12 juin 2009
Bio Pierre Restany

- 1930 : Naissance de Pierre, fils de Paul, à Amélie-les-Bains (Pyrénées-Orientales), terre natale de ses parents résidant annuellement au Maroc. Paul, directeur général de la Compagnie marocaine, mène une vie de haut dignitaire et fonde tous ses espoirs sur Pierre, fils don du ciel, habitué très jeune à côtoyer les hommes politiques les plus puissants…
- 1948 : Après une enfance de petit colonialiste passée à Casablanca, il rentre en Hypokhâgne, à Paris, au lycée Henri IV. Plus attiré par une vie de bohême, que par la discipline normalienne, il préfère flâner au Louvre et se faire poète d’occasion. Hostile à toute uniformité, il ne s’apparente ni à la bourgeoisie de la rive droite ni aux existentialistes de St Germains, et s’en va prendre le large en Italie pour y poursuivre ses études de lettres. Il y découvre une « histoire de l’art en marche, directement liée à la vie ». Une révélation. Titulaire d’une bourse de recherche sur les enluminures, il part en Irlande mener une vie de vagabond de luxe, bientôt écourtée par son père qui le met au défi de gagner sa vie.
- 1952 : De retour à Paris, rédacteur ministériel le jour et ami des artistes la nuit, il tisse son réseau. Passé du statut d’amateur à celui de critique d’art professionnel, il commence à exercer son œil-poignard et sa force de frappe dans des préfaces-missives et des revues d’art, servant d’initiateur à l’art d’avant-garde, à une époque où l’on prenait Picasso pour un escroc…
- 1955 : Seconde révélation : sa rencontre avec le chamane de la monochromie, Yves Klein. « Ce que, entre autres, j’ai ressenti et appris au contact d’Yves Klein, cela a été comme le sens de l’absolu, ou en tous les cas, le sens d’un extrémisme dans l’art. » Fasciné par ce peintre dionysiaque qui voulait égaler les dieux dans sa folie créatrice, le préfacier attitré devient le critique-mentor et le nutritionniste théorique du fixateur d’énergie cosmique : « Yves, c’est à travers la couleur pure que tu dois matérialiser tes intuitions sensibles… La couleur est une réalité en soi comme le destin. Et cette couleur doit-être bleue. » Ce qui fera dire à Gianni Bertini : « Klein est une créature de Restany ».
- 1960 : Consacré tout entier à son sacerdoce, après avoir quitté définitivement la politique, c'est encore chez Yves Klein qu’il fonde le groupe des Nouveaux Réalistes, suite à un constat manifeste : « Nous assistons aujourd’hui à l’épuisement et à la sclérose de tous les vocabulaires établis, de tous les langages, de tous les styles… La peinture de chevalet a fait son temps...» Tour de passe-passe théorique réunissant Arman, François Dufrêne, Raymond Hains, Martial Raysse, Daniel Spoerri, Jean Tinguely, Jacques Villeglé, rejoints peu après par César, Mimmo Rotella, Niki de Saint-Phalle, Gérard Deschamps, Christo et proclamant : "Nouveau Réalisme = nouvelles approches perceptives du réel". Dans le foisonnement de l’art abstrait d’après-guerre, en plein essor de l’expressionnisme abstrait américain et de l’abstraction lyrique européenne — dont il pressent déjà les limites dans son ouvrage publié en 1958, Lyrisme et Abstraction —, la France entre allègrement dans la civilisation de l’objet. Le paysage urbain moderne se dessine, le béton coule. Les Dadaïstes avaient fait le procès de l’objet industriel, les Nouveaux Réalistes le réhabilitent « à 40° au-dessus de Dada » (titre de son deuxième manifeste profession de foi).
- 1963 : Sitôt cristallisé, sitôt rejeté par les tenants de l’école de Paris, le mouvement Nouveau Réaliste s’affirme à l’étranger, rétablissant le contact avec New York qui, à l’instant, connaît sa déferlante Pop. Le critique-leader peut bien passer pour un collaborateur des américains — Andy Warhol voyait en lui « un mythe ! »— ou pour « un petit drapeau planté sur un groupe» (ainsi que le comparait Raymond Hains), il n’en devient pas moins, à force de conférences inter-planétaires, de happenings rocambolesques, de biennales et d’écrits polémistes, l’arbitre fédérateur des manifestations artistiques et des luttes de pouvoir « La critique serait-elle aujourd’hui plus créatrice que les peintres qu’elle est censée représenter ?… Restany semble le prouver. » tance le critique d’art Michel Ragon dans Cimaise.
- 1968 : Tandis que la contestation étudiante fait vaciller le régime Gaulliste à coups de jets de pavés, le critique bretteur pourtant peu enclin à ces « débordements d’utopies sentimentales » monte au créneau et s’en prend aux portes du musée d’Art Moderne, qu’il ferme « pour cause d’inutilité publique », dénonçant l’échec de la politique culturelle menée par Malraux. Un pavé dans la mare. L’art est bel et bien en crise ; une transition selon lui nécessaire vers un art total qui soit un art pour tous, résume-t-il, à chaud, dans son Petit livre rouge de la révolution picturale puis dans son Livre Blanc de l’Art Total. « À quoi sert l’art s’il n’a plus le monopole de la transmission de la beauté, du message de synthèse entre l’esprit et les sens ? À l’homme nouveau de la civilisation planétaire doit correspondre une sensibilité nouvelle, donc un art nouveau. »
- 1975 : L’heure du bilan et du renouveau. Sous la présidence Pompidou, féru d’art contemporain, la politique culturelle de la France a évolué, consacrant la victoire de l’art conceptuel. Pierre Restany oppose désormais les « ethnographes » (les conceptuels) aux « consommateurs » (les Nouveaux Réalistes), qui fêtent leur 15 ans. Exposés à chaque coin du monde, le parrain Restany n’a plus à sa soucier de la carrière de ses petits protégés, il désire désormais renaître à de nouveaux intérêts pour décoller son étiquette de porte-drapeau...
(Pierre restany et Fred Forest, Biennale de Venise, 1976)
- 1978 : En compagnie des artistes Frans Krajcberg et Sepp Baendereck, il remonte en bateau le Rio Negro, principal affluent nord de l’Amazone, deux mois durant. Un choc émotionnel intense suivi d’une prise de conscience vive sur l'urgence d'allier l'éthique à l'esthétique dans un scénario où la nature agit comme un agent catalyseur pour la purification des sens et de la pensée. Influencé par le courant postmoderniste qui opère sa petite révolution en Italie, le critique pro-écolo radicalise ses intuitions : « Pour lui, maintenant, tout est clair : l’homme civilisé vit dans la société postmoderne comme l’Indien d’Amazonie dans sa forêt. L’homme d’aujourd’hui est incapable d’aller au-delà du phénomène industriel. Il en est saturé comme l’Indien est saturé de la forêt. » Le Manifeste de Rio Negro et son concept de « nature intégrale » fait des remous : les intellectuels et artistes brésiliens ne tolèrent pas une telle colonisation intellectuelle ; des problèmes de « nature-culture » strictement personnels qui ne relèvent pas du domaine de pensée d’un « gringo »... Nature Intégrale, la revue qu’il publie à Milan pendant 4 ans avec Carmelo Strano, rend compte de l’ampleur de ces crises d’éthique, tout comme Domus rend compte des crises d’esthétisme opérés pas les « nouveaux designers », ses amis Andrea Branzi, Ettore Sottsass, Alessandro Mendini...
- 1984 : Appelé par Maria Grazia Mazzocchi à rejoindre l’équipe fondatrice de la Domus Academy à Milan — un institut post-universitaire de recherches sur la mode et le design internationalement reconnu —, il se plonge ensuite en pleine Perestroïka pour la publication de l’édition russe de Domus, inaugurant une série de conférences et d’expositions sur l’Avant-garde russe. La transparence. La vérité. L’absolu. Des thèmes récurrents dans le langage du mage Restany.
- 1999 : Nommé président du Site de création contemporaine du Palais de Tokyo, il se voue à la promotion de la scène artistique émergente, surveillant de près la crise de l’image peinte. À ses yeux, une seule issue : la grande aventure de la communication. L’aventure de l’objet n’est pas terminée. « Mais c’est peut-être à travers la restructuration de l’image par l’électronique qu’il attend un relais existentiel et sémantique à la peinture traditionnelle. »
- 2003 : Alors qu’il rêve toujours à une synthèse des arts et qu’il concrétise plusieurs années d'échanges avec Carlos Ginzburg autour des concepts d’écologie politique et de chaos fractal, le mythe Restany s’éteint, essouflé de 35 années d’activités passionnées. 35 années d’engagement, d’éloquence et d’humanisme, avant que les institutions françaises ne reconnaissent en lui un maître à penser et non plus un personnage excentrique hors-série de la scène artistique.
Magazine N° 50.
04 mai 2009
Bio Diana Vreeland

1903 : Née Diana Dalziel à Paris, d'un père britannique et d'une mère américaine. Trop bien née pour être snob, Lady Diana rôdée aux protocoles tire sa révérence à la Reine à l’âge des premiers bals. Des cousinages chics, des Rothschild et Washington en filiation, elle passe son enfance dans le Paris huppé de la Belle Epoque : "J'ai été élevée dans un monde de "grandes beautés", un monde où les cocottes, les demi-mondaines étaient les grandes personnalités de Paris. [...] Le Bois (de Boulogne) était l'endroit où elles paradaient tous les matins. [...] Je réalise maintenant que c'est là bas que j'ai découvert le début du siècle. Tout était nouveau, très influencé par Diaghilev".
1914 : Sa famille fuit la guerre et part s'installer à New York. Là-bas, l'école l'ennuie mais la danse la passionne. Discipline, maintien, sens du rythme, des atouts qui, associés à son élégance — une allure d’aristo bien à elle : sombrero, fleur sur l’oreille, pantalon, spartiates, et tout ce que sa silhouette androgyne peut assumer — la propulsent très vite parmi les socialites les plus en vue de la ville.

1924 : Succombant aux charmes de Thomas Reed Vreeland, un séduisant banquier, elle l’épouse et lui fait deux fils. Un temps à New York, un temps à Londres, où elle tient une boutique de lingerie à ses heures, un temps à Paris — sa « maison spirituelle » — où elle mène une vie de dilettante faite de lectures, de voyages et de fêtes. Son ironie, son sens aigu de la dérision, son profil d’aigle constituent ses meilleurs laisser-passer au sein de l’élite frenchy du moment : Coco Chanel, Jean Patou, Christian Bérard, Cecil Beaton... Les talents viennent à elle spontanément. « L’élégance est innée. Cela n’a rien à voir avec le fait d’être bien habillée. L’élégance, c’est le refus. »
1936 : Un sens du chic et de l’élégance qui fera mouche auprès de Carmel Snow, directrice du Harper’s Bazaar. Sitôt rentrée à New York, celle pour qui travailler est « une drôle d’idée », se voit ainsi confier une rubrique mensuelle qu’elle sut immédiatement adapter aux envies de ses lectrices, déroutées par la crise économique. Inutile — et totalement déplacé — de vanter les vertus d’une toilette hors de prix, sa rubrique "Why don't you…" encourage l’inventivité des Américaines en posant des questions-choc : « Pourquoi pas des cils bleu ciel ? Pourquoi pas un lit en porcelaine ? Pourquoi pas décorer avec des ananas ? »… Une vision pragmatique et éclairée de la mode qui préconise le recyclage (shampoing au champagne pour les enfants), customise avant l’heure (« Comment coudre de la fourrure d’hermine sur son peignoir de bain ? »), prescrit la fermeture éclair et met tout le monde en ballerines quand il s’agit de faire face au rationnement des chaussures. « Si j’aime quelque chose, le reste du monde l’aimera aussi. Je pense avoir un point de vue solidement ancré dans ce qu’il y a de plus ordinaire. » Le buzz médiatique fait décoller les ventes du Harper's... Six mois après son arrivée, Diana Vreeland est promue rédactrice en chef de la section mode.

