15 avril 2008
La cravate
Une fois n'est pas coutume.
La dernière fois, je vous avais parlé de la botte. Aujourd'hui, nous traiterons de la cravate (oui, le dernier Numéro de Magazine est sorti). Et je dois avouer que je me suis encore bien éclatée sur le sujet. Tant d'anecdotes à éluder !
C'est toujours très difficile de condenser des siècles et des siècles en 3 pages, mais là est le challenge. Ne pas se laisser submerger par l'information (car on voudrait tout raconter) pour synthétiser de la façon la plus claire et rythmée possible, tel est mon propos. Je sais, je radote peut-être mais pour moi, l'histoire est une matière vivante, vibrante, je voudrais la dépoussiérer toute entière pour vous la faire aimer..
Vous verrez, avec la cravate, que la mode n'est pas qu'une simple lubie esthétique, elle signifie beaucoup plus qu'elle ne veut bien le dire. La mode ainsi décryptée comme acteur de de l’évolution des mentalités, de la libération des mœurs, de l’émancipation féminine. La mode comme révélateur d’un subconscient qui, au-delà d’un bout de tissu, souligne le rapport de l’homme à la société.
Je vous laisse vous faire votre propre idée sur le sujet...
C'est parti !

Cravate à pois, cravate de soie ; régate de jour, papillon de nuit ; nœud simple, nœud gordien ; un champ lexical d’investigation fertile en points d’interrogation, qu’elle suspend aux cous de nos hommes. Flèche phallique pointant du doigt le centre de gravité du mâle, elle codifie son époque en soignant son apparence. Discrète, arrogante ou avilissante, raconte-moi ton imprimé et je te dirais qui tu es.
Du degré zéro de la cravate : son étymologie.
En préambule, réfuter une idée reçue, entérinée par notre dictionnaire: si les Croates sont à l’origine de sa diffusion, ils n’en ont pas la paternité. Une étude philologique s’est imposée, pour découvrir quelques occurrences du mot et couper l’herbe sous le pied à cette thèse erronée. D’une bande de parchemin qui usurpe son identité (France, XIVe siècle), au terme de « cravata » (Italie, 1590) qui traduit du latin son ancêtre antique – le focale –, la cravate n’est pas sans histoires et possède même sa préhistoire : le dit focale est une écharpe nouée aux cous des légionnaires romains, comme compagne contre le froid.
(soldats romains portant le focal, détail de la colonne Trajane, à Rome)
Il faut ensuite patienter quinze siècles pour la retrouver enfin. Car, de l’Antiquité au XVIe siècle, le cou s’offre aux courants d’air ; avant qu’une Renaissance ne l’humanise d’un col rond (puisque, c’est confirmé, la terre est ronde), qu’une Contre-Réforme catholique ne le paralyse d’une fraise (puisque l’hégémonie espagnole répand son austérité) et qu’un Roi Soleil ne lui préfère une collerette (puisque Louis XIV est Le Dieu Tout Puissant des modes XVIIe).
De la popularisation du foulard croate : retour sur une falsification de l’histoire.
1635, à mi-chemin de Trente ans de guerre (1618-1648), la garnison royale française se fait moucher par des mercenaires croates «tendance» recrutés hors frontières pour ravitailler de chair barbare les canons rouillés. Distingués d’un foulard savamment lesté autour du cou – accessoire jusque-là inconnu au bataillon – les fantassins alliés séduisent l’œil et la frilosité de nos coquets officiers français qui, de retour de campagne en 1650, s’affichent en fanfarons « branchés », la mousseline de soie courant vaporeusement sur l’habit de Cour.
(le foulard croate, so trendy!)
Une noblesse conquise – puisque toujours friande d’ornements militaires – et une mode qui se répand comme une traînée de poudre, favorisée par celle des perruques tombantes qui, dissimulant les collerettes empesées, les rendaient inutiles. Apportant ensuite leur petite touche de raffinement, les aristocrates modelèrent la simple étoffe en un large nœud de mousseline ou de dentelle, ressemblant bientôt à un grand papillon. Lépidoptère qui ne prête pas encore son nom à ce nœud dérivé que nous marginalisons tant, mais qui débouche sur un nouvel événement militaire : la Bataille de Steinkerque (1692). Ce bouleversement des pratiques cravatières que Voltaire a vulgarisé dans un épisode-feuilleton du Siècle de Louis XIV, scénarise une fois de plus le flair de ces hommes de terrain qui, dans la précipitation d’un appel au combat, coincèrent négligemment les extrémités des pans de leurs cravates dans l’une des boutonnières de leur veste - la sixième, précise la légende - en faisant un « It ». Désinvolture, fonctionnalité, stabilité au vent ; succès commercial attendu. Il ne manquait plus que leurs épouses ne les imitent… Ce qu’elles firent, se piquant de quelques boutonnières sur leurs robes.
(Uniformes de la Marine royale, 1688)
De la succession des styles et des Régimes : lexique politisé.
Feu Louis XIV (1715). Fin de la déconnade. Le stock remet de l’ordre dans les rangs. Ce simple rectangle de tissu blanc – cette fois dépourvu de pans dégoulinants – enroulé autour du col relevé de la chemise puis épinglé à l’arrière (le manuel d’installation était fourni à l’achat), martyrisera durant plus d’un siècle le cou de nos bons bourgeois.
(un bon bourgeois bien dans son stock et sur ses patins, 1798)
D’antan, il fallait souffrir pour être viril. Par son aspect austère, sa rigidité empesée, le stock répond symptomatiquement à la raideur de cette ère gangrenée de nouveaux riches. Et traduit de sa sobriété vestimentaire - contrastant avec le goût français froufroutant - une anglomanie déferlant sur une France alors portée par les Lumières. Les « petits marquis » libertins surent néanmoins l’agrémenter d’un soyeux ruban noir, le solitaire (ruban noué sous les maxillaires qui, originellement, maintenait les cheveux du catogan – la perruque ayant déchu).
(le voilà le ruban noir)
Et finir par se faire jeter aux orties de la Révolution. Abolition des privilèges, fin de la « Stock torture », débuts de la Terreur. Eclats et provocation. Rejet du bon ton. D’« Incroyables » effrontés, de jeunes écervelés du Directoire, désireux de goûter jusqu’à l’absurde aux plaisirs de la liberté magnifiée s’ingénièrent à se déguiser sous de difformes habits aux tailles épinglées, aux épaules caricaturées, aux cheveux de chiens mouillés et aux cravates-châles criardes, très envahissantes... Elles grimpaient jusqu’aux oreilles. Un véritable manifeste d’anarchie que cette jeunesse dorée parisienne, ancêtres des zazous, voulut relayer en transgressant les codes vestimentaires de son époque carcan.
(Les fameux "Incroyables")
De l’âge d’or de la cravate : Traité de cravatologie.
À cet instant de l’histoire, débarque Brummel (1778-1840) sur son cheval blanc. Incarnation sérénissime du dandysme, le favori du Prince de Galles consacrait six heures par jour à se vêtir, donnant raison à sa définition: « Le dandy est un homme dont l’état, le travail et l’existence consiste à porter des vêtements… Alors que les autres s’habillent pour vivre, il vit pour s’habiller ». Maniaque du linge immaculé, perfectionniste du pli, il vit fleurir entre ses doigts quantités de cravates aux formes les plus bouffonnes, aux nœuds les plus scandaleux.
(Très saillant ce caleçon moulant.. Ah Brummel le sens inné de la séduction !)
Tandis qu’Alphonse Daudet planchait sur la rectangularité de son nœud, Baudelaire rimait sur son asymétrie et Mallarmé se sentait pousser des ailes géantes. De nombreux traités de cravatologie parurent alors pour remettre de l’ordre dans l’art. Le plus courtisé, celui du pseudo-baron Emile de L’Empesé : L’Art de mettre sa cravate de toutes les manières connues et usitées, enseigné et démontré en seize leçons.
(Traité d'Emile)
14 cravates différentes et 18 variantes — compter « content » le nœud papillon ; fin XIXe on faisait encore l’amalgame. Parmi elles, figurait l’ascot (du nom de sa course hippique) ou cravate à nœud gordien (par référence au Grand Alexandre qui, de la pointe de son épée - Zorro n’a rien inventé - dénouait le mic mac). Une dénomination paradoxale, puisqu’en réalité le nœud à pans croisé est l’un des plus sommaires qui soit. Il n’en marqua pas moins sa génération d’aristos fin XIXe (mariages, promenades du dimanche ; l’y croisait-on qu’en de mondaines occasions) mais surtout, il offrit à l’épingle son essor. Qu’elle en profite, elle sera bientôt proscrite.
(Charles Haas photographié par Nadar, 1895)
De la standardisation de la cravate : l’industrie du p-a-p.
Il suffisait d’une Révolution Industrielle, source d’émergence d’une classe moyenne, et de nouveaux modes de vie, pour que notre cravate des « Temps modernes » s’affûte.
(Sur ce tableau d'Edouard Manet, Le Balcon, 1868-1869, vous ne pouvez la louper la régate.)
D’abord en 1860 sous la forme de la régate – car on la voyait souvent pendue au cou de riches plaisanciers - puis vers 1925, telle que nous l’apprivoisons : infroissable et indémodelable. Triomphe du col mou sur le col dur. À tous les « taylorisés », il fallait une cravate stable, solide et facile à nouer, répondant à un besoin de simplicité et de confort allié à une vie plus active. Triomphe des canons pratiques sur la poésie des noeuds savants.
(Marcel Proust à 15 ans, photographié par Nadar)
Marquant la fin de la diversité des formes, mais compensant par une effervescence stylistique de matières, couleurs et motifs (fin de la monochromie Noir/Blanc), elle s’accomplit - non sans peine - cravate en état de sobriété.
De la question des femmes : la Belle Epoque androgyne.
Si la présence constante des femmes dans l’univers masculin de la cravate s’est illustrée au XVIIe siècle par la lavallière – grand papillon noué cérémonieusement autour d’un col mou, accolé au nom de l’une des duchesses favorites de Louis XIV, ayant malicieusement copié son aimé souverain dans l’intention d’obtenir ses grâces – ce nœud coulant ne demeura pas longtemps au rang de simple coquetterie.
(la lavallière ici portée par un homme, Reynaldo Hahn, photographié par Nadar.)
Lorsque jaillirent, du bas-fond des conventions, les premières idées féministes, la cravate (la vraie) devint pour les femmes un moyen d’expression efficient dans leur lutte pour l’émancipation : Georges Sand n’emprunta pas qu’un prénom virile, un costume trois-pièces aussi. La « garçonne », personnage emblématique des «Années Folles», corollaire de l’évolution du statut de la femme aux lendemains de la Première Guerre mondiale, ne fera qu’accentuer la masculinisation de l’accoutrement féminin (cheveux courts/pantalon/col/cravate) et leur indifférence envers le sexe opposé désormais décrété comme égal – même si de telles provocations ne purent s’exercer que sous l’aura de scandaleuses créatures lesbiennes telles Colette, Nathalie Barney… Malgré tout, au fil des décennies, le penchant « homo-sexuel » de la cravate s’affirma (on ne gagne pas à tous les coups).
(Colette armée de sa plume et de sa cravate)
Du coup de gueule de la cravate : action, réactions.
1968 : La cravate se porte sur l’épaule gauche. Déconsidérée, serpent à sonnette mascotte de la convention bourgeoise qu’on voudrait guillotiner, la jeunesse enragée prophétise sa mort. Mort aux règles hiérarchiques. Mort au patriarcat, par étranglement -— resserrer le nœud d’un cran. Mort aux cravates ruban bien pensantes. Flèches empoisonnées.
(Vous ne saviez pas qu'Adamo était non seulement engagé, mais very funny !)
Au sortir de cette crise salutaire, celle qui souffrait de n’être plus qu’un accessoire-contrainte imposé dans toutes les sphères de la sociabilité (lycée, bureau, famille), réapparaît libérée (large, au nœud épanoui et bout aiguisé pour contrecarrer le bout carré), telle qu’elle était née trois siècles plus tôt : comme un pur exercice de style.
Du dénouement de la cravate. Fin de l’histoire.
C’est alors que, passé la barre des 80, déteignirent sur l’armure nattée les tonitruantes déflagrations de l’humour grivois BD, Made in America (Bugs Bunny loquaces, têtes de mort = MDR) ; « Humour et parodie des motifs classiques » précisent-ils sur le passe-pan.
(Hum... Un petit bijou que cette cravate !)
Et s’affichèrent en lettres désinhibées des phrases rédhibitoires («Voulez-vous coucher avec moi ce soir ?») ; cravates speed dating à caractère « conversationnelles », lancées par des pros du marketing. Grossière et empâtée, la cravate crève de retrouver une crédibilité. Raser les murs pour se faire plus discrète, à l’aune du troisième millénaire. Au jean slim, elle répond au diapason de la saison. Au jeunisme du dandy ébouriffé, elle met l’accent sur la chemise débraillée, et brise les chaînes du col boutonné. En réaction malveillante contre le pingouin ringardisé sorti des girons formatés d’HEC, l’homme de son temps sait que la « branchitude» n’est plus qu’une question d’attitude. La « cravate touch » se passera donc d’excentricités : Less is more.
("Less is more" on a dit ! Ensemble Paul Smith - Non, vous ne pouvez plus l'acheter.)
14 avril 2008
Bio Steven Meisel

