mille autres sujets plus enrichissants et moins égocentriques à aborder.
Aussi, pour achever de vous convaincre de sa grande richesse (car c’est tout de même le dernier post sur ce sujet), j’aimerais vous présenter aujourd’hui les mises en parallèle les plus significatives de l’expo.
« Présentés sur des mannequins de bois, les vêtements du couturier dialoguent avec des pièces historiques. Robe à crinoline, fourreaux, capes et boléros disent la correspondance intime, tissée à travers les âges, des couleurs, imprimés, formes et matières. » soulignait Florence Evin dans son article daté du samedi 10 novembre, Le Monde.
Article rondement mené qui a préféré s’attarder sur ces mises en parallèle plutôt que de rabâcher une enième fois le dossier de presse. En voici quelques extraits, que j’ai préféré illustrer encore une fois pour une meilleure compréhension :
« Le manteau de satin rouge à pois noirs, d’Elsa Schiaparelli (1939), créatrice proche des surréalistes, donne la réplique au fourreau gitan de Lacroix (1999). Ces deux pièces, ajourées en trompe-l’œil, répondent à la robe en serge ivoire, percée d’œillets de Guy Laroche (1966-1969). « Il est des moments de recherche qui fusionnent au même point » souligne Olivier Saillard..."

(le fourreau gitan Lacroix)
(A gauche, robe à oeillets guy Laroche; au premier plan, et bien "flashé" le fameux manteau Schiaparelli)
"... Comme cette rencontre inédite autour d’une fine rayure rose vif et noir, qui met en écho un ensemble caraco et jupe ronde en taffetas (1780-1790) et une robe Polyester de Dorothée Bis (années 1970), électrisée par la soutane bayadère à effet faux-cul Lacroix (2002)."
(A l'extrême gauche, duel de rayures roses et noires, caché par la soutane bayadère Lacroix)

"Les décennies ont leurs couleurs : 1935, c'est noir et blanc, constate le couturier... Les thèmes m'ont été dictés : les toiles d’araignée – robes en dentelles graphiques – de Vionnet, Schiaparelli, Sonia Delaunay sont comme une suggestion de la disparition du vêtement."




"J'ai mélangé toutes les époques. Le manteau de velours brodé de jais 1900, de Cléo de Mérode, côtoie la soie métallique grand soir d’inspiration Sargent de la collection été 1996." commente cet expert en histoire de l'art..."

"... qui s'émerveille devant la plus ancienne pièce présentée, un tricot de soie vert et or, datée autour de 1610 ,qui pourrait être du Missoni, griffe italienne."

"La robe chemise en Rhodoïd de Courrèges, renvoie à une robe 1820 raidie. « Même chez celui qui a été l’icône de la modernité, il y a quelque chose de passéiste » remarque Lacroix, intarissable sur la question. Et le couturier de raconter que, jusqu’à la Révolution française, la mode ne regardait jamais en arrière. Depuis, elle ne serait qu’un éternel recommencement. Le XIX fait référence au gothique et à la Renaissance, l’impératrice Eugénie se prend pour la Pompadour. Poiret retrouve le Premier Empire. 1920 s’inspire des romantiques. 1940 du Second Empire. Les années 50 saluent le retour du charleston. Ds les années 60, le moyen-âge pointe. Aujourd’hui on regarde la décennie 80." (j'adoore ce passage ! j'acquiesce à 100°/°)
(A l'extrême droite, la fameuse robe Courrège en Rhodoïd)
"Il y a aussi quelques pièces d’exception : la robe peinte par Jean Dubuffet (1973, du cycle de l’Hourloupe), jamais exposée, voisine avec la robe-manteau de Lacroix, en satin, également peinte à la main, de sa première collection (1987), évoquant la Lola de Valence de Manet."
(A l'extrême gauche, la robe-manteau lacroix; quant à la Dubuffet, on ne peut pas la louper !)
Pour l'anecdote, cette robe témoin de l'intime relation entre l'art et la mode fut spécialement créée par Dubuffet pour une conservatrice du MET, à l'occasion du vernissage de son exposition monographique. Celle-dernière, vexée d’être considérée comme un « objet d’art », n’a jamais voulu la porter. On croit rêver !
"Le final est en noir, "avec des choses à perdre la tête" confie le couturier : une robe en satin ciré de Maggy Rouff (1935), des tuniques transparentes 1920, une robe Baby Doll Balenciaga (1958) et le précieux pourpoint à basques brodé de jais porté sur une jupe en taffetas bouillonné de sa collection hiver 2007."