1950 : Avec elle, le style descend dans la rue. Contre-attaquant la tendance d’une presse relaie d’opinion qui ne s’adressait qu’aux intellectuels et aux artistes, elle donne la parole et le mode d'emploi à ses lectrices, s’efforçant de rendre portables les lubies des créateurs : Cristobal Balenciaga, Christian Dior, Yves Saint Laurent se font désacraliser dans les séries enlevées de Richard Avedon. Un esprit libre et caustique — « Le bikini est la chose la plus importante depuis la découverte de la bombe atomique » — toujours à l'affût de la nouveauté, encourageant les jeunes designers et plébiscitant les nouvelles techniques. À eux trois, Alexey Brodovitch, Diana Vreeland et Carmel Snow modelèrent le Harper's en un magazine accessible, bien que pointu ; trait d'union entre les artistes, les stylistes, les photographes, les auteurs et le public.

1963 : Un style qu’elle impose ensuite au Vogue US — en tant que rédactrice en chef — qu’elle transforme en un manège d’extravagances et de snobisme. « Elle donnait de l’importance au moindre petit détail » notait Andy Warhol. Avec son code couleur au diapason futuriste des années 60 et ses mots de passe érigés en hommage à New York, elle continue d’explorer son époque. Les visages et les silhouettes changent… Dénicheuse de personnalités, elle met sous les feux de la rampe des beautés insolites : Lauren Hutton et ses dents du bonheur, Iman l’Ethiopienne ou Edie Sedgwick l’incandescente Factory girl. « Sans émotion, pas de beauté. » Sa devise est cinglante, révélatrice d’une vision dont elle consigne tous les matins les instructions sur ses célèbres mémos qui arrivaient en rafale sur les bureaux de ses assistantes : « Alors ce nouveau mot qu’utilisent les jeunes, ce mot qui est si tendance à Londres… « Beady ».. Qu’est-ce que ça veut dire exactement ? La dernière fois que Jean (Schrimpton) était ici, elle m’a dit que (David) Bailey avait l’air « beady ». Que voulait-elle dire exactement ? » Des notes comme autant de coups de cravaches pour marquer le pas sur ses rédactrices caractérielles toutes plus divas les unes que les autres. "Une nouvelle robe ne vous mènera jamais nulle part, c'est la vie que vous vivez dans cette robe, et le style de vie que vous aviez avant, et ce que vous ferez dedans après qui comptent."

1966 : À la mort de son mari, l’arbitre des élégances, devenue icône de presse, a révolutionné les codes d’un milieu en quête de regénérescence. Excentrique créature aux cheveux de jais laqués, aux colliers torques et aux bracelets grimpants, dont l’âge accentue encore son air d’impératrice ; volcanique, exigeante, souvent caricaturée tapie dans son antre exotique sur Lexington Avenue, on la craint, on l’adore. "J'aime la vulgarité si elle a de la vitalité. Un peu de mauvais goût, c'est comme une pincée de paprika. On a tous besoin d'une pincée de mauvais goût. C'est vigoureux, c'est sain, c'est physique. Je pense qu'on pourrait plus s'en servir. Je suis uniquement contre l'absence de goût. Trop de bon goût peut être ennuyeux. »

1971 : Virée du jour au lendemain de chez Vogue, à l’heure où la guerre du Vietnam déchire les Etats-Unis, où le choc générationel s’embrase, où les styles de vie les plus exubérants s’affichent, augurant de nombreuses pages vierges à transcrire, la voilà bien malgré elle au chômage. Celle que les journaux désignaient comme « une mendiante du luxe se préparant à faire la tournée de ses amis milliardaires » quitte New York quelques mois avant de se faire rappeler par l'Institut du costume du Metropolitan Museum of Art de New York qui la nomme consultante, contredisant la phrase de Scott Fitzgerald : « Il n’y a pas de deuxième acte dans la vie d’un américain. » Un surcis et une consécration. « Je déteste le narcissisme mais j’approuve la vanité.»
1993 : Quatre années après sa disparition, le Metropolitan Museum’s Costume Institute lui consacre une exposition. « Je déteste la nostalgie, je ne crois en rien qui n’ait existé avant la péniciline. »
2008 : Sa notoriété posthume reste intacte. Après Drôle de frimousse (1957), inspiratrice du personnage tyrannique et capricieux de Maggie Prescott (prise d’une lubie, elle fera un beau jour repeindre en rose les locaux de sa rédaction, en clamant : « Le rose est le bleu marine de l’Inde»), elle est ensuite représentée par Illeana Douglas dans Factory Girl (2006), par Juliet Stevenson dans Infamous (2006) puis par Claire Nadeau dans la pièce de théâtre La divine Miss V, mise en scène par Jean-Paul Muel. Quant à ses mémos délirants, il se font épingler dans un numéro spécial du Visionaire (2002), immortalisant les intuitions fracassantes de la redoutable Vreeland qui, de sa langue de vipère, entortillait les mots, s’empressant d’assouvir les besoins de ses lectrices qu’elle venait de susciter.
Article publié dans Magazine, N° 49.
17 mars 2009
Saga Calvin Klein
Le dernier numéro de Twist est actuellement en kiosque, voici donc de quoi retourne mon article : une Saga Calvin Klein (ou disons plutôt une saga du slip kangourou...)

"C.K, les initiales d’un homme. D’un style. D’un empire. L’an passé, la marque fêtait ses 40 années de création. Cette année, elle fête son retour au pays, après avoir rapatrié de Milan son atelier de production, lui permettant de défiler sous les tentes de Bryant Park en février. L’heure du bilan a donc sonné : un créateur de 66 ans qui a laissé les rênes de sa société à trois héritiers — Francisco Costa, Italo Zucchelli et Kevin Carrigan—, une floraison de boutiques en Eurasie et une déclinaison de lignes qui engendre chaque année des milliards de $ : une ligne Calvin Klein collection, une ligne CK plus accessible, une ligne CK jeans et CK Underwear, une ligne CK Home, bref un merchandising réussi… Alors on peut bien résumer son nom à un slip ! Calvin Klein ne saurait s’en plaindre, lui seul sait qu’il doit sa fortune à ce bougre de slip kangourou...
(Le sportif Tom Hintnaus shooté par Bruce Weber, 1982)
Et les hommes savent ce qu’ils doivent au gourou du slip. Sans lui, ils n’en seraient peut-être pas là aujourd’hui, êtres érotisés tombés sous le joug de la métrosexualité. Avant 1980, ils n’étaient que des machines de travail dissimulant leur outil de reproduction dans des slips abominables aux élastiques distendus ; produits de consommation basiques peu exaltants aux vues des designers qui réservaient leurs rêves et excentricités à leurs épouses, comme si elles seules pouvaient être sujettes de fantasmes. Puis est arrivé Calvin et son œil lubrique. Le seul à avoir su déceler dans ce pauvre chiffon une connotation « sexy ». En deux coups de ciseaux ajustés et deux coups de griffes, il renouvelle la gamme des sous-vêtements masculins pour les ériger en objets de désir. Ajouter à cela un marketing répondant aux rêves érotiques de tout un chacun— Apollons aux abdos et pectoraux luisants, alanguis contre un rocher blanc sous un ciel azuré, ou idole des jeunes, Mark Walhberg, en train de se tenir le paquet— et vous vendrez des slips moulants à gogo. De quoi se faire tatouer sur les hanches le logotype brandé de Calvin Klein, de quoi irriter les proviseurs, spectateurs impuissants face à cette horde de lycéens qui portent le pantalon sous les fesses avec pour seule visée ostentatoire : afficher son élastique griffé. Pourvu que l’on soit « cool »…

(Mark Walhberg et Kate Moss, campagne 1992)
Puisque le style Calvin Klein n’est pas une question de mode mais d’attitude, ainsi que le suggèrent les campagnes publicitaires sulfureuses ; autre clé du succès de la marque qui valut à son instigateur le surnom de « génie du marketing ». C’est en 1978, dix ans après avoir monté sa société, soutenu financièrement par son ami d’enfance Barry Schwartz, que son intuition se matérialise. Quelques mois après avoir lancé sa première ligne de jeans révolutionnaire aux lignes très près du corps, surfant sur la vague de la libération sexuelle, quelques mois après avoir découvert la jeune nymphette Brooke Shields dans le film La Petite, de Louis Malle, il lui fait susurrer à la caméra, sous l’objectif audacieux de Richard Avedon : « Savez-vous ce qu’il y a entre mes Calvins et moi ? Rien.» Ô scandale, elle n’a alors que 15 ans, et ce ton coquin déclenche la polémique. La première d’une longue série. La première à engendrer de nombreux bénéfices aussi : en une semaine, 200 000 exemplaires de jeans sont vendus, rivalisant désormais avec les mastodontes du denim, Levi’s et Marlboro.

La seconde vient en 1993 quand, après être tombé sous le charme ingénu de Kate Moss, il fait de sa maigreur et du style « Héroïne chic » — allure grunge, spectre de la drogue, cernes et sous-alimentation— une tendance de mode, pour la campagne de son parfum Obsession. Accusé de vanter les mérites de l’anorexie et de la toxicomanie, il n’en a cure, le chiffre d’affaire, passé dans le rouge en 1992, remonte en flèche. En 1995, il ravive l’odeur de soufre qui lui va si bien, lors de la campagne pour CK One, son parfum unisexe : évoquant les photos de Richard Avedon immortalisant les membres de la Factory, Steven Meisel met en scène des groupes d’adolescentes au visage d’enfants, dénudées et lascives, adoptant des poses sexuellement suggestives.

Cette fois c’en est trop. Des pétitions circulent pour dénoncer le caractère pédophile de cette campagne, les groupes de pression appellent au boycottage des produits, et quand le Président Clinton s’y met — « Il n’est pas bon de manipuler ces enfants, de les utiliser pour un bénéfice commercial » (Los Angeles Times, 5 février 1995) — Calvin Klein se voit bien obligé de retirer ses spots publicitaires. De toutes façons, son parfum n’en a plus besoin, tant il explose le « fragrance box office ». Ce qui lui donne une bonne raison pour recommencer…

En 1999, il choque de nouveau l’opinion par une campagne de panneaux publicitaires propulsés dans les airs de Times Square, pour sa première ligne de sous-vêtements enfants. Ces images d’enfants à moitié nus provoquent un tollé général orchestré par le maire de New York, Rudolph Guiliani. Le ton polémique est si efficace qu’aujourd’hui encore, la marque continue d’exploiter ce filon, ayant bien compris qu’elle a assis sa notoriété sur son image : dernièrement, le spot voyeuriste filmant une Eva Mendès toute échaudée dans ses draps, fut censuré. C’est bien connu, l’interdit fait toujours vendre… Et si « le vêtement doit parler de lui-même », comme l’assenait le pape du minimalisme, on peut bien lui donner un petit coup de pouce…
(publicité CK, 1993, Vanity Fair)
Ce que s’échinent à perpétuer les nouveaux élus du maître depuis 2003, après trois années passées à les espionner dans son atelier : Francisco Costa, catapulté aux commandes de la ligne Calvin Klein Femme, Italo Zucchelli aux commandes de la collection Calvin Klein Homme et Kevin Carrigan, supervisant à la fois la ligne CK et Calvin Klein collection. Si Francisco Costa tente de se défaire de l’emprise du roi du « casual chic » en donnant sa propre définition du mot minimalisme, Italo Zucchelli, lui, ne s’est pas remis du choc sismique qui lui parcourut l’épiderme le jour où, en feuilletant son Uomo Vogue, il entrevit le mannequin Tom Hintnaus érotisé en Adonis par Bruce Weber, avec en tout et pour tout un slip blanc saillant, miroir luminescent de sa peau mordorée. En ultime hommage au génie subversif de Calvin Klein, la dernière campagne publicitaire CK Homme, shootée par Alasdair MacLellan, transcrit avec contemporanéïté cette première campagne orgasmique de 1982.