1954 : Naissance à New York. Les fées de la mode se penchent sur son berceau. « J’ai toujours su que je travaillerais dans le monde de la mode ».
1966 : Dès son plus jeune âge, il feuillette les magazines de mode. "C'était un échappatoire", confesse-t-il, mais on ne sait pas très bien de quoi. Avec la permission d’une mère conciliante, il sèche les cours afin de pouvoir les lire le jour même de leur parution. "J'étais obsédé par les magazines, ça me rendait dingue !".
1975 : Etudie l'illustration de mode au collège d'Art et de Design puis pénètre dans le Saint des Saints : la Parsons School of Design, mais ne juge pas nécessaire de terminer ses études. "Je m'ennuyais". Préfère suivre son chemin, tout tracé. Après avoir fait ses classes pour Halston (petits jobs de dessinateur) et pour le New York Rocker (quelques articles de mode), il s’illustre pour le Women's Wear Daily.
1978 : Sent le vent tourner. La mode ne se fera pas sans lui. Une mode qu’il veut critique, bien que sophistiquée. Il décide de retourner à l’école, non pas pour enrichir ses références artistiques – la coupe est pleine — mais pour prendre des cours de photographie. Ses parents, toujours aussi conciliants, lui achètent un appareil. Il commence en faisant des tests-shots de jeunes mannequins pour Seventeen, tout en travaillant pour le Soho Weekly News.

1982 : La rédactrice de mode Annie Flanders (Buzz, Details) lui commande sa première couverture de mode ainsi qu'un rédactionnel sur les vêtements en plastique. Conquise, elle le recommande auprès de son amie Frances Grill, un agent de photographes à la recherche de nouveaux talents, auprès de laquelle il fait forte impression: "Il connaissait en détail chaque photographe et chaque mannequin". Conquise, elle le recommande à Kezia Keeble, des éditions Conde Nast, qui lui propose de faire la cover du petit dernier, le magazine Self. Il en fait une demi-douzaine, contribuant au succès de ce nouveau magazine qui se vendit à plus d'un million d'exemplaires. S’ajoutent ensuite des commandes régulières pour Mademoiselle et son équivalent italien, Lei, puis de temps en temps pour le Vogue US.
1985 : Débute sa collaboration avec Fabien Baron sur les campagnes publicitaires de Barney’s puis se popularise en tirant le portrait de son amie Madonna. « Shoote » aussi la jaquette de son album « Like a Virgin ».

1990 : Monopole éditorial. Devient le photographe prolifique attitré de Vogue US et Vogue Italie pour lesquels il réalise bon nombre de couvertures ainsi qu’une partie du rédactionnel mode. Ses campagnes publicitaires pour Lancôme, Valentino, Gianfranco Ferré, Dolce & Gabbana, Gap.. ainsi que des reportages de mode pour toutes les éditions de Vogue (Vanity Fair, Allure) lui assurent un salaire contractuel de 2 Millions de $, le couronnant photographe de mode le mieux payé au monde. Le magazine américain Photo le classe 6e parmi les 100 VIP people de la photo. Poser pour lui devient gage de réussite : Christy Turlington, Naomi Campbell ou Linda Evangelista lui doivent tout. Climat de confiance, ambiance sonore électrique, énergie stimulante, telle est sa recette du glamour. « He has a real sense of fashion direction » s’extasie sa Boss, Anna Wintour.

1992 : Année érotique. S’engage dans la lutte contre le Sida et publie un « close-up » anatomique dans le N° « Erotica » de Visionaire, album de mode multi-formats, précurseur du livre Sex pour lequel il sera aussi le photographe attitré. Année grunge. Légendaire collection sulfureuse signée Marc Jacobs pour Perry Ellis, légendaire éditorial licencieux signé Steven Meisel pour le Vogue US.

1995 : Déclenche la polémique avec une campagne décriée comme «pédophilie pornographique» pour Calvin Klein Jeans, deux ans après avoir répondu à la première contreverse Kate Moss, portée aux nues de la tendance misérabiliste «Héroïne chic», (campagne CK Underwear) en publiant laconiquement dans le Vogue Italie une série titrée « the Good life » représentant le non moins misérabilisme d’une famille monoparentale d’après-guerre.
(os saillants, teint blafard, yeux cernés, la tendance "Héroïne chic" fait polémique au milieu des années 90)
1997 : Collaboration avec Gianni Versace. La villa de Miami South Beach se transforme sous le crépitement de ses flashs en une dramaturgie éclairée ; dénonciation d’un monde où le pouvoir et la richesse n’ont rien à voir avec la spontanéité. Son cheval de bataille : l’éphémère de la mode contre la mode elle-même. Docu-fiction sur un L.A friqué, paradis baroque, qui annoncera la tragédie… Juillet : Assassinat du couturier sur son pallier. Où finit la fantaisie et où commence la réalité ?