Enfin, dans une interview pour TGV Magazine, il répondait à la question : "Quels sont, selon vous, les modèles incontournables de l'exposition, ceux qui ont marqué l'histoire de la mode de façon significative ?" par cette humble réponse :
"Nous n'avons pas cherché les modèles clés qui ont été vus beaucoup, mais les pépites moins connues, comme les robes brodées de Mainbocher (1937-1938), jamais vues, si contemporaines ou telle robes de merveilleuses fin XVIIIe, tout en transparence, et Poiret, bien sûr, puis Vionnet... Plutôt que ces charnières archiconnues, j'ai plutôt souhaité remonté le fil des modes vraiment portées, toutes "toilettes" comme on disait, commandées, portées puis léguées, témoins d’élégance dont nous rêvions de retrouver l’allure, par la silhouette, l’artisanat, les matières disparues ainsi que les accessoires importants comme les chapeaux qui confirmaient l’air du temps et la pertinence des silhouettes. Enfin ce ne sont que mes histoires et non l'histoire de la mode, je n'aurais pas eu la prétention de graver ma version dans le marbre. Juste celle de mettre en valeur les collections du musée, leur personnalité. Tous ces dons qui n'avaient pas vu le jour depuis longtemps malgré leur qualité et leur intérêt. "
Cette fois, je vous promets, c'est mon dernier mot !
13 novembre 2007
Epopée Christian Lacroix

J’ai tellement honte du délai de ma « disparition » des ondes, que je reviens dans mon boudoir à pas de loup, la queue entre les pattes (image improbable, mais séduisante…)
J’avais pourtant des sommes de mots à additionner, des sujets à éluder, des émotions à transcrire. Et je me suis laissée submerger. Les jours se sont succèdés, l’euphorie s’est difficilement canalisée et mon cerveau s’est ramolli à trop laisser les mots s’échapper. Même si l’écriture est un besoin vital — une force libératrice puissante, ô Satanas sors de ce corps ! — le temps fait parfois défaut. J’ai failli à mon devoir et ma conscience en pâtit. Elle l’a mauvaise… Alors autant vous prévenir d’emblée, cela risque de se traduire par une longue addition ; prenez un RTT.
.
Enfin mollo… « cerveau ramollo » serait un terme bien réducteur pour qualifier la tâche qu’il m’a été confiée. (Non, je n’ai pas sauvé la planète) Seulement, être investie a fond dans sa passion, c’est exaltant. Et l’exaltation ne prend pas toujours une tournure intellectuelle, à ma dernière stupéfaction (oui, je suis née de la dernière pluie...)
Comment ? Ô Stupeur et tremblements, la fille la plus maladroite et malhabile de toute la terre aurait eu une activité manuelle ! (et là je vous vois la funky family, sourire du coin des lèvres en vous remémorant le film couleur de mes gourdasseries, allez foutez-vous de moi je vous y autorise… )
Cette lacune n’a jamais été une souffrance, ayant plutôt bien accepté la fatalité après m’être catégorisée en « déshéritée du pinceau ». J’ai même ri de ces mains qui ne m’ont jamais servi à rien d’autre qu’à mes besoins vitaux ; des pinces de crabe pour exécuter les ordres d’un cerveau avant de réaliser que ces deux extrémités n’étaient pas seulement des manches à balai, des stylos-plume ou des arbres à bijoux, mais bien des entités neuroniques. Il était temps.