(Campagne CK 2008 shootée par Alasdair McLellan)
Tandis que les collections de Zucchelli nettoient encore un peu plus tout décorum superflu. Rendant à Klein ce qui était à « Calvin Clean »— clin d’œil au minimalisme de son design, ou charge à rebours contre les excès très médiatisés du designer star qui finissait ses soirées dans les bars « destroy » de Manhattan, la tête penchée sur l’épaule de Mick Jagger, lui-même penché sur l‘épaule d’Andy Warhol… Il semble, qu’en comparaison, ses successeurs, aux casiers judiciaires vierges, soient des hommes bien sages… Si sages qu’il faut les inciter aux nuits blanches: « Quand vous travaillez dans le milieu de la mode, je crois que sortir est crucial. La nuit est très inspirante, et les gens qui sortent aussi. J’encourage mes jeunes assistants à le faire » confiait Calvin Klein à Vogue Hommes International (N° A-H 2007). Car c’est la rue qui a toujours inspiré la mode de Calvin Klein, ayant grandi dans les quartiers populaires du Bronx. Exaspéré par les robes meringues portées par les égéries de sitcom, c’est à la femme active et au cadre dynamique qu’il pense lorsqu’il conçoit ses modèles épurés, chics et confortables, aussi bien qu’interchangeables : « Une femme ou un homme doit pouvoir travailler et sortir le soir sans être absolument obligé de rentrer chez soi pour se changer » ; propos que relaie encore aujourd’hui Italo Zucchelli qui souhaite aussi étayer l’esprit du look américain : « le critère déterminant du style n’étant pas le quoi mais le comment, le vêtement le plus modeste peut entrer au panthéon du chic ». Ce qu’il compte bien faire en marchant sur les pas de Calvin King : une ligne unisexe aux tons neutres, apaisante et élégante, d’une sophistication extrême dans sa simplicité, parfaitement intemporelle… "
Twist N°3, magazine masculin trimestriel.
06 mars 2009
Les coiffures: accessoire des modes
Suite à l'exposition "Hair du temps", comme je vous disais précédemment, j'ai eu la chance de participer à la rédaction d'un texte sur les coiffures pour le catalogue d'exposition. Voici donc un extrait de ce texte, qui j'espère vous donnera envie de lire la suite !
Assujettis aux modes et aux normes esthétiques, les cheveux ont suscité les réactions les plus extrêmes. Sacrifiés, consacrés, censurés, ils reflètent au même titre que le vêtement l’esprit d’une époque. Rite de passage, objet de luxure, arme politique et économique, expression de la condition féminine, les cheveux obéissent aux caprices des mœurs et des coiffeurs. Célébrés par les poètes, mutilés par la religion, envoûtés par les sorcières, ridiculisés par la mode, ils sont depuis l’aube du temps le voile du songe, la forêt luxuriante où les amants viennent se perdre...
L’imagerie populaire illustre souvent la Préhistoire sous les traits simplistes d’un homme de Cro-Magnon traînant par les cheveux sa rupestre compagne… Ainsi figurée, la chevelure féminine devient un trait d’union entre les sexes, un instrument de possession. Mais que l’on se rassure, les cosmogonies anciennes lui assigneront ensuite un rôle de trait d’union moins sexiste : mise en offrande, la chevelure sera le point d’attache entre le monde des hommes et des dieux. Dès lors, les cheveux seront l’objet de tous les soins puisque rien n’est jamais trop beau pour honorer son dieu... Trois mille ans avant notre ère déjà, pour conjurer les cataclysmes naturels et apaiser la colère des dieux, les Egyptiens sacrifiaient les cheveux des leurs femmes, ainsi passés maîtres dans l’art de les embellir. Les dames de la cour de Memphis rivalisaient d’imagination dans le choix de leurs coiffures, exploitant pour cela une nuée de petites esclaves. Mais seule la reine avait le droit d’arborer « un profil de déesse », traduit par une coiffure de mèches roulées en spirales et disposées en rangs étagés de plus en plus élevés. Il fallait, selon les hiéroglyphes, plus de cinq heures pour donner sa pleine harmonie à cette chevelure d’essence divine... Aussi privilégiait-on les perruques quand la patience du rouleau gominé atteignait ses limites. Cléopâtre en possédait une véritable collection. Formées d’un étagement serré de tresses ou de boucles en rouleau, réalisées en crin, en fibre végétale, ou en cheveux véritables, teintes de couleurs vives, elles étaient portées en toutes occasions et par tous, à l’exception des prêtres et du bas peuple. Elles étaient même si précieuses qu’elles accompagnaient les morts comme gage de leur statut social.
Chez les Grecs, la chevelure, de préférence saupoudrée d’or — le culte de la blondeur symbolisait l’innocence et un statut social supérieur — revêt également une valeur sacrée. Jupiter fait trembler tout l’Olympe quand il secoue sa chevelure. À l’origine, pour célébrer le mythe de l’union d’Aphrodite et d’Adonis, chaque femme grecque devait se rendre une fois au temple et faire don de son corps à un inconnu, sans possibilité de refus... Ce n’est qu’au IVe siècle avant notre ère, que les règles s’assouplissent, estimant qu’un don de chevelure en guise de sacrifice serait amplement suffisant. Idéal de beauté virile, représenté par l’athlète à la tête bouclée pour l’homme, chignons ceints de bandeaux fleuris, enserrés dans un filet ou piquetés de longues épingles creuses contenant du parfum pour la femme, la chevelure s’illustre aussi bien dans la gloire que dans l’infamie. Dans la mythologie, Ariane abandonnée par son amant Thésée sur l’île de Naxos, court échevelée le long du rivage, en se lamentant et en laissant flotter au vent son opulente chevelure blonde. Afin de prendre sa revanche sur Thésée, elle se laissera ensuite enlever et consoler par Bacchus, tombant «déchevelée» — signe d’un affranchissement total — dans les bras du dieu fougueux. Infamies qui touchaient d’ailleurs plus les femmes dans cette civilisation patriarcale qui ne leur laissait guère de libertés. Tandis qu’à Athènes un mari jaloux, soupçonneux envers son épouse, n’hésitait pas à lui raser la tête pour la punir de son adultère, à Sparte la fiancée se rasait entièrement le crâne le jour de son mariage, en signe d’humilité et de renoncement à toute coquetterie.
Les belles patriciennes romaines ne subissaient guère ce genre d’humiliation. Lettrées, affranchies, elles étaient d’autant plus libres que leur mariage-union libre, leur permettait de continuer à vivre leur vie, et de divorcer à leur gré. Une société libérale aux mœurs légères, qui n’est pas sans ressembler à celle de notre XVIIIe siècle, dans laquelle le travestissement jouait un rôle équivoque. Ici, la blondeur ingénue, qui sied à Vénus, se mue en luxure subversive... Messaline, épouse de l’empereur Claude, ou l’impératrice Faustine l’ancienne, également réputée pour sa luxure, s’en allaient ainsi fréquenter les lieux de débauche, affublées d’une perruque blonde, attribut préféré des prostituées. Tresses diadèmes hautes comme des tours, coiffures égyptiennes importées croulant sous une cataracte de bouclettes et de frisures compliquées, gravissent les étages au même pas cadencé que la liberté des mœurs... Si bien qu’il faut légiférer. L’empereur publie un édit, lois somptuaires avant l’heure, pour interdire l’importation des tresses nordiques dont le commerce atteint des proportions telles qu’il menace les finances publiques. Impossible pour autant de recenser tous les styles et coiffures, ils sont « aussi nombreux qu’il y a de glands sur un chêne et d’abeilles en Sicile » relate le poète Ovide dans son Art d’aimer. Et de constater : « La coiffure la plus seyante est souvent celle qui imite le désordre, on croirait qu’elle date de la veille, alors qu’un peigne habile vient tout juste de la terminer : le comble de l’art consiste souvent à imiter le hasard ». C’est d’ailleurs toujours un peigne à la main que se fait représenter Vénus dans la peinture, la sculpture et la littérature classique. Car « il n’est guère de postures féminines qui aient autant de grâce et expriment autant l’apaisement des passions... Le geste répété de la femme peignant ses longs cheveux semble avoir la vertu d’un exorcisme, comme si la subtile électricité dont ils étaient chargés, un peu plus tôt, se trouvait dissipée, conjurée ». Dans l’éclat de sa nudité, suggestion de la fécondité, Vénus et sa chevelure ornementale, élément de séduction, proclament le règne de la beauté, de l’amour et de la joie des sens...
Et si les hommes ont toujours été attirés par la luxuriance satinée des longs cheveux, c’est sans doute parce qu’il en émane des effluves de liberté et de sensualité, quand ils ne revendiquent pas fièrement des velléités d’indépendance et d’affranchissement. Version masculine, une chevelure longue et abondante est signe de puissance virile. Ce n’est pas par simple souci esthétique que les conquérants gaulois portaient les cheveux longs... Pour mieux impressionner leurs ennemis, à qui ils rasaient la tête en signe de soumission, ils paradent au pas de combat, cheveux au vent. La Gaule narbonnaise portait les cheveux ras, quand la «Gaule chevelue », insoumise, arborait encore fièrement sa toison. Lorsque l’empire romain s’effondre, au Ve siècle, les envahisseurs barbares poussent encore plus loin la susceptibilité : toucher la chevelure est ressenti aussi gravement qu’une tentative de castration. A la mort de Clovis, la reine Clotilde prise en otage par ses deux fils qui déchirent le royaume, préfère voir morts ses deux petits-fils que tondus. Les capitulaires de Charlemagne sont, eux aussi, inflexibles : « Quiconque osera porter la main sur les cheveux d’un homme libre se verra infliger une forte amende ». Et si celui- ci ne pouvait pas payer l’amende, c’est à son bien le plus précieux, sa chevelure, que l’on s’en prenait. Œil pour œil, cheveu pour cheveu. Bientôt, dans les royaumes francs, le droit de porter les cheveux longs devient le privilège exclusif du roi et de ses héritiers directs. Les «rois chevelus » de la dynastie mérovingienne ne plaisantent pas avec leur tignasse, il en va de leur honneur, au point que si un roi, pour une raison ou une autre, perdait sa chevelure, il y laissait sa couronne. La règle de bienséance pour saluer un personnage de haut rang, était de s’arracher un cheveu !
.............................. Sautons quelques pages
Au cours du XVIe siècle, on délaisse les coiffes et les voiles pour préférer l’ostentation après des siècles de discrétion… Il n’est plus question de dissimuler ses charmes mais de les surenchérir par le biais de somptueuses étoffes alourdies de joaillerie et de fraises carcan favorisant les hautes coiffures bouclées. Les coiffures montées et empesées sont si inconfortables que la plupart des femmes préfèrent se raser la tête, de leur plein gré, pour porter une perruque, qu’elles agrémentent de pierres précieuses et de colifichets selon leur rang de fortune. « Il est de loin plus aisé de gréer un navire que d’apprêter une dame. » constate laconiquement Thomas Tomkis, en 1607. Apprêts et postiches une fois de plus condamnés par l’Eglise, comme bien d’autres parures, dont l’usage rendait coupable du péché d’orgueil. Mais cette fois-ci les usages de la mode l’emportent sur les admonestations du curé. Et si le goût pour l’ostentation attise la convoitise des pirates du luxe qui se métamorphosent en voleurs de perruques pour dépouiller leurs victimes à l’arrière des attelages, ces agressions à répétitions n’en dissuadent pas moins cette prédilection de la Renaissance pour l’apparat, qui ouvre ainsi la voie aux extravagances baroques des XVIIe et XVIIIe siècles.
Deux siècles de grandiloquence capillaire — pour le plus grand bonheur des caricaturistes — instituent un savoir-faire artisanal en une véritable architecture de bigoudis. Edifices empesés, cerclés, poudrés, empanachés, rembourrés — monuments dédiés aux exigences de la mode — rivalisent dans l’allégorique, l’horticole et le bucolique pour atteindre des sommets vertigineux (un mètre ou plus s’ils étaient garnis de plumes) à la fin du XVIIIe siècle. Parmi ces coiffures hors normes, citons celle de la Princesse de Machin dont la chevelure enveloppait une cage où voletaient de véritables papillons, ou la coiffure « à l’hurluberlu » apparue en 1671 et décriée par Mme de Sévigné qui finira pourtant par y succomber, ou encore cette coiffure « à la grand-mère » créée en 1770 par le perruquier Baulard qui, par un ingénieux système de ressorts, pouvait monter ou descendre, selon le degré d’excentricité souhaité. Sous Louis XIV, la vie de cour réduit la femme à une simple figurante, c’est à celle qui se fera remarquer non par son esprit mais, au premier abord, par son goût raffiné pour la coquetterie. Accessoires de mode, fanfreluches, perruques, tout est bon pour aguicher le regard du roi que l’on sait très porté sur la parure, qu’il considérait comme un instrument au service du rayonnement de Versailles. Tout est bon aussi pour lancer des modes. C’est ainsi que l’une de ses favorites, la Duchesse de Fontanges, ravit le roi lors d’une partie de chasse, en troquant sa perruque emportée par le vent contre sa jarretière, customisée en serre-tête. Cette mode, qui perdit le charme spontané de son improvisation, durera dix ans, avant d’être à son tour remaniée et rebaptisées dans les salons de coiffures, arbitre des élégances (et des potins), friands de noms polissons : « les confidentes » désignaient les petites boucles près des oreilles, les « crève-cœurs » des frisons sur la nuque, les « favorites » des torsades tombant sur les joues… Des modes (ou délits d’initiés) qui faisaient ensuite le tour d’Europe, œuvrant pour l’enrichissement des caisses de l’Etat ; le commerce du cheveu étant très lucratif. Aussi Louis XIV pouvait bien s’irriter parfois de ces « tours » qui surmontaient ses dames de cour, c’est lui qui, en succombant à la mode de gigantesques perruques, inaugura ce premier « round » de coiffures féminines démesurées, parfaitement inconfortables, peu adaptées aux voyages en carrosse, propices à la migraine et aux incendies de forêt de crin. Cimes somme toute relatives comparées aux coiffures démesurées des années 1770 — les usages nés de la mode l’emporteront une fois de plus sur les remontrances royales et les édits religieux.…
.............................. à lire encore 12 pages !
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13 février 2009
Le talon