2000 : Exposition-hommage à Versace, à la White Cube Gallery de Londres. Confondant photographie de magazine et portrait d’Ingres, cette parodie du luxe haute-couture est un pied-de-nez à toux ceux qui pensent qu’un photographe de mode n’a pas sa place dans une galerie d’art. 40 000 à 100 000$ de gain journalier (selon le magazine List), de quoi faire saliver le plus commun des mortels galeristes.

2007 : Utilise les pages de Vogue Italie comme un forum de discussion « Aware ».
Campagne « Hollywood Style » pour ridiculiser la fascination du grand public envers les starlettes.
Campagne « State of Emergency » pour dépeindre le climat d’insécurité croissant aux Etats-Unis.

Campagne « Super Mods enter Rehab » pour militer contre la tendance auto-destructrice de trashification.

« Steven sent l’évolution de la mode, ses changements, ses humeurs, ses nouveaux visages...» souligne encore Anna Wintour.
(ici, vous reconnaîtrez l'influence Ballets russes : Bakst, Arts Déco, Poiret...)
S’expose à la critique au Musée d’Art contemporain de Toronto. «Future Species : Steven Meisel / Makeover Madness» relaie une de ses campagnes dénonçant les déviances de notre culture basée sur l’apparence et le culte du corps.

Mais lui ne se sent pas concerné, botox et liftings pourtant non dissimulés.
Faites ce que je dis, pas ce que je fais…
* Bonus :

Il ne pouvait passer à côté: la guerre en Irak. Motif de propagande ou dénonciation ? Nous sommes toujours dans le doute avec Meisel...
11 février 2008
Edito Magazine, N° 43 (fév-mars 2008)

Parler des choses ou des gens
"La population des villes est en constante augmentation. C’est peut-être pour lutter contre la solitude urbaine – phénomène corollaire – que les médias présentent toujours des visages ; connus ou en passe de le devenir ; grave ou rieur à la pose ou en action.
Une interview sur un sujet ?
Non plutôt l’interview d’une personnalité, ou mieux son portrait. Et la lutte est inégale. Certes, les gens parlent des choses, mais l’empathie l’emporte toujours. Face à l’humain, la sympathie ou l’antipathie, la soif de s’identifier ou le besoin de cristalliser son ressentiment prennent toujours le pas, et ne restent que les gens. Il y a pourtant quelque noblesse à faire vivre des idées, à bousculer des concepts ou à penser demain, mais l’époque ne doit pas être à ça.
Une piste : si l’information devient un spectacle, c’est peut-être dans ce qui se présente comme spectacle qu’il faut chercher l’information."
Angelo Cirimele
La botte, ça vous botte ?
Ahhh ce texte, il me tient vraiment à coeur de vous le faire découvrir car il augure d'une longue suite de mots...
Encore une fois, c'est Angelo Cirimele (rédac chef de Magazine) qui m'a fait confiance sur ce coup et je ne cesserais jamais assez de le remercier... Car il me donne des ailes !
Poirette et son orchestre présente... (vous entendez les tambours ??) une nouvelle rubrique éloquemment/élogieusement nommée "Histoire"...
Car "La mode a une histoire et nous allons l'examiner par morceaux, en commençant par en bas et ce qui touche terre : la botte " (reprise du sommaire de Magazine)
J'espère que ce périple au fil des siècles vous laissera le sourire aux lèvres, car c'est ce que j'ai voulu démontrer en abordant la mode d'une point de vue "historiettes anecdotiques".
Rions de la mode car elle est drôle ! (sans oublier tout de même que tout ce que nous portons aujourd'hui est influencé par notre histoire, quand même un peu de sérieux...)
"Dans un monde construit par les hommes et pour les hommes, la botte naît comme l’emblème suprême de la virilité. Aux hommes, la gloire et la puissance que précisait le costume. Aux femmes la futilité de la mode, expression de leurs charmes. Et gare à celles qui osèrent défier les règles de bienséance : Jeanne d’Arc et ses cuissardes masculines furent brûlées vives. La botte est de tradition masculine. Point de discussion.
Encore n’est-elle qu’une parade pour impressionner l’adversaire sur les champs de bataille ou faire le paon dans les salons. Ah, les bottes de mousquetaires ! Celles qui moulent mollets et cuisses et s’épanouissent en entonnoir… Comme elles ont fait fantasmer les dames avant de ravager leurs robes de leurs éperons. Soulier de désir et de domination, les hommes la cajolent. Louis XIV la chérit de lingerie et lui consacre même un budget « recherche ». Une petite intention qui sera récompensée d’un blason, celui même épinglé sur le veston du cordonnier Nicolas Lestage, pour sa création « Haute-Couture » d’une paire de bottes sans couture. Sans concession, la botte martiale ultravirile s’assouplit progressivement à la fin du Premier Empire, tandis que les femmes de l’aristocratie marchent toujours sur des œufs. Trois pas de souris, pas plus que ne peuvent supporter leurs chaussons de brocart aussi minces et friables que du papier. Le reflet d’une intense activité… en comparaison des solides bottines de cuir noir que portent leurs servantes. 1830, une mini révolution passe inaperçue : la bottine se conjugue au féminin ; un compromis subtil vers l’émancipation féminine… Ils avaient déjà lâché du leste sur les bottes d’équitations, concédées aux amazones pour leurs randonnées équestres – bien qu’à une seule condition : la sobriété – ils acceptent désormais qu’elles fouinent dans leur vestiaire. Comment les hommes n’ont-ils pas vu le danger s’immiscer sur la pointe des pieds ?
(bottine Barette, 1880)
Sans doute par faiblesse des sens… Laçage latéral ou enfilade de petits boutons ronds, la bottine enivre la raison. D’une mode qui comprime le buste des femmes dans des corsets, elle enchâsse bientôt le pied et le mollet dans des exiguïtés de cuir ; pied menu pour de menus plaisirs… Il s’agit surtout de dissimuler le pied, objet de mille tentations. La morale victorienne, dans sa négation du corps, veut ravir au regard masculin les chevilles féminines. La reine Victoria somme son bottier de guérir cette déviance pernicieuse. J.Sparkes Hall imagine alors un modèle adapté aux promenades bucoliques dans les herbes écossaises du château de Balmoral. Pourvue de semelles résistantes, plus haute, bicolore et lacée sur le devant, la « botte de Balmoral » est adoptée à l’unanimité par ses sujets. Créée pour apaiser les ardeurs, elle ne fait pourtant que les raviver. Les interdits poussant au vice : un soupçon de jupon relevé et c’est l’émotion. En soulignant le galbe du mollet, le laçage étroit et compliqué de ces bottines montantes stimule les rêves érotiques de ces messieurs. Et le retour du talon n’est pas pour leur déplaire. Ainsi apparaît, dans cette Angleterre pudibonde baignée de tabous, le fétichisme. Bottes et talons hauts ne seront plus jamais dissociés du mot érotisme. L’amour est chaste quand la femme ôte ses bottes, pervers quand elle les garde. Nul doute, la femme a trouvé son arme de séduction massive…
(bottine de Balmoral)
Pas question de s’arrêter en si bon chemin. Après la démocratisation de la bottine due à la Révolution Industrielle, qui fait naître une once d’égalité entre les classes et les deux sexes, deuxième avancée pour l’émancipation féminine : les premières bottines imperméables. Il fallait y penser : imperméabilité = mobilité = liberté. Miracle, les femmes sautent dans les flaques, Vive les bottiers ! Les robes se relèvent et découvrent le pied, ce qui enhardit les fabricants à rehausser leurs créations d’excentricités. A la Belle Epoque, rien n’est jamais « Too much » pour se rendre à l’opéra, surtout pas les motifs floraux et ornithologiques. Une oisiveté qui a fait son temps et que la guerre des tranchées ne tolèrera pas. Les femmes deviennent actives. Les lacets sont de trop, le temps n’est plus à perdre. Aussi crie-t-on au génie quand le bottier Charles Goodyear décide de les bannir. En 1915, l’ourlet remonte pour cacher encore ce genou que Melle Chanel ne saurait voir. Ce faisant, il relaye la bottine au grenier qui se fait piquer la vedette par l’escarpin, nouveau faire-valoir des bottiers. Les hommes se réapproprient leurs biens.
(bottine from USA,1920)
Passé le traumatisme des deux guerres, on ne peut plus voir la botte en peinture. Assimilée à la botte du IIIe Reich, il faut laisser passer deux décennies pour l’effacer de sa douloureuse mémoire. Le New Look ne leur laisse d’ailleurs aucune chance car on verrait mal une paire de bottes s’accorder aux jupes amples, tailleurs et total look Dior… La femme revient à ses premiers amours, la coquetterie, celle qui lui a tant manqué pendant la guerre. Ne lui parlez pas de féminisme, elle n’en a cure. Elle veut être belle et désirable, tout simplement.
(rien à voir avec les années 50, mais je la trouvais vraiment très élégante/galante cette bottine 1880 en chevreau de Hayes, alors au diable la chronologie !)
Les années 60 ne l’entendent pas de cette oreille. Avec la contestation étudiante, le mouvement féministe reprend du galon. La révolution sexuelle est en marche. Il lui faut un symbole fort. Et de retourner fouiller dans la penderie de leurs hommes. Cette paire de botte sera parfaite. En 1962, la presse s’étonne de ces hautes bottes remises au goût de l’époque par Balenciaga. Trois années plus tard, Courrèges achève la métamorphose. La botte lorgne désormais sous les minijupes des filles, la bottine s’écrase sous les pantalons droits. Un effet boule-de-neige qui déguise la femme en « Power Woman » ou en femme de la galaxie. Bottes en cuir à talons aiguilles d’Emma Peel ou « Go-Go Boots » cosmiques en plastique blanches de Courrèges, à chacun son style. Les Beatles optent pour le bottillon à gousset élastique, Barbarella (alias Jane Fonda) pour les cuissardes, John Travolta pour la santiag, Janis Joplin pour la bottine « Flower Power » seventies, les Claudettes pour les « Disco boots» à paillettes… Les années 80 raffolent de la haute botte en cuir de la business woman. Et les années 90 des boots Doc Martens, qui avec un jean ou des collants dentelle, remporte tous les suffrages.
(Go-Go Boots Courrèges)
La suite n’est qu’une longue liste de noms qui font rêver : Kélian, Jourdan, Hardy, Cox, Clergerie… Bottine mutine ou botte impérieuse, selon, donnent aux femmes une allure désinvolte de femmes fatales, lascives et dompteuses. La demande est telle que les designers d’Ikea se mettent à concevoir des dressings adaptés à la hauteur des tiges de bottes. Légitimée par tous, la botte se fond aujourd’hui si naturellement dans le décor que l’on en oublierait presque son côté « réac » ou subversif. Quant à la bottine, devenue ringarde, il a suffi d’un anglicisme pour lui redonner de l’éclat: Low Boots, ou comment faire du jeune avec du vieux. La barrière des sexes est bel et bien franchie, banalisée au point que la tendance s’est inversée, la botte est désormais attribut féminin ; si bien que l’on serait choqué de voir un homme arborer des cuissardes en ville. Reste encore les catwalks où tout est permis, et ce n’est pas Galliano qui s’en prive…"
(là non plus pas de logique, mais pour finir en élégance, je trouvais que cette bottine 1880 - encore ! Décidément ce sont les plus chics - cristallisent toute l'image/l'idée que l'on se fait de la bottine mutine. Quand aux bottes impéreuses, pas besoin de venir sur ce blog, vous en trouverez à tous les coins de rue..)
I hope you have enjoyed it !
Bio Twiggy la Brindille
Toujours dans la continuité, ma dernière biographie pour Magazine — qui vient de sortir ! (pour ceux qui le ratent toujours, cette fois vous n'aurez pas d'excuse...)
Donc oui, une biographie sur Twiggy, notre icône à toutes !
Elle m'a vraiment plue cette bio à écrire, je ne sais ce que vous en penserez, mais moi j'y ai pris du plaisir...
Je vous laisse la découvrir par vous-même cette brindille..
1949 : Naissance à Neadsen dans la banlieue londonienne, d’un père menuisier, d’une mère ouvrière en imprimerie et caissière en supermarché.
1965 : A 16 ans, Lesley Hornby mène encore une vie paisible chez papa et maman. La semaine, elle bûche sur son bac, le samedi elle est shampouineuse pour gagner de l’argent de poche qu’elle dépense illico en petites robes hors de prix, le dimanche elle danse avec ses copines sur les tubes des Beatles. Passe un drôle de gars en Triumph Spitfire décapotable, Nigel Daves. «Que vous avez de beaux yeux, Mademoiselle». Il l’entraîne chez Léonard ; une coupe à la garçonne, un balayage et des rajouts de faux cils plus tard, son air lunaire placardé sur la vitrine du meilleur salon de coiffure londonien fait mouche. Passe la rédactrice du Daily Express pour une coupe-brushing. Le lendemain, elle fait la couv’. Lui manquait un pseudo : Twiggy, dit « la brindille » (on comprend pourquoi :1,69m pour 41kg). Nigel, son pygmalion-agent-amant, devient Justin de Villeneuve, se réservant la particule et le pactole.