Aussi, quand j’ai appris en mai que j’étais réquisitionnée par le Musée des Arts Décoratifs pour travailler sur l’exposition « Christian Lacroix, Histoires de mode » et spécifiquement sur le mannequinage de 500 œuvres d’art, c’est tout mon système d’acceptation qui s’est trouvé ébranlé. (Petit lexique, le mannequinage est l’action de « sculpter » un vêtement sur un mannequin de bois, en respectant la morphologie de l’époque et les courbes de sa détentrice. Donner vie au vêtement avec grâce et légèreté, le B.A.B.A d’une exposition accomplie et la prouesse de rendre le support transparent).
Une offre si valorisante ne se décline pas, mais une forte appréhension me gagnait quand je posais le pied sur ce terrain non conquis. Je regardais ces mains lisses, dénuées de personnalité, et je les haïssais désormais. Pas assez efficaces, pas assez malignes, pas assez inventives… Tous les défauts que l’on peut reprocher à un homme, concentrés en 6 lignes de vie. Alors comme une écolière qui retourne en classe après avoir fait l’école buissonnière, j’ai accepté mes mauvaises notes et j’ai lutté pour remonter ma moyenne. Aiguilles, tissus, surfaces ne devaient plus avoir de secrets pour moi. Quant à cette maudite vision 3D que les fées ont négligeamment omis de saupoudrer dans mon berceau, je n’ai pas essayé de m’en faire une alliée puisque c’était peine perdue. J’ai fait avec les moyens du bord en m’abreuvant des précieux conseils de mes tops collègues super pro. Au final, après maintes batailles contre ma maladresse, je me suis prise au jeu et j’ai aimé.




J’ai aimé cette déclinaison des silhouettes : en S (ligne sinueuse résultante du corset), en I (ligne Directoire ou ligne 30), en X (ligne 50), en A (ligne 1960)… Même si passer du XVIIe au XXIe siècles est assez perturbant pour une mannequineuse qui a toujours une période de prédilection dans son tablier, de part son attachement pour une période particulière et son doigté pour en cerner les pleins et les déliés. (Ma bête noire étant la période « crinoline ». La monumentalité de ces robes me laissait interdite devant une telle ampleur. Mais quel plaisir de m’attaquer aux robes taille de guêpe des années 50 ou aux ensembles sculpturaux des sixties).


Puis avec l’expérience et la pratique (là je suis super fière, ne vous moquez pas !), un seul coup d’œil déshabilleur suffit à replacer la robe dans son contexte pour ensuite quantifier le métrage de matières de substitution (mousse, tulle, papier de soie) nécessaires à l’obtention d’une ligne harmonieuse. Alors au diable ces heures perdues, totalement découragée, après avoir recommencé ma sculpture des dizaines de fois pour finalement entendre qu’elle ne sera pas exposée, j’ai beaucoup appris. Ce dépeçage à la loupe de la construction interne d’une robe m’a non seulement permis d’enrichir mon vestiaire lexical et formel mais surtout d’analyser de façon exhaustive les coups de ciseaux de nos couturiers.





J’ai aimé ce déchaînement des matières, cet entremêlement des époques et des styles, cette ambiance humaine et généreuse, cette poésie des lettres de M. Lacroix et de M. Saillard, cette scénographie « éclairée »... 





Je ne vais pas vous faire une revue de presse de l’expo (vous n’aurez
qu’à lire les articles sortis cette semaine), simplement souligner ce qui fait sa singularité :
Jamais prétentieuse, ni narcissique elle met en abîme notre histoire sous le joug de thèmes simplistes (couleur, pois, rayures, fleurs, historicisme…) pour mieux la digérer. Car provoquer une indigestion n’est pas le but, même si le concept essentiel se base sur l’accumulation — accumulation des pièces dans les réserves, accumulation dans une penderie. Et nos idées reçues d’érudit du costume s’évapore devant un tel spectacle : un ensemble de voyage 1800 en drap de laine écossais se heurte aux carreaux double vitrage d’une cape sixties, une visite historique en velours rouge frôle l’épine dorsale velouteuse d’un manteau déstructuré Comme des Garçons, un manteau Schiaparellli aux poches tissées de porcelaine s’accorde au sautoir d’assiettes ébréchées d’une tenue Margiela. 