Soit un talon. Objet de pouvoir, de délices et de délires qui fait courir notre imagination. Talon antidote, talon despote, qui mesure sa cote de popularité en ampoules et pansements. Torture et démesure… Variant les courbes et les hauteurs pour atteindre des sommets de coquetterie, sa notion d’équilibre ne tient parfois qu’à un fil, une aiguille... Animal apprivoisé, funambule suspendu aux antennes de son créateur fétiche qui s’amuse à lui chatouiller les plantes de pieds, la citadine se fait paralyser par son narcissisme. Un calcul esthétique savamment lesté, visant à l’équilibre parfait, que seule l’adjonction fantaisiste d’une arme de séduction pouvait parachever. Histoire de talons-tueurs, au rythme croisière des hauts et des bas du talon.
Talon mythique, talon pratique.
Faisons quelques pas en arrière pour se rappeler aux prémices du talon, du temps où le conte de fée « pantoufle » n’aurait eu aucun effet « citrouille » sur ses dissidents. Au temps de l’Egypte pharaonique, j’entends. Il était alors bien plus pragmatique que fantasmatique, puisque seuls les bouchers s’en paraient, pour éviter de nager dans le sang épanché. Un talon fonctionnel, protecteur des déjections terrestres, qui nous fait bondir en avant, atterrissant directement dans le jardin crotté de Louis XIII, lorsque les talons encastrés dans d’épaisses semelles de bois se glissaient sous la chaussure pour mieux l’isoler de la boue. Soucis de propreté et d’efficacité ; les cavaliers l’avaient déjà adopté un siècle plus tôt pour se caler confortablement dans leurs étriers.
(soulier de femme avec sa galoche de protection, XVIIe s)
Talon magistral, talon social.
Une cavalcade plus tard, nous voici au XVIe siècle. Escale à Venise où la mode des sabots-échasses, nommés chopines, sévit violemment : nous l’avions quitté thérapeutique, nous le retrouvons hérétique. Hissée sur son piedestal pouvant atteindre 52 centimètres, la oisive caresse les étoiles tandis que son mari mesure sa richesse à celle de ces chopines : plus grande était sa fortune, plus hautes étaient les semelles de sa femme. Pourtant, cette mode empirique périt dans la lagune. Après ce bref intermède de semelles dégénérées, le talon se crée une fiche d’identité.
(chopine du XVIe siècle)
Talon politique, talon idéologique.
Tandis qu’à Paris, la noce de Catherine de Médicis avec le futur Henri II (1533) se prépare, la grande reine, indisposée par sa petite taille, fait spécialement venir de sa Florence natale, une paire de pantoufles à talons. Souci esthétique, désir de séduction, volonté d’affirmation de son pouvoir ? L’équation est parfaite, la fin justifiant les moyens. Le talon, ainsi portraituré sous les pieds d’une souveraine, passe à la postérité. Pourtant, si les puissants sont souvent instigateurs de modes, sous la Florentine, celle-ci n’en reste encore qu’au stade de balbutiements, avant de prendre ses quartiers dans les appartements privés du petit par la taille, mais non moins grand monarque, Louis XIV. Quelques centimètres de prestige en plus, ça ne se refuse pas...
Talons royaux, talons joyaux.
Dès lors, le talon se portera haut et rouge sang aux couleurs de la noblesse ; il n’est qu’à observer les marques et griffures laissés sur le parquet du palais versaillais. Désir élitiste d’un talon compulsif exclusif, orné de rosettes, de flots de rubans, de boucles d'argent et serti de «Venez-y voir» – ces pierres précieuses nichées en contrefort du talon -– le soulier coquet s’individualise en écrin luxueux.
(Louis XIV, Hyacinthe Rigaud, 1701)
Talon baffoué, talon martyrisé.
Esthétique mais point ergonomique... Dodelinant sur des talons de 12 cm très inconfortables, hommes et femmes marchent en canard et pestent contre leur savetier qui n’a toujours pas compris que le pied droit n’est pas la copie conforme du pied gauche ! Qu’à cela ne tienne, le talon vaniteux, ségrégationniste, s’évertuant à donner de la dignité à l’âme humaine, ne fera que se cambrer sous l’échine bedonnante des fayots perruqués de la cour, suscitant le ridicule et le mépris. Il devient à la longue si peu pratique que les femmes, impotentes et provocantes, devront éviter l’escalier ou se munir d’une canne tutrice.
(Soulier de femme, fin XVIIe s)
Le talon est mort, Vive le talon !
Mascotte de l’injustice sociale, le talon monarchique est mal en point. Marie-Antoinette, plus encline aux plaisirs champêtres, les pieds nus enrubannés dans des ballerines plates qu’aux mondanités d’étiquette, les pieds comprimés dans des mules sédentaires, tentera vainement de redorer le blason du talon déficitaire mais le peuple, galvanisé par l’indigence, réclame son abolition. Instituant la sandale antique comme valeur universelle, la Révolution précipite la chute du talon, en même temps que celle de la monarchie ; riches et pauvres nivelés à plat.
(talon de l'échafaud de Marie-Antoinette, 10 août 1792)
(mules révolutionnaires, 1789)
Talon-bobine, bottine mutine…
En 1880, le talon fait son come back. Sous la semelle de coquines bottines qui pointent le bout de leur nez sous des robes feu-de-plancher ou qui se délurent, quand d’insoumises cocottes lui donnent un goût de luxure… Mais, lorsque l’ourlet remonte en 1910, il faut vaincre sa timidité. Le pied dégagé s’offre aux regards inquisiteurs et le talon Louis XV, jadis hué, reprend du galon. Il se raffine, se pare, se vampe, s’exhibe. Talons de cristal, talons d’or et de jade. Talons gravés, incrustés ou recouverts de tissu, telle une reliure précieuse...
(bottine du Second Empire)
(soulier fétichiste, 1900)
TTT, Talon-Tout-Terrain…
Aux lendemains de la Première Guerre mondiale, la femme remonte ses manches et ses ourlets de jupe. La bottine à tige haute s’efface devant le Salomé bridé. Le talon court de jour trottine, le talon quille du soir s’éclate, au rythme du Fox-Trot… Le talon d’Occupation se colmate dans une semelle de bois compensée, le talon d’après-guerre se libère de son emprise et respire ! Se cisèle et prend de la hauteur, aiguisé par l’irrésistible envie de féminité que ces dames ne voulaient plus négliger. Le total look Dior emboîtait le pas au New Look, maître Vivier sur les talons…
(Salomé avec application de grecques, 1920)
Talon aiguille, talon meurtrier.
L’escarpin était né et son épine dorsale, plus fine qu’elle n’avait jamais été, perforait les parquets d’un coup de tige métallisée. Tournevis, pieu affûté, mitraillette crantée, tout dans ce talon-là est fétichiste… Une épée de fer qui fait tourner les têtes avant de les faire tomber ; aventure à talon rompu. Lui qui était né embourgeoisé, dans la dentelle des salons de l’avenue Montaigne, voici qu’il se faisait déflorer par des femmes de mauvaise vie. C’était acquis, on voulait nuire à sa réputation. Révéré, bientôt vilipendé, le mal était fait : le missile Stiletto de 18 cm terrorisait ses détracteurs. Et l’arme de se retourner contre celle qui la maintenait. Immunisée contre tout effet « indésirable », elle n’avait pas vu venir la féministe alarmiste qui criait au complot.
(escarpin Roger Vivier)
(le fameux escarpin bicolore Chanel)
Talon machiste, talon fétichiste.
Aux yeux de la gent masculine, la femme ne serait plus qu’une Sylphide aux ciseaux affûtés. Déesses du sexe, guerrières sur pilotis, talquées dans des cuissardes de cuir, l’homme se fait lobotomiser ; il vendrait son âme pour que le stylet pénétrant stimule ses parties de jambes en l’air. D’autres ne se font d’ailleurs pas prier, la nuit tombée… Drag-queens et créatures hybrides arpentent les rues en mal de sensations fortes, les voûtes plantaires arquées par la jouissance. Démesurément éloquent, le talon travesti enfile son attirail subversif.