1966 : Elle rêvait d’être styliste, elle est devenue icône. Paris l’acclame, New York la convie en super-star, Tokyo lui affrète un avion charter. A une presse déchaînée, elle répond de sa verve et de son accent cockney, que personne ne comprend. On lui lance une collection éponyme, elle en ajoute une autre de sous-vêtements et met toute la ville au régime. On lui augmente son cachet de 300 à 1000 francs l’heure de pose, elle claque tout en Rolls et Jaguar, avant même de passer son permis. On lui fait pousser la chansonnette, elle ne s’émeut pas de son flop. Pas le temps de se retourner. Mary Quant et sa minijupe la prennent en égérie, The Daily Express la couronne « Face of 66 », et l’Amérique « Woman of the year », mais elle ne peut assister à la remise du prix, en raison d'une poussée d’acné.
1969 : Après quatre années d’hyperactivité, Twiggy reprend son souffle et décide de quitter la fashion car «On ne peut pas servir de cintre toute sa vie ». A 20 ans, elle est multimillionnaire (avec un salaire dépassant celui du Premier ministre) et déjà retraitée. Il faut penser à la reconversion. Ce sera la chanson et la comédie, pas très original, mais elle ne peut prétendre au job de caissière.

1972 : Sur le conseil de son ami Paul Mc Cartney, elle va toquer à la porte du très controversé metteur en scène Ken Russel. Il lui fait miroiter un premier rôle dans sa comédie musicale The Boy Friend, sous réserve qu’elle apprenne les claquettes. Elle s’acharne, remporte le rôle et deux Golden Globe Awards. Puis elle tombe amoureuse… de l’acteur américain Michael Witney. Et plaque tout pour lui: l’Angleterre, la gloire, papa-maman. « Je ne rêve que d’une chose, me marier et avoir des enfants » déclare-t-elle à la presse avant de s’envoler en lune de miel aux Etats-Unis et de disparaître des kiosques.

1974 : A 25 ans, elle rédige son autobiographie. Tant de choses à dire, déjà, dont cet aveu qui fait rager plus d’une boulotte ; elle qui, la première, avait déclenché la polémique sur le modèle anorexique qu’elle imposait aux jeunes filles : « A 16 ans, j’étais une petite chose fluette et marrante avec des cils et des jambes immenses, je détestais mon image. Et puis, soudain, on m’a dit que j’étais superbe. J’ai cru que les gens étaient devenus fous… » Avec le temps, le succès s’estompe, les studios la boudent.

1982 : Elle renfile les claquettes pour la comédie musicale « My One and Only ». Un retour remarqué par la presse : « Twiggy a pris 10 kg !», « Twiggy a enfin des seins ! ». Et un Tony Award. Elle chante, elle danse, quand elle ne s’engueule pas avec son alcoolo de mari qui décède brutalement d’une crise cardiaque. Sa vie bascule. Elle relève la tête et remonte les planches.
1986 : L’enfant prodige revient au pays, sa fille et un disque sous le bras, Feel Emotion. Les Britanniques la bénissent et lui pardonnent une fois de plus ses errances musicales. Sans ses faux cils, et prostituée, dans Le docteur et les Assassins de Freddie Francis, elle renonce aux mièvreries. Tourne coup sur coup Club Paradise avec Peter O’Toole et Madame Sousatzka et s’éprend de l’acteur Leigh Lawson, rencontré sur le plateau du film.