Oui, j’ai tout aimé. Toutes ces composantes qui font de cette exposition une alchimie et me laisseront un souvenir impérissable. Car la magie rôde dans ces vitrines diaprées aux néons arc-en-ciel luminescents, venez y humer sa senteur. Et n’oubliez pas de vous arrêter sur ces supports aériens que sous-tendent des portants imbriqués les uns dans les autres. 

Venez réviser vos leçons d’histoire du costume par la seule interprétation d’une silhouette et pensez bien à toutes les petites mains qui se sont attelées à ce travail titanesque (si si j’insiste, TITANESQUE ! Mannequiner 445 pièces en un temps record de 1 mois et demi ne s’était jamais vu). J’y pense désormais à chaque fois que je pénètre dans ces sanctuaires de la culture. Pourtant avant de travailler dans ce domaine, je parcourais les expositions mode en dilettante, sans trop vouloir comprendre les mécanismes « backstage ». C’est impossible désormais, je m’attarde sur les rouages de la scénographie, je relis plusieurs fois les textes et je détaille scrupuleusement les défauts de mannequinage (pour ne citer que la dernière : Les Années Folles au Palais Galliéra. Sujet et pièces intéressantes si ce n’était gâché par un mannequinage des plus affreux. Ok les femmes des années 20 étaient plus rondes qu’à notre époque mais « en chair » ne se traduit pas forcément par des vêtements gonflés à l’hélium ! Quant à la scénographie, c’est sûr que réutiliser des vitrines et une moquette murale caca d’oie datant de la Guerre des Tranchées c’est économique… Je fais ma langue de vip’ mais il y a de quoi. Le mannequinage est une tâche modeste dont le mérite est de jouer sur la discrétion, là elles ont trop voulu se faire remarquer les mannequineuses...)
En somme, à chacun sa lecture, le plus important étant d’y trouver du plaisir. Pour revenir à l’expo Lacroix, certains se passeront des cartels (et c’est là que Véro tu pleures après tout le temps passé dessus à te tirer les cheveux) pour préférer une lecture « couleurs », « imprimés » ou « morphologique ». D’autres liront avec pointilllisme les lignes explicatives précieuses dans le but de tester leurs connaissances ou de se faire surprendre par l’émotion...

Allez j’arrête, vous devez vous dire que j’en fais trop, mais soyez indulgents, une telle épopée il faut la vivre et se pincer pour réaliser qu’on ne rêve pas.
Et pour finir, une photo de l'équipe presque au complet...

Pour plus d'informations, allez faire un tour sur le blog de Florence Müller qui consacre une jolie tirade sur l'exposition.
Et si vous n'en avez jamais assez, cliquez sur l'album photo Lacroix !
07 octobre 2007
Luxe, calme et volupté...

Bien sûr je pourrais vous parler de cette fashion week, de ces armadas de filles hypra lookées franchissant à pas de flamands roses (car les talons-pilon c’est bien joli mais ce n’est pas supportable pour un marathon…) le jardin des Tuileries, transformé pour l’occasion en catwalk cailllouteux.
Je pourrais vous parler de la soirée Balenciaga au Baron, du défilé Lacroix, de ces performances aux goûts douteux dans la Salle des Maréchaux attenant au musée des Arts Décoratifs auxquels j’ai assisté. Mais, sans illustrations ces propos perdraient de leur drôlerie – mon appareil photo m’ayant définitivement lâchée.
Je vous résumerai donc cette semaine en un seul mot : Elégance.
Un mot que je croyais bâni du dictionnaire urbain, depuis le triple effet « consommation de masse ».
Ils étaient parfois risibles ces déhanchements de filles déguigandées au sortir d’un défilé, parfois snobinards ces coups d’œil méprisants de gens « de la Haute » sur le « Bas peuple » mais, à survoler cette fashion week de mon avion qui mitraille les zones d’ombre et rosifie la réalité, il semble bien que l’esthétisme soit sortie en vainqueur...
Le beau, le raffinement, la préciosité planaient en apesanteur au-dessus des jardins, tandis qu’un effluve de parfum féminin courrait le long des pavés parisiens.
Si j‘avais été un homme je serais tombé amoureux de ces muses rivalisant d’ingéniosité pour honorer l’invitation de leur couturier préféré.
Si j’avais été une muse, je serais tombée jalouse de toutes ces rivales plus stylées les unes que les autres.
Si j’avais été un couturier, je me serais senti aussi puissant que faible de se savoir courtisé le jour J puis contre-attaqué le lendemain dans la presse.
Un temps, j’ai rêvé à ces Elégantes du Siècle, immortalisées par les plus Grands (Seeberger, Horst, Beaton, Penn…); photos de courses hippiques, de stations balnéaires ou de studio académique qui hantent mon imaginaire et mon dressing.
J’ai songé à cette poignée de stylistes qui se tue à la tâche pour faire triompher sa propre vision de l’élégance, quand une armée de copieurs « Fast-Fashion » fait tout capoter.
J’ai même envisagé un retour de l’élégance imposé en dictature : « Tu ne sortiras point avec ce vilain jogging. Tu n’achèteras point ce vilain tissu bas de gamme. Tu n’afficheras point ce vilain museau fardé de paillettes (avant Noël). »
Et puis je suis redescendue de mon nuage pour me contenter d’un fait rassérenant : l’Elégante ne sera jamais une espèce en voie d’extinction…
Amen.
30 septembre 2007
Démontage Chopinot-Gaultier