Talon orthopédique, talon polémique.
Et les hostilités continuent : tandis que blâmes et cris hygiénistes tirent la sonnette d’alarme, les années 60 finissent de scier l’aiguille pour sanctifier la pureté de jeunettes en babies et bottines plates Courrèges. Apostolat d’une mode « cosmique » ou conclusion intrinsèque… Les statistiques sont sans appel : la femme instruite tient plus à son confort qu’à son sex appeal. Puis, une fois le dossier polémique classé « sans suite » – le diktat esthétique triomphe toujours par son hypocrisie – le talon revient en force : en forme d’épine, de virgule, de pyramide, d’escargot ; coloré, irisé, plastifié, écaillé ou clouté… De véritables sculptures sur patte. Peu importe foulures et scolioses, la femme aime ses talons à en perdre la raison…
(bottines cosmiques Courrège)
Rétrospective entalonnée.
Massifs en 1967, métallisés en 1969, compensés vers 1972, rectilignes en 1974, affinés vers 1980, carrés, cambrés en 1985, la décennie 1990 voit alors défiler, comme un ultime hommage au siècle passé – à moins que ce ne soit pour pallier à son manque de personnalité – toutes les formes de talons-succédanés. Sujet réifié, oscillant toujours entre élégance et vulgarité, le talon n’a plus à se battre pour sa survie, s’étant dès lors bien accoutumé à la cohabitation des dénivelés. Baskets, ballerines et escarpins, battent le pavé à toute heure de la journée. Mais, si la basket donne des ailes, le talon power correcteur qui, d’un coup de crayon gomme les imperfections, sort en vainqueur, le rêve à bout de pied…
(Les Spice Girls)
Article publié dans Magazine, N° 48, Fév-mars 2009 (spécial mode)
10 février 2009
Bio Patrizio Bertelli

1946 : Naissance à Arezzo dans la province toscane, issu d’une lignée de juristes.
1967 : Féru de métaphysique, il étudie à l'Université de Bologne, oubliant de prendre l’option « langue étrangère». Son diplôme d'ingénieur en poche, c’est cependant en tant que fabricant de cuir qu’il débute sa carrière.
1977 : Surpris la main dans le sac en train de vendre des copies bon marché de sacs Prada lors d’un salon commercial de Milan, il se fait poursuivre en justice par la styliste de la marque avant qu’elle ne préfère le recruter pour s’occuper de la fabrication de ses accessoires. Le début d’une association fructueuse et d’une romance à l’italienne… Miuccia, la bourgeoise-intello milanaise à tendance communiste accro de mode, et Patrizio le pragmatique homme de comptes florentin, se marièrent et eurent deux beaux enfants… « On nous regardait bizarrement à cause de notre association styliste et chef d'entreprise… On se demandait comment nous pouvions être les deux à la fois. Or, c'est très simple. Miuccia, grâce à son instinct, et moi, par l'analyse, arrivons toujours au même point.»

1988 : Signature de la première collection prêt-à-porter Femme. Des filles aux airs de secrétaires coincées défilent, le genou pudiquement couvert par des jupes imprimées papier peint 70. Mais plus que les vêtements et les chaussures, c’est un sac à dos défiant les clichés de la bourgeoisie qui fera la renommée de la marque, et sa fortune : en toile de parachute, orné d’une anse chaînette (qui aurait, dit-on, déclenché les foudres de la maison Chanel…) et du logo triangle de la maison familiale – marque de fabrique de la maroquinerie de luxe qu’avait fondée le grand-père Prada – tout en simplicité, au prix allégé de 450 $, il devient le « it bag » de la consommatrice moyenne.

1990 : Au fil des années 90, à coups de campagnes publicitaires sophistiquées, de lignes déclinées – Miu Miu, Prada Hommes, Prada Sport – et de boutiques relookées, la maison Prada connaît une ascension fulgurante ; le tout contre la volonté de Miuccia. « Les chaussures, j’étais contre. Les vêtements aussi. Je n’ai jamais voulu en faire plus. » déclarait-elle. « Eh bien, on le fera sans toi » répliquait Bertelli chaque fois que sa femme rechignait. Pas de sentiments dans le milieu des affaires quand on est un « entrepreneur qui fonctionne au défi »… Sa méthode : tout contrôler par la terreur. Réputé pour son tempérament bouillonnant et ses éruptions volcaniques, le bulldog de la finance contrôle les moindres détails de sa société : du recrutement au papier à lettre, jusqu’au menu de la caféteria du personnel.

1994 : Des stratégies commerciales peu conventionnelles… Au-delà du fait qu’il considère la copie comme un « jeu de la mode » – « Je serais plus inquiet si mes produits n’étaient pas copiés » – il est capable de saborder la ligne de sacs à main la plus rentable de sa société pour ne pas que sa marque soit associée à un seul produit. Il peut aller jusqu’à « se mêler de la création au point de refaire personnellement une collection entière de sacs à main. » « C’est parfois agaçant, mais quand il touche à un produit, je dois admettre que c’est pour le mieux » avoue Miuccia, presque à contrecœur. En somme, une politique de développement bien à eux… «Pour nous, les licences ne sont pas un outil du business. Nous préférons garder le contrôle. On aime savoir tout ce qui se passe avec nos produits. Nous sommes contre la surexposition de la marque. C'est notre différence essentielle.» D'où leur choix, à l’époque – mais les choses ont bien changé depuis – de ne faire ni collections de bijoux, ni lignes de montres, ni même un parfum : « Nous ne voulons pas qu'un de nos produits soit géré par une multinationale » Pourtant, eux ne se gênent pas pour s’ingérer dans les affaires des autres…

1997 : En l’espace de quatre ans, assis à la table des barons du luxe, le Big Boss frôle l’indigestion, achetant en un temps record Jil Sander, Helmut Lang, Azzedine Alaïa, les chaussures Church et Car Shoe, les marques Byblos et Genny et en s’associant à LVMH pour s’emparer de Fendi (pour 520 millions de $) dans le seul but de faire de son multimarque un partenariat international – aux yeux plus gros que le ventre. Prada Holding, entreprise florissante qui employait 7 500 personnes et comptait 290 boutiques à travers le monde, était passée de 25 millions de dollars de capital en 1991 à 750 en 1997.

2000 : Si bien que, euphorisé par les bénéfices de sa « Love affair », le valeureux patron se mit à jeter l’argent par les fenêtres, pour réaliser ses caprices de nouveau riche… « C'est mon luxe et ma liberté » se défendait-il. Engloutissant 50 millions de dollars dans la construction d’un somptueux bateau, le Luna Rossa, pour participer à des courses de voile, il saisit l'opportunité de sa passion pour bénéficier des retombées médiatiques des régates, plus que de ses (rares) victoires, tout en promouvant la ligne Prada Sport. « Dans le sport, je ne suis pas de ceux qui jouent les Coubertin. Ce qui m'intéresse, c'est de gagner, pas de participer. » Mais un grand financier ne serait pas un mégalo accompli sans avoir bâti, pour la gloire de son empire, sa propre fondation d’art contemporain et fait appel au plus « conceptuel » des architectes, Rem Koolhaas, pour illustrer sa puissance d’une boutique épicentre de 2 200 mètres carrés en plein centre de Manhattan, au coût exorbitant de 40 millions de dollars… «Nous en avions marre de ce principe qui voudrait que toutes les boutiques dans le monde se ressemblent » renchérissait la vestale des lieux, le soir de l'inauguration.

2002 : Le tonnerre gronde. Battu à plates couture lors de la finale de l’America’s Cup, recalé en bourse à trois reprises (la première en raison des attentats du 11 septembre qui vit chuter le marché du luxe, les deux autres « pures inventions de la presse » selon les dires du couple…), plaqué par Jil Sander qui claqua la porte de sa maison et du groupe pour cause de « désaccord sur la manière de gérer la société »… Les dettes du groupe sont estimées à 1,9 milliard de dollars, soit à peu près l’équivalent de son chiffre d’affaires.
2006 : Chiffre que l’appétit de l’ogre Bertelli mis au régime – contraint aussi de se débarrasser des marques Helmut Lang, Byblos et Fendi – conteste non sans mauvaise foi : « Il s'agit non de dettes, mais d'investissements. Nous n'avons pas effectué nos acquisitions dans le seul but de devenir grands. En 1998, nous n'avions pas de dettes. Pour toutes les marques, il a fallu réorganiser la production, régler les problèmes de gestion et revoir les franchises. Aujourd'hui, nous avons remis les pendules à l'heure. Le développement d'une marque est une question difficile qui intervient dans un second temps. D'abord, il faut reconstruire. Et, souvent, il suffit de peu pour être positif. Mais, tant qu'on n'a pas la maîtrise de tous les éléments, c'est le bordel ! » Pas sûr désormais que le groupe Prada obtienne des banques l'autorisation de lancer un emprunt convertible de 700 millions d'euros pour faire face à son endettement, comme ce fut le cas lorsque les dollars coulaient à flots...