1991 : S’installe à Los Angeles avec son nouveau mari, mais s’ennuie. Elle lance un SOS d’ex-mannequin en détresse sur le petit écran. La sitcom « Princesses » l’entend et lui propose un rôle mirobolant : la Princesse Georgina La Rue. Elle prend – et ne fait pas la difficile – mais elle lorgne les prompteurs… Elle se verrait bien en présentatrice télé, le « Twiggy Show » ce serait la classe. Ce sera « Twiggy’s People », sur ITV. Ses interviews convient les stars à la confidence : Dustin Hoffman, Lauren Bacall, Tom Jones… Applause.
2001 : Remet le couvert avec « Take Time With Twiggy », un talk à l’américaine des plus racoleurs. Fait une apparition dans « Absolutely Fabulous », où elle y joue son propre rôle. Enregistre son nouvel album Midnight Blue. Devient l’amie des bêtes et milite décemment contre la fourrure. Lance une ligne de vêtements, de produits cosmétiques et de parure de lit. Un acharnement thérapeutique.
2005 : Membre du jury de l'émission America's Next Top Model aux côtés de Tyra Banks. Retourne vivre à Londres et revient à ses premiers amours, le mannequinat, pour la chaîne de magasins britannique Marks & Spencer. Pour l’occasion, elle ressort son pin’s yoga, celui que Jeanloup Sieff avait immortalisé et qui martelait le slogan du Swinging London : « Keep Cool ».
(la photo résultant d'une photocopie, vous me pardonnez sa qualité pas très HD !)
05 février 2008
Carnets d'érudition, Editions Echoppes
Alberto Giacometti
« Je ne sais ce que je vois qu’en travaillant »
Propos recueillis par Yvon Taillandier
(écrivain romancier et journaliste)
Editions L'Echoppe.
J’ai découvert ces petits carnets par hasard, par l’entremise de ma copine Lulu, professeur d’Arts Appliqués à l’Ecole Boulle — donc finalement pas tant par hasard si l’on considère le fait que nous travaillons souvent ensemble et que nous aimons nous échanger les «coups de cœur». Je les avais vaguement effleurés du bout des doigts à la sortie de l’exposition Giacometti, sans prendre la peine de les disséquer. Grossière erreur !
Leur format avait pourtant immédiatement attiré mon oeil: A7 (74x105), papier velin, découpes massicotées à bords bruts que l’on se doit de découper soi-même si l’on veut décacheter la pochette surprise. Une sorte de petit carnet de note à encadrer ou a ranger soigneusement dans votre sac baguette (parce que le Travel bag, je déconseille pour l'entretien des livres, ou alors il faut les protéger avec du film plastique mais euh.. 1: on n'est plus en primaire, 2: c'est très laid, surtout sur un support aussi raffiné, l'image me fait vomir, 3: on s'en fout de ce que je raconte). Pour un prix dérisoire : 4€. Je dirais donc : un Must Have, l’accessoire indispensable de toute midinette un peu enfantine, un peu rêveuse, un peu intello, un peu arty (je ne dis pas que je parle de moi là... pas de mauvaise interprétation pour ce recours à la vantardise). Facile à glisser dans sa poche, à lire dans le métro quand on est assailli par les contraintes aterrantes de la vie quotidienne et que l’on désire s’extraire de ce marasme abrutissant. Qu’ils prennent en support les oeuvres de Louise Bourgeois, Duchamp, Balthus ou autres artistes, tous sont d’une exemplaire simplicité/qualité. D’ailleurs, la lecture du titre suffit pour savoir où l’on met les pieds.
« L’entrevue eut lieu le 15 avril 1952… Je revis Giacometti le vendredi 25 et rapidement une amitié s’établit entre nous. Mais le bulletin des Amis de l’Art cessa de paraître et c’est la revue Konstrevy qui, dans son numéro 6, daté de 1952, présenta, traduit en suédois, mon interview. Il a la forme d’un monologue, parce que j’avais pris le parti de ne pas me conformer aux habitudes de certains de mes confrères qui faisaient des questions longues comme des jours sans pain pour obtenir des réponses se réduisant à : « Oui, certainement », ou « Oh ! C’est impossible ! » (ce passage me fait mourir de rire… Nous sommes aujourd’hui plutôt dans la démarche « question droit au but, réponse fleuve » qui, si elle est plus intéressante, tend à effacer la patte du journaliste.)
« Alberto Giacometti ne ressemblait pas à un Giacometti quand je l’ai rencontré pour la première fois, en 1952, rue d’Astorg, au sortir d’une exposition de Picasso à la galerie Louise Leiris. Il avait la tête d’un empereur romain, me suis-je souvent répété par la suite sans penser que je le comparais à un genre de sculpture qu’il n’aimait pas… En me plaçant d’un point de vue vraisemblablement superstitieux, je l’ai fait monter en grade : d’empereur romain, il est devenu (ce qui, d’ailleurs, était de coutume pour ce genre d’empereur) une divinité tutélaire. » écrit Yvon Taillandier dans sa petite tentative d’apothéose.
Cela vous laisse augurer la suite… De qualité, comme je vous le précisais.
De ses yeux d’enfant, le maître sculpteur nous retrace une petite histoire de la peinture et des techniques (en 16 pages précisement), passant de la préhistoire, à la Renaissance, au cubisme, à l’abstraction... Dans un français primaire, à la manière d’un étranger faisant ses premiers pas d'apprentis linguiste, il nous propose une méthode d’érudition pour exprimer le plus simplement possible des préceptes artistiques pensés comme ordinairement complexes. Il nous livre même la recette de ses potions magiques d’entendement, que ce soit la lecture d’un tableau de grand Maître, la compréhension d’un mouvement artistique ou la vision d’une pomme. Bref, il se met à notre portée. Et moi, je suis sous le charme.
C’est pourquoi, j’ai voulu vous en transcrire quelques passages…
Et puis, le « quelques » étant devenu impossible (car je réalisais à chaque paragraphe qu’il était difficile de le supprimer, le fil conducteur en aurait pâti ), j’ai décidé de « tout vous dire ». Le feuillet n'est pas très épais, je pouvais me le permettre.
Voici donc.
« Je travaille à la dernière minute. Les « choses » que je fais et refais pendant des mois, je les finis en trois heures.
Le désir que j’ai, ce n’est pas de travailler mais de savoir ce que je veux faire… et d’en finir au plus vite.
Peut-être suis-je un faux sculpteur et un faux peintre.
Au début, quand j’étais à la Grande Chaumière, j’étais embarrassée par la technique : je travaillais par profils et selon l’éclairage. Mais du jour où j’ai travaillé selon moi, je ne me suis plus occupé de la lumière.
En peinture, il faut en tenir compte, quand on emploie des couleurs pures. Mais, quand on peint avec des gris, des ocres, comme je le fais, la lumière peut bien changer, la peinture ne change pas du tout.
L’électricité ne me gêne pas. Il m’arrive souvent de travailler (peindre ou sculpter) la nuit. Il est vrai que ce n’est pas volontaire. Et c’est peut-être seulement parce qu’on est plus tranquille.
De toutes façons, quel que soit ce qui l’éclaire, une chose devrait être toujours aussi bien.

D’ailleurs qu’il fasse jour ou qu’il fasse nuit, ce qui compte pour moi, c’est le dessin. C’est lui qui me donne les formes.
Il suffirait de savoir dessiner et l’on pourrait faire toutes les peintures et toutes les sculptures que l’on voudrait.
A la vérité, les formes, je ne sais pas ce que ça veut dire. Je ne pense qu’au dessin.
Avant la guerre, j’en étais arrivé à faire des sculptures qui tendaient à ne plus représenter qu’elles-mêmes et qui, à mon avis, sortaient du domaine de la sculpture. Mais ce succès, précisément, ça me paralysait. Et puis je ne me sentais pas à la hauteur du rôle qu’on voulait me faire tenir. Et j’avais absolument besoin de liberté pour travailler.
Alors j’ai compris que j’étais bien obligé de remettre tout en question, et j’ai recommencé à travailler d’après nature, - à fonds perdus. Je travaillais en ayant des modèles ; mais de tout ce que je faisais, il n’est presque rien resté. Et, bien entendu, il n’était pas question, pour moi, d’exposer.
J’ai travaillé ainsi pendant dix ans.
Pendant ce temps, pour vivre, je faisais des vases, des lampes, des objets décoratifs, en collaboration avec mon frère Diego et le décorateur Jean-Michel Frank.
En travaillant d’après nature, je suis arrivé à faire des sculptures minuscules : trois centimètres. Je faisais ça malgré moi. Je ne comprenais pas. Je commençais grand et je finissais minuscule. Seul le minuscule me paraissait ressemblant.
J’ai compris plus tard : on ne voit une personne dans son ensemble que lorsqu’elle s’éloigne et qu’elle devient minuscule.

En 1945, je voulais conserver la grande dimension. Or, malgré moi, mes figures devenaient minces.
La raison en est simple : plus on est près d’une chose, plus on la voit en raccourci. Dans ce cas, c’était la largeur que je voyais en raccourci.
Pourtant, j’imaginais des figures qui auraient été grandeur naturelle, comme celles de Maillol, par exemple.
Mais j’ai remarqué ceci : c’est que, dans la Nature, on ne voyait jamais rien comme le voyait Maillol.
Lui travaillait non d’après nature, mais d’après la sculpture.
Au contraire, les nègres, ceux de la Nouvelle-Guinée, ceux de l’Océanie, les Esquimaux, dont les masques me semblent tellement expressifs, qui ont l’air d’être inventés, qui sont plats – restaient beaucoup plus près de ce qu’ils voyaient.
Et ce qu’ils ont fait, c’est ce qu’on voit de près, bien plus près, bien plus que ne l’est une tête gréco-romaine.
Tout cela pour dire que de travailler d’après nature m’a conduit à faire exactement le contraire de ce que j’imaginais que j’allais faire.
C’est ainsi que la nature m’est devenues tout à fait inconnue.