Deux jours de démontage pour une année de préparation, la dure loi des expositions.

Après M. Gaultier et Mme Chopinot, place à M. Lacroix et ses « Histoires de mode » au Musée de la Mode et des Arts Décoratifs.

Absente lors du montage du « Défilé », je fus ravie de déshabiller les silhouettes massives aux regards rieurs. Costumés avec malice et humour par Jean-Paul, les gaillards de Régine semblaient encore danser devant moi. Certains costumes si pesants et encombrants que je réalisais combien la danse est une prouesse physique. La qualité des matières me surprenant tout autant. Nous avons souvent tendance à déprecier les costumes (de danse ou de théâtre) avec cette idée préconçue que de loin les défauts sont invisibles. Pour ce qui est de la danse, ils doivent néanmoins être très résistants, tout en restant très souples. Agilité du costumier, la tenue doit accompagner le geste du danseur sans l’entraver. Les costumes issues de l’imagination florissante de Gaultier sont à la fois confortables, esthétiques, bien finis et résistants.



Avec des noms aussi cocasses que piquants, ils illustrent bien le qualificatif d’« Enfant terrible » accolé au nom de JPG :
— 1984, spectacle « Les Rats » : tutu rouges et noirs en forme de fraises Henri III, perruques en crin de "gentilhomme", espadrilles en guise de pointe-calvaire, évoquant le dur labeur incombé aux petits rats de l’Opéra.

— 1985, spectacle « Rossignol » : tenue de "gros poussin" en jersey stretch et tulle bouillonné rose afin de porter la danse dans les airs.

—1986, spectacle « A la Rochelle, il n’y a pas que des pucelles » : Dragon, chien, rate, sanglier engonssés dans des bodys en sergé matelassés se terrent derrière des coiffures-masques en plastique imprimé.

—1988, spectacle « KOK » : Boxeurs se castagnent sur le ring en peignoir grimmés de noms provocateurs… Archie Black porté par Lee Black, un noir donc, Boo Bull, Alonzo Plumard ou encore Poids Chiche, qui n’est autre que Régine Chopinot.
La haute-couture aussi était au rendez-vous.
La dernière salle exposait quelques pièces iconiques JPG : la première robe à seins coniques, la fameuse robe jersey s'achevant en plumes d'autruche rayées marin, une robe à crinoline apparente...





D’autres malins plaisirs m’auront comblée.
Me glisser dans les vitrines pour éluder les trucs et astuces jalonnés par une équipe de magiciens-scénographes m’ont fait passer derrière le rideau.
Mais peut-être finalement vaut-il mieux laisser planer le mystère d’un tour plutôt que de découvrir qu’il ne tient qu’à un miroir réfléchissant ou à un jeu de lumière…