2007 : A défaut d’une entrée en Bourse, les affaires vont bon train : après sa cure d’amaigrissement, le bénéfice net 2007 fait un bon de 66%, grâce notamment au marché asiatique.
2008 : La marque continue d’être où là on ne l’attend pas en annonçant un projet d’architecture à Séoul – toujours avec Rem Koolhaas – qui accueillera expositions, cinéma, mode… et en demandant à Hedi Slimane de shooter sa prochaine campagne homme. La meilleure manière d’accueillir la crise n’est-elle pas d’anticiper ?
Article paru dans Magazine, N° 48 février/mars 2009 (spécial mode)
15 décembre 2008
Bio Philippe Starck
- 1949 : Naissance de mini Starck, dans la banlieue bourgeoise et prospère de Neuilly, sous la table à dessin de son père ingénieur aéronautique, bercé par les principes éducatifs erratiques de sa mère … « Starck est né Starck. »
- 1965 : Sur les conseils (non) avisés du nouvel amant de sa mère, qui voyait en ce cancre efféminé un futur « homosexuel décorateur », il entre à l’École Nissim de Camondo, section « Architecture intérieure et Design industriel ». Diplômé, il monte illico sa première petite affaire, et fait parler de lui en s’éclatant sur une maison gonflable et une collection de meubles en kit. Promu Directeur Artistique du Studio Design Pierre Cardin (1969), il reprend sa liberté quelques années plus tard, pour s’introduire aux réalités du monde de la production de masse. « Je me suis rapproché des étoiles en me retrouvant sur mon tas de boue. »
- 1976 : Avant tout, viser la célébrité. Commencer par populariser l’idée que dans les endroits à caractère socialisant, la star c’est lui mais aussi le décor puis, se faire la main sur les night-clubs parisiens: La Main bleue, Les Bains-Douches, La Main jaune, Le chalet du Lac ; lieux branchés à forte personnalité où il faut être vu, connu et reconnu. Mises en scène théâtrales, jeux politisés, séduction sensitive… Le « Starck-system » est déjà bien rôdé.
- 1984 : — Allô M. Starck ? Accepteriez-vous de faire les appartements privés de l’Elysée ? Après le duo Pop Paulin-Pompidou, voici venu le temps de la Mitterrandie et de son commando de designers-décorateurs... Aux manettes du cabinet de travail du Président et de la chambre de Madame, Starck-Tout-Puissant propose « des bornes de rêve et de déconcentration, des fissures dans le cartésien », pour qu’il y ait un peu de Starckeries dans les discours présidentiels…Et, « pour que les Français vivent la cohérence de la modernité » — « il fallait aussi que je rende service à ses sujets, c’est-à-dire à nous » — il propose ses meubles à la grande distribution, en version démontable : la table Président M permettait de « partir chez soi, avec sous le bras, son petit morceau de président de la République de gauche. » Une promotion-chaise à 3 pieds, un café Costes internationalement réputé, et une récompense (Chevalier des Arts et des Lettres) lui ouvrent désormais toutes les portes… « Bonjour, Philippe Starck, décorateur mondain ! », fanfaronne-t-il, la mégalomanie au bord des lèvres.
(table Président M)
- 1988 : Des portes qu’il ne peut qu’enfoncer quand Ian Schrager, le fameux concepteur hôtelier, vient le charmer avec ses concepts de « lifestyle » et de « boutique-hôtel », afin de dépoussiérer en chœur tous les codes traditionnels de l’hôtellerie de luxe. Fini l’hôtel pompeux écho de l’hôtel particulier, le Royalton et le Paramount (New York,1990), le Delano (Miami) et le Mondrian (L.A,1996), le Sanderson et le St Martin’s Lane (Londres, 1999) seront conçus comme des lieux de parade où il est bon de s’amuser et de socialiser. « Pour moi un hôtel est comme un phare qui envoie des signaux d’amitiés. Le premier devoir, c’est de créer un home, pour dire : « Tu es loin de chez toi, mais tu n’es pas tout seul, tu es chez des amis ! »
(Hôtel St Matin's Lane)
- 1990 : Un design « d’aide à la personne », un peu trop envahissant pour être honnête, qui se noie dans une marée de gadgets jetables, nous logo-tomise, et se répand en babillages moralisateurs. « Je voudrais ne plus parler de design. L’objet n’est quasiment plus une préoccupation, sinon comme une sécrétion automatique presque honteuse, un peu comme la sueur, ou le cérumen. Je produis sans cesse. Je pourrais dire que je produis par paresse. » Jouissance de la création dont il se défend bien, lui qui préfère se proclamer « chantre de l’emotional style » … «Je souhaite rendre les gens plus heureux en améliorant leur vie quotidienne. » On se demande même s’il irait jusqu’à partager le lit conjugual de ses consommateurs pour le bon déroulement de la thérapie ? Ou s’il faut aller jusqu’à titiller Brancusi pour donner de la plus-value à une brosse à dents Fluocaril ?
(brosse à dents Fluocaril)
- 1993 : Tandis que l’industrie électronique européenne subit la concurrence japonaise, le design est alors perçu comme un pansement à la crise. Pour redynamiser son image de marque, Thomson Multimedia appelle à la rescousse le designer messie, tête de mêlée de la « Tim Thom ». « La France n’a pas de design. Elle a Starck. » scande une presse louangeuse. Challenge aux perspectives d’autant plus reluisantes qu’elles lui laissent les clés de la maison (téléphone Alo, téléviseur Jim Nature, radio Moa Moa…), avec pignon sur rue (système sonore Krazy Jacket intégré au vêtement). « Thomson, de la technologie à l’amour », nous chante baba Starck à la guitare... Et de nous prendre par la main pour nous confier à l’oreille que ses contrats mirobolants ne résultent que de rencontres coups de cœur avec des byzness men extraordinaires… « On n’est pas obligé d’être un génie, mais on se doit de participer. »
(téléviseur Jim Nature)
- 1998 : Après une première collaboration avec Les 3 Suisses, pour qui il propose une maison en bois en kit-coffret à 5000 Frcs, sous l’avatar de « Super-Starck » sauveur de la planète et agitateur politique (* Si TOI en avoir marre de te faire entuber par des constructeurs immobiliers véreux, TOI capable, grâce à papa Ours, de construire ta maison),- il réajuste sa cape de super-héros… Morosité économique, sursaut écologique, dîtes « NON au Design cynique »! 200 « non-objets » de l’air du temps sont ainsi mis à disposition des « non-consommateurs », au sein du non-catalogue « Good Goods » de La Redoute, pour faire en sorte que ce non-marketing se transforme en non-argent — « L’achat n’est pas vital, l’intéressant étant de le lire entre les lignes »… Champagne bio, masques à gaz, tapettes à mouche, Teddy Bear à quatre têtes… « Je suis un designer - designer de cadeaux de Noël, si vous voulez – et je peux parler de ce marché moral, mais la seule façon honnête pour moi de m’y engager est de produire pour ce marché. »
- 2000 : Une utopie de « moral market » aisément applicable à la vague déferlante bio. De déclarations mensongères de grève de la viande à un concept de « Good Food » — « OAO, Mangeons intelligent » — et de pseudos restaurants végétariens (Bon n°1, Bon n°2), il en faut peu pour qu’il s’auto-sacre prédicateur du bien vivre. Pas plus écolo (jet et yacht privés = caprices hyperpolluants) qu’il n’est non-consommateur (maisons, voitures, motos à gogo), la presse, pourtant — déjà trop habituée à le voir dans Gala — boit ses paroles d’évangile, comme si critiquer Starck revenait à trahir Jésus.
(huile d'olive OAO)
- 2002 :C’est qu’il est passé maître en entourloupes… Amour, Humour, Mémoire, Avant-gardisme, tout y est. Quand le maître de la synthèse nous séduit avec sa « chaise préférée, créée pour nous tous », la Louis Ghost, c’est pour mieux nous bercer d’archétypes et de lieux communs. Quand il dote ses « enfants produits »— Dtr No, Hot Bertaa, Miss Global — de noms issus des romans fantastiques de Philip K. Dick (son idole), c’est pour ensuite nous faire miroiter une retraite anticipée, le jour où il aura épuisé la liste…(autant dire jamais !) Quand il va même jusqu’à auréoler ses propres enfants de noms de produits de la science-fiction — Ara, Oa, K, Lago — c’est pour mieux nous louer ses mérites de géniteur moderne (ou de polygame contrit). « Il serait bien de se rappeler que l’humour est un des plus beaux symptômes de l’intelligence. »
- 2008 : De l’immeuble au dé à coudre, Star-Starck peut se targuer d’avoir tout dessiné de la mine de son increvable Pentel 0.09 mine 2B, il peut aussi se vanter d’avoir déblatéré une montagne de propos éventés… Et la machine ne semble pas prête de s’arrêter. Tandis qu’il cherche toujours un prétexte pour quitter le design — « J’abandonnerai le design lorsque j’aurais inventé le balais de chiottes parfait »— il lance sa propre émission de télé-réalité « Philippe Starck’s School of Design » sur BBC2 (son rêve étant de fonder une génération Starck), organise des voyages objectif Lune pour millionnaires blasés (fusée Virgin Intergalactics), édite des chaises en plastique par dizaines (Kastell, Driade), inaugure de nouveaux hôtels (le Royal Monceau et le Mama Shelter)— cette fois sur le sol de sa patrie qui eut tôt fait de détruire ses quelques trophées (le Costes, le Bon)... Ne pas se leurrer, l’œuvre de Starck est vouée à disparaître. Pas étonnant que cet homme souffre. Difficile de vivre dans le déni permanent… «Tout ce que j’ai crée est absolument inutile. Parlez plutôt de ces designers de l’ombre qui dessinent des objets pour aider les populations d’Afrique à survivre, des biologistes, des astronomes, des mathématiciens, mais pas de moi ! »

Magazine, N° 47 (spécial Design)
10 décembre 2008
Le foulard-cravate
Chers lecteurs (que j'ai délaissé depuis bien des mois),
Ne m'en veuillez je n'ai plus le temps de soutenir le rythme effréné d'un blog car j'ai d'autres activités (plus lucratives, il faut l'avouer... Hélas oui, la réalité reprend toujours le dessus...)