Quand un personnage est vu de près, on le regarde de bas en haut et de haut en bas, sans tenir compte, sans pouvoir tenir compte de sa largeur.
Au contraire, il s’élargit à mesure que l’on s’éloigne. Il atteint sa plus plus grande largeur quand il est entièrement compris dans le champ visuel.
Mais alors il est tout petit.
Il y a une parenté dans la vision des Byzantins, de Tintoret, de Greco, de Cézanne, par exemple.
Leurs figures, par rapport aux figures classiques (Renaissance), sont allongées.
C’est du moins, ce qu’il nous semble, quand nous acceptons la vision classique comme la vision normale.
Mais, que la vision classique soit la vision normale, moi, je n’y crois plus.
La vision classique ne me semble pas une vision immédiate et affective des choses, mais une reconstitution raisonnée.
Les classiques voulaient comprendre ce qu’ils voyaient. Ils agissaient moins comme des peintres que comme des savants. La recherche des lois de la perspective par Ucello, les dissections et les recherches anatomiques de Vinci le prouvent.
Ils en arrivaient à ceci : ce n’était plus une vision de l’homme qu’ils avaeint, mais une compréhension du corps humain.
Pour moi, les personnages qu’a peints Titien, je me demande vraiment où Titien a bien pu les voir.
Ça n’empêche pas que, peu à peu, les œuvres des classiques, lesquelles représentaient une somme de connaissance, la somme des connaissances qu’ils avaient de la réalité, et non pas leur vision, ces œuvres se sont substituées à la vision même de la réalité.
Et c’est pour cela que les chefs d’œuvre de la Renaissance sont encore considérés par presque tout le monde comme les chefs-d’œuvre de l’art, c’est-à-dire les représentations les plus valables de la réalité.
L’importance de Cézanne vient du fait qu’il est le seul ayant rompu profondément avec cette vision. Et c’est à cause de lui qu’aujourd’hui toute la vision de la réalité est remise en question.
En fait, il a ouvert un gouffre devant lequel chacun cherche à se sauver comme il peut.
Même les cubistes sont revenus à la vision classique. Ils se sont donnés pour les successeurs de Cézanne. Mais ils se sont plus intéressés aux moyens de Cézanne qu’à son but.
Cézanne se servait de cubes, de cônes et de sphères pour rendre sa vision d’une pomme.
Mais, pour les cubistes, la pomme cessa d’être une fin. Elle devint, au contraire, un moyen, ou un prétexte qui lui servait à faire des cubes, des cônes et des sphères.
Et, comme il leur était difficile de tenir longtemps cette position, ils l’ont abandonnée, et ils se sont repliés sur Ingres, les Pompéiens et les Impressionnistes.
Restent les faits nouveaux que sont la peinture et la sculpture abstraites (et tout ce qui s’en approche plus ou moins, comme Klee, Miro, Brancusi)
Jusqu’à quel point l’art abstrait est-il notre vision la plus valable de la réalité ? Je me le demande.
Entre une sculpture et un beau vase grec, ou un vase pré-dynastique égyptien, ou un vase chinois (plus beau que n’importe quelle sculpture), il n’y a pas de différence de qualité. Une hache préhistorique peut être aussi belle qu’une sculpture.
Mais cela n’empêche pas qu’elle reste sur le plan des outils, au niveau de tous les autres outils, de toutes les autres haches qui sont moins belles.
Ça m’a servi de faire des objets utilitaires (lampes, vases, lustres, appliques, tables,Etc). Je croyais que ça me perdrait du temps. Mais, en réalité, ça m’a servi ; ça m’a appris à voir les choses à leur place, dans leur domaine.
En gros, si je les compare aux œuvres de la préhistoire, il me semble que les sculptures modernes (abstraites – ou qui tendent à l’abstrait) ne « descendent » pas de la première sculpture qui représente une femme, mais des haches préhistoriques.
Et, ce faisant, elles passent d’un domaine à un autre, et deviennent des objets.
Or, pour moi, un objet cesse d’être une sculpture.
Pour moi, une sculpture doit être la représentation d’autre chose qu’elle-même.
Une sculpture ne m’intéresse vraiment que dans la mesure où elle est, pour moi, le moyen de rendre la vision que j’ai du monde extérieur…
Ou, plus encore, elle n’est aujourd’hui pour moi que le moyen de connaître cette vision. Á tel point que je ne sais ce que je vois qu’en travaillant.
Et, quand je fais de la peinture, c’est dans la même intention.»
Voilà, j’espère que cela vous a plu. Si Non, tant pis car moi Oui, beaucoup. C’est donc l’essentiel... (Je vous rappelle que ce blog est gratuit, que je travaille pour la beauté du partage et l’amour de mon prochain, donc si en plus je dois me forcer à parler de choses qui ne m’intéressent pas, on perd totalement le concept !)
PS : Ne vous attendez pas à ce que je retranscrive tous les carnets de cette Edition car je n’ai pas envie de me faire coller un procès !! Allez plutôt les acheter, et commencez une collection… Dans 60 ans, vous pourrez peut-être vous faire un lingot à Drouot.
(Après la carte "lèche" de ma précédente note, j'ai décidé de jouer la carte de la FROIDEUR, bouh la vilaine Poirette pas sympa du tout ! Je souffre de troubles de la personnalité aigüs ces derniers temps, je vous en dis plus longs dans les prochains jours... (ce blog est en passe de devenir mon fiancé, bientôt plus besoin d'amants ! hé oui je vous le disais je suis devenue la reine de l'intrigue et du suspens !) car je vous préviens d'emblée, mon blog va reprendre du service sévère ! J'espère que vous serez présents. Nan, parce que c'est vrai, un jour je dis que je n'ai besoin de personne pour faire vivre ma prose, mais en fait je le pense pas du tout (c'était mon jour "face méchante"), bien evidemment j'ai besoin de votre présence et de vos commentaires chaleureux. Je vous en remercie d'ailleurs du fond du coeur...
Amitiés.
Poirette (face gentillle)
26 janvier 2008
Interview Marc Audibet
Il y a quelque temps, je découvrais une interview très intéressante de Marc Audibet, dans Magazine (N°36, Octobre-Novembre 2006).
Si vous avez appris la nouvelle du départ de Marc Audibet de chez Vionnet, après seulement un an de persévérance, cette interview réalisée par le fameux Cédric Saint-André Perrin tombe à pic puisque toujours aussi actuelle.
Je vous la retranscris ici.
"Créateur culte et vaguement maudit, Marc Audibet a marqué l’histoire de la mode des années 80 en développant une mode exigeante et visionnaire, ayant mis au point des tissus extensibles , il élargit la notion d’élasticité, habituellement réservé au jersey, à des tissages classiques comme le lin, la mousseline ou encore le satin. Ses recherches textiles lui permirent de décliner des vêtements sans fermetures, ni boutons, s’enfilant comme des t-shirts. L’aventure n’aura qu’un temps mais l’influence de Marc Audibet sera grande."
- Qu’est-ce qui vous a amené à créer votre griffe dans les années 80 ?
- Cela faisait plusieurs années déjà que j’exerçais ce métier, chez Cerruti notamment, et j’étais fatigué de la répétition des mêmes thématiques. On était toujours dans cette démarche du revival qu’avait lancée St Laurent dix ans plus tôt. Je voyais un décalage s’installer entre la rue, où les vêtements de sport commençaient à prendre de plus en plus d’importance, et les podiums. A l’époque, au début des années 80, les gens détournaient les anoraks de ski en ville, il n’y avait rien de cela dans les collections de mode. Les tenues de danse me semblaint plus modernes que bien des propositions de créateurs…
- L’idée, c’était d’échapper au système des tendances ?
- Oui, je souhaitais traiter le vêtement comme un objet de design et non plus dans une optique de renouvellement permanent destiné à soutenir la consommation. Le système me semble essouflé ; il y a toujours cette obligation de faire un semblant de révolution tous les six mois. Or, on ne révolutionne pas le vêtement non-stop. Les cycles sont plus longs. Une saison, c’est trop rapide pour mener de vraies recherches de fond. Aujourd’hui tout s’est encore accéléré, c’est la course au renouvellement permanent — Pré-collection, collection, croisière… Cette démultiplication des offres fait que les gens qui travaillent, des fabricants de tissus aux modélistes, n’ont plus le temps de rien. Tout est devenu plus rapide, mais on se demande pourquoi.
- Dans les années 80, vous misez des recherches textiles pour votre propre ligne…
- Tout a commencé dans les années 20-30 avec le tulle, qui est un jersey, pour les gaines, afin d’aplatir les seins et les hanches. C’est une matière peu élastique, alors utilisée pour la contention. Puis ce furent, après-guerre, les premiers maillots de bain en fibre Polyester. Quelques vêtement de ski aussi… Dans les années 70, il y a l’arrivée du Lycra, mais toujours associé à des jerseys, décliné dans des tenues de sport. Dans les années 80, j’ai fait glisser le Lycra vers des matières tissées pour des tenues de ville. Mais je ne voudrais pas passer pour un raseur hyper technique. Ma démarche était tout autant motivée par des fantasmes ; j’ai toujours été attiré par l’image, nourri de références hollywoodiennes. Pour remodeler sa ligne, Marlène Dietrich portait sous ses tenues de scène des sortes de justaucorps en tulle chair cousus par des fils de caoutchouc. Ces « secondes peau » réalisées dans les ateliers de Balmain ont trouvé écho dans mon imaginaire.
- Pourriez-vous aujourd’hui mener ces mêmes recherches de textiles ?
- Je ne pense pas. Le sytème permet de moins en moins d’expérimentations. Il y a moins de budgets pour la prospection chez les filateurs. Il y a aussi simplement de moins en moins de fabricants. Je vois bien pour les collections que je dessine à droite à gauche les difficultés énormes pour obtenir une couleur spéciale, des métrages en temps et en heure. Alors, étudier de nouveaux tissus, vous n’y pensez pas !
- En vingt ans, trouvez-vous que les systèmes de la mode aient beaucoup évolué ?
- La mode n’a pas changé dans ses fonctionnements. C’est même encore plus caricatural ! On est tombé dans ce que Baudrillard appelait l’hyper-réalité. Telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, la mode relève du virtuel. On construit des univers fantasmagoriques globaux déclinés en de très petits éléments – sacs, souliers, lunettes solaires – pour alimenter la consommation. Mais la mode n’est plus une réalité en soi. Il s’agit de projections subjectives au travers d’images, celles des défilés, celle de la presse. Les vêtements présentés sur les podiums n’ont pas pour finalité d’être portés ; ils accessoirisent les accessoires.