Voici toutefois le dernier article écrit pour le magazine masculin Twist (N° 2), pour lequel je m'occupe d'une rubrique consacrée aux accessoires masculins. Pour ce premier essai, il s'agissait de réunir mes anciens écrits sur la cravate (cf Magazine N° 45) et d'y mêler de nouveaux sur le foulard, afin de mettre en perspective les deux bouts de tissu. Vous l'aurez compris cet article traite donc du "foulard-cravate"...
Voici ce que ça donne (en V.O) :
Il ne faut pas être un grand ponte « archéologue du vêtement » pour constater qu’un glissement s’est opéré à l’orée du troisième millénaire : le grand débat micro-trottoir n’est plus « Slip ou Caleçon ?» (avec en fond sonore, des glousseries infantiles) mais « Cravate ou Foulard ?» (avec en arrière-plan, un dandy méché sur son Vélib’ argenté). Autrement dit, le débat s’est élevé, et nous ne nous en plaindrons pas. D’une part, parce que nous ne sommes plus obligés de débraguetter l’interviewé pour remplir le questionnaire, d’autre part parce que le foulard-cravate est autrement plus « Smart »… Smart et patrimonial, l’osmose parfaite, à l’heure où la poussière a des vertus marketing. Ainsi, profitons de cet état de grâce pour notabiliser, un peu plus encore, un accessoire mythique qui n’a pas dit son dernier mot. Et comptabilisons les points qui feront de ce Set Cravate/Foulard un match musclé : Fall Winter 2008-2009, qui sortira en vainqueur ?
« Foulard-cravate », un mot-valise symptomatique d’un flou stylistique qui porte sur son dos l’amalgame des siècles passés. Il suffit de remonter le temps pour s’apercevoir que, si le foulard a la primeur de l’âge — sous l’Antiquité, le focale est un foulard noué aux cous des légionnaires romains, comme compagne contre le froid — la cravate, elle, se plaît à brouiller les pistes… Non contente de voir transcrire ses origines latines en lettres d’or à la fin du XVIe siècle, elle plante véritablement son drapeau en 1635, sur les berges mercenaires d’une France ensevelie par Trente années de guerre qui, pour ravitailler ses troupes, puisa sans gêne dans le vivier allié Croate. Et la légende de s’emparer de cette confusion phonique « cravate = croate » quand les fantassins de l’Est, savamment distingués d’un foulard lesté, répandirent cette nouvelle mode en une trainée de poudre. L’histoire de la cravate ainsi étroitement confondue avec celle du foulard, unis pour le meilleur et pour le pire, elles n’auront de cesse d’enrichir le vestiaire lexical masculin, changeant de peau comme de mot : steinkerque, stock, solitaire, ascot, régate, nœud gordien…
Les portraits de nos ancêtres se souviennent encore de ce « stock torture », ce simple rectangle de tissu blanc enroulé autour du col relevé de la chemise puis épinglé à l’arrière, qui martyrisera le cou de nos bons bourgeois durant plus d’un siècle de Lumières. Ou de ce solitaire, soyeux ruban noir noué sous les maxillaires qui originellement maintenait les cheveux du catogan, que les « petits marquis » portaient en signe de distinction libertine. Ou de ces « Incroyables » cravates-châles criardes, qui grimpaient jusqu’aux oreilles de cette jeunesse dorée du Directoire, désireuse de goûter jusqu’à l’absurde aux plaisirs de la liberté magnifiée… Ou encore (et surtout) de ce légendaire Brummel, Dandy british et figure national, qui consacrait 6 heures pas jour à se vêtir, dont 4 à nouer et dénouer ses noeuds scandaleux…
La liste serait trop longue pour énumérer toutes les marginalités qui découlent de ce petit bout d’étoffe ficelé autour du cou, et qui n’a d’autres soucis que de soigner les apparences, souvent trompeuses, d’une époque régie par les codes de bienséance. Aussi sautons quelques décennies pour zoomer sur une ère fatidique qui assista à la naissance de notre « cravate des temps modernes » et par voie de conséquence, au « divorce » du couple :
- 1) La Révolution Industrielle, source d’émergence d’une classe moyenne et de nouveaux modes de vie, qui vit se dessiner la régate au cou de riches plaisanciers
- 2) Les Années Folles, alliant besoin de simplicité et de confort à une vie plus active, qui modelèrent cette cravate de classe aisée en une cravate de classe « taylorisée ».
Facile à nouer, infroissable et « indémodelable », le pragmatisme triomphait sur la poésie des noeuds savants. Et le foulard— triangle, rectangle ou carré — triomphait sur une cravate formatée... Il aurait pu succomber aux coups et blessures de ce nœud étrangleur, mais c’était sans compter sur sa capacité d’adaptation en temps de récession. Agile et noble, il décide d’élargir son évantail électoral pour ne plus seulement se concentrer sur le dandy lissé. Et pour rasséréner ses détracteurs, vitupérant contre ses contradictions, il s’auto-proclame « accessoire de mode » au début du XXème siècle. De la plus luxueuse étoffe de soie — tissu sensuel dans lequel s’enveloppaient les danseuses de la liberté, Loïe Fuller et Isadora Duncan ; cette dernière qui, foulard au vent, le fit entrer dans la légende, en se faisant accidentellement étrangler dans les roues de sa Bugatti — au voile utilitaire qui protégeait les cheveux des femmes pendant la seconde guerre mondiale, au support artistique décoratif sur lequel se sont exprimés Matisse, Cocteau ou Bernard Buffet, jusqu’au modeste bandana populaire (de scout, de cowboy ou de rappeur), il investit toutes les strates sociales en proposant une infinie variation d’utilisation, tout en prônant la paix des ménages et l’unisexualité — nous ne glisserons pas sur le terrain miné du foulard islamiste, la religion c’est sacré…
Du côté de la cravate, la guerre des sexes fait rage ; le féminisme frappant de plus bel pour s’asseoir sur des siècles de conservatisme machiste. Cheveux courts, costume trois-pièces, cravate au poing, la « Garçonne » clâme publiquement sa (bi)sexualité, en affrontant son homologue masculin sur le terrain de ses attributs fétiches. Culottée elle était, cette guerrière des tranchées à peine rebouchées, quand on sait qu’aujourd’hui encore l’homme n’a toujours pas assumé le port de la jupe... Une guerre des sexes caricaturée dans Frenzy, l’avant-dernier film d’ Hitchcock, qui scénarise le meutre d’une femme étranglée par un nœud de cravate et harponnée par son épingle...
Près d’un siècle plus tard, le jeu de la provocation n’est toujours pas démodé. Même si l’empirisme de penderie a montré ses limites… Il est un fait invétéré : la balle revient toujours dans le même camp (jusqu’à preuve du contraire). Cette fashion Week Printemps-Eté 2009 céda à nouveau à la tentation : la mode masculine a cultivé l’androgynie et l'ambiguïté du genre. Hermès, propose de jeter ses cravates de réputation classique aux orties — mais son « carré de soie », jamais ! — pour enfiler des polos en coton. Lanvin assène au costume un coup de décontraction bien venu. Givenchy, voit son costume en rose fuchsia, pourquoi pas ? Saint Laurent applique des matières "féminines" (organza, mousseline de soie, dentelle et transparence) sur des coupes masculines, et Julius, va encore plus loin dans la décomplexion en travestissant ses hommes de robes-tuniques et de soutien-gorge-bandeau. Côté femmes, Rykiel, lors d’un défilé rétrospective de 40 années de création, remet à l’honneur tous les ingrédients du succès de la marque, sans oublier de détourner avec humour les accessoires phares du vestiaire masculin : les chapeaux haut-de-forme flottent sur des cheveux gauffrés, les nœuds papillons s’épanouissent comme des fleurs ou se fânent comme des colliers trop lourds, les cravates lâches en soie lisse coulissent sous des corsages transparents tandis que des foulards sportswear en jersey de soie se prennent pour des cravates... Une insolence, pour ne pas dire un boycott « anti-mâle », d’autant plus actuel que la maison matronne a enfin réussi à se débarrasser de tous ses hommes de pouvoir, dit-on . Ne s’agit-il réellement que d’un jeu innocent ?
Une confusion des genres projetée a la lumière des catwalks qui voudraient toujours nous faire croire à une « Révolution en marche », encensée dans les milieux arty qui seraient prêts à mettre leur slip sur la tête pour nous convaincre de leur originalité, ou encore assumée chez les Emo ado qui n’ont pas besoin de signe vestimentaires d’appartenance sexuelle pour se rouler des pelles… Une ambivalence qui, pourtant, se fait toujours bâillonner dans les milieux où le pouvoir s’exerce à coup de cravate-cravache. En politique, on ne rigole pas avec la tradition. À quand le Président en costume rose fushia ? Ou le premier ministre en lavallière (c’est déjà plus envisageable) ? Certainement pas demain… L’on se souvient de cette anecdote des « cravates de députés » pour le moins révélatrice de ce statut-quo sexiste : Le 26 juin dernier, les député(e)s recevaient une jolie mallette signée Philippe Starck, provenant du secrétariat général de la présidence française de l'UE - charmante attention classique lors des changements de présidence. Elle contenait notamment une belle cravate bleue qui fit grincer les dents de nos députées, se jurant d’envoyer une mallette, avec une paire de collants à l’intérieur, le jour où elles seraient « présidente du changement ». S’ils avaient mis un foulard, l’incident diplomatique aurait pu être évité…
Car s’il est un accessoire fédérateur qui apaise les ardeurs c’est bien lui. Unisexe (ou asexué), légitimé par son passé et son rang de naissance, il ne veut froisser personne. Discrédité dans les années 90, puisque trop classicisé aux cous de châtelains endimanchés et de fils à papa de Neuilly, il tend aujourd’hui à se (re)populariser pour amorcer un nouveau tournant. Il n’est plus seulement l’apanage des classes embourgeoisées mais devient le nouveau support de marginalité des dandys branchés. Tandis que la cravate, jadis symbole de contestation avant de se perdre en formes et considérations, s’est vue péricliter jusqu’à s’affiner pour passer incognito: perte de ses couleurs et de ses rayures extraverties, ordonnance monochromée ou moirée, chemise ton sur ton ; rien ne va plus, la cravate a le moral dans les chaussettes… Elle paye la rançon de ses exubérances 80-90 passées et de son « kidnapping », orchestré insidieusement par les business man de la City.
Slim et « dark », elle tente tant bien que mâle de nous leurrer sur une certaine résurgence de sa « rebelle attitude », celle qui en 1968 battait les pavés à coups de cravates carrées et que les icônes du rock s’étaient appropriées pour haranguer la foule de leur verve addictive... Mais aujourd’hui qui serait assez crédule — à part les fans des Babyshambles — pour avaler cette couleuvre ? (Ce serait un peu comme croire à ce revival du punk pastiché, si sophistiqué et léché par la mode qu’il n’y a encore que Vivienne Westwood pour nous amadouer…) N’est-elle pas « slim » parce que le maître Slimane l’a imposée avec une collection « Black Tie » AH 2000-2001 pour Saint-Laurent, qui s’est ensuivie d’une « slimanemania » chez Christian Dior, à laquelle n’a pas résisté le Kaïser … Succomber au diktat de la mode et de ses collections croisières ne serait donc plus une spécificité féminine ?
Toute l’ingénuïté du neo-dandy réside alors dans sa capacité à détourner ce diktat pour refuser le copier coller. Après avoir rejeté en bloc l’uniformisation imposée par une classe « laborieuse » aux règles vestimentaires strictes et codifiées, il refuse aujourd’hui qu’on lui passe le nœud au cou pour préférer un carré de soie neutre et moins connoté, que ses doigts modèleront à sa guise et sur lequel s’exercera le jeu de son esprit, libéré...
Qu'en avez-vous pensé ?
12 octobre 2008
Le Bouton

Si je le caresse des doigts, le bouton sort de ses gonds.
Plus il les rend concupiscents, agiles,
Curieux, affables, plus il jubile, plus
Sa liesse devient volubile et nacrée…
Pression magique !
Plus il forme avec l’oripeau
Des émulsions graciles de fibres enlacées…
L’oripeau et le bouton
Se chevauchent, jouent
À saute-mouton, forment des
Combinaisons moins érotiques que
Physiques, gymnastiques, acrobatiques…
Rhétoriques ?
Tantôt cercle onirique, tantôt médiocre rond en plastique mais dont il n’existe pas de variété plus divertissante, mieux encline à se glisser dans la fente, à s’éclipser ; il y a beaucoup à dire à propos du bouton. Exactement tout ce qu’il raconte de lui-même jusqu’à sa pendaison, fil coupé ; perdition du sujet. Voilà l’objet même qui me convient.
Il y a quelque chose d’adorable dans la personnalité du bouton ; d’inimitable dans son comportement. Une réserve, une tenue, une patience sur sa soucoupe. Alors que le zip est plus que misanthrope et semble ignorer tout à fait l’homme, le bouton est fait pour l’homme, il ne l’oublie pas et n’oublie aucunement son devoir.
Si vous disposez de quelques minutes et qu‘il vous chante d’en refaire le chemin avec moi, voici, cher lecteur, pour ta couture intellectuelle, un petit morceau de bouton.
Bouton-pierrafeu. Un bout d’os, un galet percé, une ficelle, une peau de bête et le tour est joué.
Bouton-fibule. Une épingle charnière venue de l’Antiquité s’attelle à la même besogne : la réunification de deux pans de vêtement. Sauf que la chlamyde a détrôné la peau de bête.
Bouton-bourgeon. La frustre agrafe se veut plus efficace. En 1160, le mot bouton est sur le bout de la langue. Du verbe « bouter », comprenez « pousser, croître, bourgeonner ».
Bouton-pratique. Ou bouton qui devient bouton. Au XIIe siècle, voit-on apparaître les premiers escadrons. Sur des vêtements féminins d’abord. Et par souci de commodité pense-t-on. Pour contrer une mode qui prescrivait aux élégantes de porter des manches extrêmement serrées aux poignets, les obligeant à faire coudre chaque matin et découdre chaque soir les manches de leur robe. Evident. Il fallait pourtant y penser…
Bouton-déco. Au XIVe siècle, le bouton se multiplie à l’infini le long des manches, sur le pourpoint, autour du décolleté, envahissant les plis et les déliés.
Bouton-troqué. On raconte qu’au XVIIe siècle, d’énormes boutons d’argent évoquant des scènes bibliques, ornement du costume traditionnel hollandais, servaient parfois de monnaies d’échange aux marchands et aux marins.
Bouton-contrebandier. Quand le bouton se dévisse et se fait calice, l’opium s’immisce et répand son vice.
Bouton-bijoux. En os, en corne ou en métal ordinaire pour le petit peuple ; en or, en perle ou en pierres précieuses pour les princes et les rois, le bouton fait sa conquête des classes. Un faste que l’histoire des rois de France a gardé en mémoire : Philippe le Bon et ses gros boutons d’or rehaussés de perles, François Ier et son manteau garni de 13 612 petits boutons d’or, Louis XIV et ses boutons-rubis pressionnés sur ses habits d’apparats. La classe.
Bouton d’or. Bouton d’art. À la fin du XVIIIe siècle, ça boutonne pas mal à Paris. Centre de tous les plaisirs, le Palais Royal est aussi le paradis du bouton. Les hommes ne lésinent pas sur leur utilisation. Car si l’habit « à la française » a gagné en sobriété, le bouton, lui, se permet toutes les fantaisies, toutes les dépenses, toutes les extravagances. 10 sur le devant, 3 sur chaque revers de poche, 2 sur chaque manche, 6 sur le haut, 6 sur le bas des plis du dos ; le compte est bon.