- Vous étiez dans une démarche de moderniste, en pleine période post-moderne…
- Oui, parce que d’après moi la modernité n’a jamais eu lieu en mode. Dans la littérature, la peinture, l’architecture, ça a été la révolution permanente entre 1890 et 1930. Je ne suis pas sûr que la mode soit vraiment compatible avec l’idée de modernité. Je ne sais pas…
- Etrangement, votre travail trouve écho, vingt ans plus tard dans les co-brandings entre Adidas et Yohji Yamamoto, ou encore Stella Mc Cartney. Voire même les collections Nike Women. Techniquement et stylistiquement parlant.
- Au fond, la démarche s’est faite à l’inverse de ce que je proposais : ce ne sont plus les gens de la mode qui s’emparent du sport, mais les industriels du sport qui intègrent la mode à leurs logiques. Aujourd’hui, le sport est avant tout une réalité esthétique.
- Vous restez une sorte de puriste du vêtement…
- J’ai appris ça à travers la couture et j’y reste très attaché. Il est de bon ton de parler de la mode comme d’un art, mais il y a avant tout un art de la mode, et il réside dans la technique. Mes héros, ce sont Madelaine Vionnet, Paul Poiret, Cristobal Balenciaga, Coco Chanel et Claire Mc Cardell – pionnière du sportswear américain. J’ai aussi un faible pour Mario Fortuny. Ce sont les plus importants du point de vue de la création parce qu’ils ont questionné le vêtement dans ses structures mêmes. Quand j’ai crée ma marque en 1984, ce qui m’intéressait – très prétentieusement au fond – c’était de faire un acte de création. Une de mes erreurs a été de ne pas comprendre que la mode repose sur des histoires de tendances. Ces tendances intéressent plus les médias qu’elles ne créent de nouvelles propositions vestimentaires. Lors’qu’un designer propose une recherche personnelle, elle n’est pas comprise. Mais si son idée est copiée, ou qu’ils sont deux à travailler dans la même direction, on appelle cela une tendance. La presse s’y intéresse alors…
- Pourquoi cet attachement à la technique ?
- Je suis passionné par la coupe, l’équilibre du vêtement. La structure même d’une pièce incite la personne qui la porte à une attitude différente. Prenez l’exemple des poches : si vous les placez basses, sur un pantalon, une veste ou une jupe, l’attitude sera nonchalante. Hautes, la femme va se tenir beaucoup plus droite – cela mettra ses seins en valeur – le look est plus hiératique. Cela détermine un représentation cool ou théâtrale du corps.
- Vous avez une haute idée de la création…
- Au fond j’ai cru à un espèce de rôle prophétique du designer. Vionnet, reine du biais, Dior super-ovni. Aujourd’hui, je suis plus nuancé sur cette mythologie des créateurs. La liberté du corps attribuée à Chanel ou Vionnet a certes été très intéressantes, mais elle s’est faite à l’intérieur d’une révolution sociale et politique. La guerre de 14-18 a sans aucun doute été plus importante pour la libération des femmes que les tenues en jersey de Chanel. Qui plus est, le jersey n’a pas été inventé par Mademoiselle Chanel. Il y avait déjà des tailleurs en jersey vers 1880, et pas uniquement le sport, pour des tenues de ville. S’il est vrai que la mode représente plus que tout autre domaine l’esprit d’une épque, elle demeure tout au plus un catalyseur.
- Votre regard a changé ?
- Tout est justement question de regard. Si on pense technique, Cristobal Balenciaga est le plus grand couturier des années 60, si on se place sous un angle social, c’est André Courrèges, parce qu’il a su traduire les revendications de la jeunesse – la jeunesse, c’est la grande affaire des années 60. Quand on regarde la structure d’un vêtement Courrèges, c’est un vêtement Balenciaga – il fut d’ailleurs son assistant. Courrèges a juste raccourci les jupes et fait sauter les mannequins en l’air. La mode se joue autant dans sa représentation que dans l’art du vêtement.
- C’est quoi pour vous un créateur de mode ?
- Cristobal Balenciag aimait dire : « Un bon couturier doit être : architecte pour les plans, sculpteur pour la forme, peintre pour la couleur, musicien pour l’harmonie et philosophe pour la mesure. » Aujourd’hui il faut être designer, couturier et styliste.
- Qu’est-ce qui a le plus évolué ces vingt dernières années ?
- Le rapport au corps. Le corps doit être jeune, rester jeune. C’est le principal sujet de la mode, ce n’est plus le vêtement qui compte mais le corps. Il faut donc toujours dévoiler un ventre nu, un décolleté… L’obsession, c’est de rendre ce corps désirable ou désirant – car après tout il s’agit surtout du désir de soi. Les femmes développent un rapport névrotique avec leur apparence, et comme on ne peut pas passer sur le billard au moindre nouveau pli…
- Et dans le métier ?
- La création des grands groupes de luxe, bien sûr ! Bernard Arnault a replacé le centre de la mode de l’Italie vers Paris. Il a fait revenir ce qu’on appelle la créativité à Paris. Etant un financier – un grand créateur financier d’ailleurs -, il a misé sur des créateurs jouant la carte de la performance. On est entouré d’as de la représentation médiatique ! Il est évident que la recherche de création vestimentaire n’est pas une priorité… Mais aujourd’hui, quand on parle de mode, tout est très confondu entre création médiatique, vestimentaire et financière. Ces données vivent ensemble. Mieux vaut donc ne pas être trop puriste… A lire la presse, ce sont d’ailleurs les grands groupes qui ont les plus grands stylistes. Le génie d’un directeur artistique se juge à la puissance du groupe pour lequel il travaille. Peu de gens passent à travers les mailles du filet. Il y a certes quelques Japonais – mais ils sont là depuis 25 ans, et on ne va pas déboulonner les dernières idoles rescapées des années 80. Reste aussi Martin Margiela, encore qu’il ait été racheté par un groupe très puissant.
- Prada, Trussardi, Hermès, Ferragamo…, vous avez travaillé pour une flopée de grandes maisons…
- Oui, je suis un nègre. J’ai besoin de vivre comme tout le monde. Quand on travaille pour des maisons, la démarche est ambiguë : on prend une distance – ce n’est pas vous qui êtes en première ligne, c’est une marque. Ce détachement vous permet d’élucubrer plus facilement sur des thèmes connus. On répond aux attentes, sans les tâtonnements de la création. Et parfois, le résultat est presque meilleur, enfin plus facile.
- Vous étiez le coach de Miuccia Prada à ses débuts dans le prêt-à-porter, vers 92-96.
- J’étais son prof, pour la mode. Ma connaissance du monde industriel italien et de la couture française m’a permis de créer des passerelles, d’élaborer le système Prada. J’ai toujours dessiné les collections comme des scripts de cinéma. Miuccia travaille toujours dans cette optique.
- C’était une bonne élève ?
- Miuccia est une femme de grand goût. J’ai toujours eu beaucoup de tendresse pour les Prada. Par une espèce de détachement presque aristocratique, Miuccia ne se posait jamais la question de savoir si ses collections allaient marcher ou pas. Elle pouvait se permettre ce luxe, car les petits sacs se vendaient très bien. Patrizio Bertelli avait su développer les lignes et les licences autorisant cette liberté. On ne peut pas parler de Prada sans parler de Bertelli.
- Quel regard portez-vous sur son évolution ?
- Prada reste le leader absolu de la mode italienne. Qui plus est, la marque est très différente des autres créateurs transalpins. Son pseudo intellectualisme détonne dans un pays où l’on ne voit défiler que des bimbos. De mon temps, il y avait une certaine sobriété. Quand on regarde les dernières collections Prada, l’image n’est plus la même. On est passé d’une mode très minimaliste, très basique – mais très élégante – à quelque chose de plus compliqué, de plus décoratif. Le renouvellement est très intelligent. Mais au niveau de la structure des vêtements, elle retravaille toujours sur mes bases.
- Vous pensez à relancer votre marque ?
- Oui et je n’ai pas tellement d’autres alternatives, car le monde de la mode est dirigé par des gens entre 50 et 60 ans qui ne jurent – officiellement – que par des stylistes de 25-30 ans. Et comme j’ai plus l’âge des PDG que celui des designers, je trouve difficilement ma place dans le système actuel.
- Reste à trouver un financier…
- Et cela a toujours été compliqué. Les producteurs italiens ne financent que des créateurs italiens – jusqu’à preuve du contraire, les dernières griffes lancées c’est Alessandro Del Aqua et Giambattista Valli. Vous ne trouverez pas un japonais, un anglais ou un français financé par des industriels italiens. Les financiers, de quelque nationalité qu’ils soient ne s’intéressent pas vraiment à la mode, sauf pour faire émerger leurs propres designers. Les russes s’y mettent, les chinois ne vont pas tarder, dans la mesure où ils envisagent tous la mode comme une vitrine nationale. C’est une logique de communication.`
- Et pourquoi pas des financiers français ?
- Faisant très naturellement de la mode depuis 300 ans, les français ont mis beaucoup de temps à comprendre son importance. Il a fallu les années 2000, l’arrivée d’un Bernard Arnault pour voir des investisseurs. Mais rarement sur des développements de nouvelles griffes, plus dans des relances de vieilles maisons.
- Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans la mode actuelle ?
- Le sport, les chaussures de sport.
- La nouvelle génération de talents comme Nicolas Ghesquière vous interpelle-t-elle ?
- Oui, bien sûr, ça m’intéresse toujours de regarder ce qu’ils font. Même si j’ai parfois un œil très critique, je suis toujours émerveillé, car je sais qu’ils font un métier très difficile. Des gens qui, comme Nicolas Ghesquière, ont le courage de défendre une ligne de conduite, c’est plus qu’intéressant : c’est glorieux ! Ses relectures des pièces de Cristobal Balenciaga tiennent de l’historicisme ; il donne à voir ce que les gens attendent, c’est très malin. Mais, le plus important, c’est que les vêtements redéfinissent la silhouette féminine. Elle est ronde, alors que les dernières années le corps était carré. D’un point de vue esthétique, c’est une bouffée d’air frais.
11 décembre 2007
Bio Ettore Sottsass Jr.
(Etagère "Carlton", 1981, Memphis)
Et voilà, le dernier numéro de Magazine vient de sortir, vite vite dépéchez-vous de le trouver, y en aura pas pour tout le monde !
Dans la continuité, une petite biographie sur un designer very famous: el famoso Ettore Sottsass Junior.
Quelle vie et quel caractère, je me suis régalée de tant d'anecdotes et de leçons de vie.
Je vous laisse le découvrir...