Bouton-médaillon. Le bouton devient alors un thème de conversation inépuisable et sa décoration, une occupation accessoire mondaine. Un « atelier bouton » auquel s’adonne Marie-Antoinette pour tromper l’ennui et les peintres pour survivre. Fragonard s’essaie aux miniatures, Teniers aux scènes de vie, Rosalba aux monuments de Paris, Isabey aux copies de Boucher et Van Loo. Camaïeu de fleurs, de paysages… Le bouton-soucoupe assorti au service vaisselle.
Bouton-plein d’esprit. Lumières sur les dessous du XVIIIe… Caricatures, mots d’esprit, rébus ravissent l’homme qui porte ses drôles d’idées à la boutonnière. Idées plaisantes ou grotesques, réflexions sur la nature humaine, messages codés qui confinent parfois à l’épigramme amoureuse ou érotique - « Ses yeux enflamment mon nœud. Elle a mon cœur »…

Bouton-polisson. Libertinage et badinage actionnés par des boutons mécanisés, dérobant au regard une image coquine ; au revers d’une redingote, au détour d’un col. Intentions câlines ou crues…

Bouton-empaillé. Les sciences naturelles ont la cote. L’homme herborise d’un regard nouveau la nature qui l’entoure. Buffon, le naturaliste, donna son nom à un type de boutons qui, sous leur verre, présentent une taxidermie d’herbes, coquillages ou insectes.
Bouton-célébration. Le 19 septembre 1783, un mouton, un canard et un coq montent à bord d’un ballon à air chaud lancé par les frères Montgolfier. L’homme fera son premier pas sur les nuages. Le bouton s’offre en commémoration pour des siècles et des siècles...
Bouton-d’opinion. Deux siècles avant l’apparition du badge, le bouton est un subterfuge d’accroche aux idéaux politiques. « Plutôt mourir que de se déshonorer », devise du duché de Bretagne qu’arborait fièrement Chateaubriand, en 1788, sur ses boutons, en signe de rébellion. Scènes d’émeutes, scènes allégoriques crucifiées sur l’habit du révolutionnaire ; la Marseillaise et le Chant du départ claironnés sur les boutons de col. Révolution ou abolition de l’esclavage, même combat boutonnier.
Bouton-argentique. Avec l’apparition de la photographie, certains pensent que c’en est fini de la peinture. C’était sans compter sur le bouton qui réunit les deux disciplines.
Bouton-à la chaîne. À la fin du XIXe siècle, le bouton industriel perd sa signature, n’ayant d’intérêt autre qu’utilitaire.
Bouton-couture. Au début du XXe siècle, l’avènement de la haute couture ne peut tolérer pareille ignominie. « Originalité et qualité ! », revendiquent les couturiers. 80 maisons de couture se disputent les années 30, à raison de 4 collections par an et de 20 modèles par collection, soit un total de 6400 boutons à bijouter chaque année. Gravés, sculptés, ornés de chinoiseries, ils sont parfois si gros que leur tête ne passe pas dans la fente. Alors on les coud, on ferme les yeux des boutonnières. Enfin annoblis motifs décoratifs.
(Boutons de Paul Poiret)
Bouton-bonbon. Amatrice de fermeture éclair, Elsa Schiaparelli n’en appréciait pas moins les boutons, délices édulcorés : insectes, légumes, végétaux, coquillages, caricatures… Éloges surréalistes.

Bouton de récupération. En temps de guerre, les matières premières faisaient cruellement défaut, mais pas les idées ; tout ce qui est trouvé sur les trottoirs est bon pour être bouton : fleurs séchées, cailloux, noyaux de cerise, coquille d’œuf et d’escargot se collent aux semelles, avant de se coller aux boutons.

Bouton-monogrammé. YSL, LV, C, D griffent les boutons de leur sigle ostentatoire ; les maisons de boutons, parangons de tradition, n’ont plus à militer pour la conservation de leur art.
Bouton-contrefaçon. Victime de son succès le bouton de luxe se fait plagier. La copie donne ses lettres de noblesse à un domaine de création qui n’a pas toujours été vu comme tel. Bouton, tu peux relâcher la pression !

Puisqu‘il faut bien nous rendre à l’évidence (et toi, lecteur, en prendre ton parti) : c’est à propos des objets de réputation les plus simples, les moins importants, voire les plus dérisoires que le jeu de notre esprit s’exerce le plus favorablement, parce qu’alors et alors seulement il lui paraît possible de faire valoir ses opinions particulières dans leur forme particulière.
(Poème et texte en italique librement inspirés de l'oeuvre de Francis Ponge, Le Savon)
Article publié dans Magazine, N° 46 (oct-nov 2008)
04 octobre 2008
Bio Pierre Cardin

-1922 : Naissance de Piero Cardin (de son vrai nom) dans la province de Trévise ; fruit de l’union d’un père fantassin et d’une mère amoureuse. À peine le temps de clore les hostilités de maternité, la famille Cardin, ruinée par la guerre, emmaillotte le cadet et s’exile en France. « Je suis français, né Italien ».
- 1936 : Assigné ressortissant français, il ne cherche de poux à personne, sous réserve qu’on le laisse dessiner tranquille sur sa table d’études. Apprentis-coupeur chez un tailleur de Saint-Etienne puis comptable à la Croix-Rouge, il monte à la capitale avant que le conflit mondial n’éclate. Entre chez Paquin, assiégé. Sous la direction d’Antonio del Castillo, il exécute, d'après les maquettes de Christian Bérard, des costumes et des masques pour le film de Cocteau : « La Belle et la Bête ». Car il veut être acteur…
- 1946 : Mais le destin en aura décidé autrement. Après un court séjour chez Schiaparelli, il hume l’air du New Look…Dior se place au premier rang, et lui dans les coulisses. Nommé responsable de l'atelier tailleurs/manteaux, il y reste 2 ans avant de s’émanciper pour monter son affaire de costumes de scène avec Marcel Escoffier, l’assistant de Bérard. Soutenu par Christian Dior, il commence à travestir tous les grands bals mondains (De Beaumont, Carlos de Beistegui, Arturo Lopez).
- 1953 : Présente sa première collection Femme Haute-Couture : 5o modèles structurés, taillés dans des matières synthétiques. Asymétries, hanches cerceaux, épaules pagodes, ventre bulle... Succès planétaire. « Les vêtements que je préfère sont ceux que j’invente pour une vie qui n’existe pas encore, le monde de demain. » Un concept de prêt-à-porter, encore difficile à faire entendre, qu’il est pourtant bien décidé à faire descendre dans la rue. « Ce qui m’intéressait, c’était la masse. Je suis le plus socialiste des capitalistes.» Inspiré par Dior et son Total Look qui, le premier, avait apposé son nom sur des produits satellites, il rêve d’enrubanner ses vêtements dans un « Environnement Cardin », afin d’exclure toute ingérence dans la conception de Sa mode. Sa première boutique Femmes « Eve », au 118 rue du faubourg Saint-Honoré, expose les accessoires issus de ses premières licences.
(Space Collection- automne / hiver 1967-68)
- 1959 : S’ensuit la première collection Homme et la boutique « Adam ». L’habillement masculin n’avait guère évolué depuis 30 ans ; la ligne « Cylindre » bouleversera les codes : vestes sans col à boutonnage, pantalons slim, blousons longs à ceinture haute et zigzags Eclair débridés… Qui mieux que les Beatles pour incarner Sa vision de l’homme moderne. Interloqué par le conservatisme français qui interdisait la copie de griffe, il se dit qu’il doit pallier à cette injustice : «Il faut que les Françaises aient les mêmes droits que les étrangères. » Au-dessus des lois (déjà), il entâme une collaboration avec le Printemps pour une collection Prêt-à-Porter Femmes, « Après tout, ce sont mes modèles… » Tollé général dans le monde de la Couture, on l’accuse de la vulgariser. Indigné, il se retire de la Chambre Syndicale de la Haute-Couture (pour se faire rappeller quelques années plus tard) et engage une série d’exclusivités en Italie, en Allemagne, en Grande-Bretagne et au Japon. « La symbiose de la créativité et du commerce ne s’apprend pas. C’est comme une plante qui produit des fleurs et des feuilles. Dans mon cas, quelque chose d’assez naturel. »

-1969 : Après le cosmocorps (1963), le vinyle, la Cardine (fibre aux vertus rigidifiantes inventée par le magicien Cardin) ou les costumes Star-Strek (1968), la collection « Spatiale », inspirée par le costume lunaire de Neil Armstrong — que le couturier a lui-même enfilé — parachève l’idée de mode unisexe. « Le cercle est le symbole de l’éternité. Je suis un Pierrot Lunaire fasciné par le cosmos.» Un cosmos bientôt pollué par les quelques 700 licences Cardin…Épaulettes éventails, chapeaux coniques, lunettes intergalactiques, manteaux à lamelles de computer ; détails chics et chocs qui ont nourri toute une génération de créateurs : « Avec lui, j’ai appris qu’on pouvait faire un chapeau avec une chaise » dixit Jean-Paul Gaultier, ex-assistant Studio.
- 1977 : Premier couturier occidental à coloniser l’Extrême-Orient ; aussi populaire que De Gaulle en Chine. Deuxième couturier-mécène, après Poiret, à s’offrir un théâtre gracieusement financé par ses licenciers vache-à-lait : le Théâtre des Ambassadeurs se fait massacrer en Espace Cardin. Deuxième couturier-ensemblier --— toujours après Poiret -— à signer des collections de design : « Sculpture utilitaires ». Premier couturier-épicier (et dernier, espèrons…) à troquer sa blouse surpiquée contre une toque étoilée : moutarde et sardines Maxim’s, chocolat Cardin, on n’y comprend plus rien… « J’ai crée tout ce qu’il est possible de créer, du parfum aux boîtes de sardines, jusqu’à ma propre eau. Pourquoi pas ? » Une boulimie de commerce non-équitable, avec pour message subliminal : « Estimez-vous encore bien heureux de pouvoir acheter du Cardin ! », qui le discrédite en couturier tiroir-caisse. Le fric, c’est chic.
(Pierre Cardin devant Maxim’s, 1983, Pékin)
- 198O : Célèbre ses trois « Dé d’or de la Haute Couture française » (1977, 1979, 1982) et le rayonnement de sa multinationale. Le Studio Environnement prospère, il n’arrivera pourtant jamais à la cheville des Wiener Werkstätte. Peu lui importe, à son tableau de chasse, d’autres victoires à venir. Pour qui considère le travail comme une religion — « Sur la plage, je suis crispé » — la vie n’est qu’addition, jamais de soustraction ; la genèse d’une création comptant plus que son aboutissement. Mauvais calcul… Quand le provisoire bâclé perdure, l’image de marque se laisse peu à peu entâcher par la médiocrité.
- 1991 : Premier défilé de mode sur la Place Rouge de Moscou. Premier couturier à siéger à l’Académie française et à l’Académie des Beaux-Arts. Gradé chevalier de la légion d’honneur et ambassadeur de bonne volonté de l'UNESCO. Primé par le Saint-Exupéry pour son Conte du ver à soie... Les médailles, il les a toutes eues ; les critiques aussi. Rétrospective de 40 ans de carrière, à Kyôto, parce qu’« À l’étranger, il y a moins de jalousies ». Et pour cause, son empire s’étend sur plus de 100 pays et ferait travailler 180 000 personnes dans le monde. La légende raconte qu’il a envahi les Champs Elysées, qu’il possède 4 immeubles de 8 étages, 2 hôtels, 1 théâtre, 5 restaurants, une maison dans le Midi (le palais Bulles), des appartements à New York et Barcelone et le château du Marquis de Sade, à Lacoste. Mais un jour, la course se brise net : «J’avais une cote extraordinaire. Bien évidemment la roue tourne. J’ai arrêté parce que faire de la couture, c’est comme si votre article était copié avant de paraître. »
(Le palais Bulles)
- 2008 : Tamponne une 46ème fois son passeport pour la Chine, lui que l’usure du temps n’atteint pas. Au passage, puisqu’il ne peut s’empêcher de prophétiser, le Nostradamus de la Couture y va de son petit oracle : « La Chine deviendra l'un des acteurs majeurs de la haute couture et pourrait même dominer ce marché au cours du 21e siècle ». Diplômé en procès de plagiat, il se serait bien vu en coller un à la marque Paul et Joe, si l’un et l’autre des protagonistes n’avait vu l’intérêt commun d’un règlement à l’amiable. Un nom trop vu, trop entendu qu’il faut redorer, mais qui, à défaut, reste encore le sien…
(Défilé de mode de Pierre Cardin "Printemps-Été 2008 "dans le désert de Gobi)