1917 : Naissance à Innsbruck (Autriche), d’un père architecte italien — ancien élève d’Otto Wagner — et d’une mère autrichienne. 10 années plus tard, la famille Sottsass pose ses valises à Turin, ville de l’ouverture intellectuelle européenne par excellence.
1939 : Aussitôt diplômé du Politecnico (école d’architecture de Turin), aussitôt mobilisé et fait prisonnier à Sarajevo. En attendant la Libération, il noircit au fusain les murs de sa captivité.
1947 : S’exerce aux côtés de son paternel à divers projets en Sardaigne (école, village ouvrier) avant de voler de ses propres ailes. Présente à Lugano une exposition de dessins et sculptures, réalise des décors de théâtre, ouvre un studio d’architecture et de design. Protagoniste du Mouvement Art Concret (MAC), il participe à la première exposition de peinture abstraite à Milan. Ce qui lui vaut l’honneur de serrer les mains de Brancusi, Hartung, Pevsner.
1950-1955 : Oeuvre pour la Nation. Dans le cadre du Plan Marshall, il conçoit 14 projets d’architecture pour la reconstruction des villes du nord de l’Italie. 9 verront le jour, ainsi que quelques publications. Des années de débrouilles, bidouilles et gribouilles, faute d’argent.
1958 : La chance lui sourit. Adriano Olivetti le nomme consultant en design industriel pour chapeauter sa nouvelle division électronique. Fleurissent de son imagination débridée la première calculatrice Elea 9003 (1959, récompensée par le Prix du Compas d’Or), les machines à écrire Praxis 48 et Tekne 3 (1964) qui se feront voler la vedette par la séductrice Valentine (1969, celle qui se voulait l’équivalent du Bic dans sa partie). Une esthétique pop radicale qui ne rencontra pas le succès escompté auprès du grand public mais qui propulsa Junior au firmament des Seniors.
(Machine à écrire portable "Valentine", 1969, Olivetti.)
1961 : Après son premier voyage « essentiel » aux États-Unis, il fait le grand saut en Orient. Hospitalisé d’urgence à San Francisco, il trouve la force d’éditer une publication éphémère — Room East 128 Chronicle — inspirée du numéro de sa chambre d’hôpital et « des journaux du dimanche qui transpiraient la culture pop». Au détour d’un couloir aseptisé, il fume le calumet de la Paix avec les membres de la « Beat generation » (Ginsberg, Ferlinghetti, Corso). À l’heure de la contestation, les hippies deviennent ses amis et ses projets militants se teintent d’antimilitarisme : « Au lieu de faire une grève violente, on peut faire une grève pacifiste et dire : je ne vous donne plus mes pensées, je ne vous donne plus rien ; « Don’t count on me » » reprenant ainsi un de leurs slogans les plus célèbres.
(Mobilier de bureau Synthesis 45, Olivetti, en collaboration avec P.A. King, A. Leclerc, B. Scagliola,M. Umeda et J. Young, 1968-75.)
1966-70 : Années spirituelles. Replonge en Orient puis se met au vert. Fait un break archi pour étudier les cas de l’écriture, du dessin, de la photo, de la céramique, de l’anthropologie, du tantrisme. « Le designer est une éponge, certes, mais une éponge cosmique ». Expérimente la production semi-artisanale pour la petite firme toscane de meubles Poltronova. Édite avec Fernanda Pivano - sa femme - et Allen Ginsberg, un manifeste politique, Pianeta Fresco. Porte la voix dans les amphis japonais et anglo-saxons, si haut qu’il finit par se faire sacrer «Docteur honoris causa» par le Royal College of Art de Londres.
(Machine à écrire portative, Ettera 36, en collaboration avec Hans von Klier. Olivetti, 1970)
(Machine à calculer, Summa 19, 1970. Publicité d'époque)
1972 : Débute sa collaboration avec Alessi. Infiltre l’exposition phare du mouvement radical italien « Italy : The New Domestic Landscape » au MOMA (NY). Détracteur du rationalisme bauhaussien, il y compose des environnements flexibles et mobiles, indépendants de l’espace dans lequel ils sont installés (mobilier «Containers »). « Le rationalisme agit comme les autruches : il se cache la tête et s’estime satisfait s’il réussit à droguer des millions et des millions d’hommes avec ses modes d’emploi ». Survolté, il fonde la contre-école d’architecture et de design près de Florence, la Global Tools ; utopie éphémère.
(Lampe "Valigia", Stilnovo, Italie, 1977)
(MIni-computer M20, 1980, Olivetti)
1981 : Episode Memphis. Au bras de sa nouvelle compagne — la journaliste Barbara Radice — et de son complice Andrea Branzi, le chef de file et ses disciples postmodernes (Michele de Lucchi, Martine Bedin, Michael Graves..) entendent briser les chaînes du fonctionnalisme, mépriser les conventions, railler le bon goût. Objets, tissus, tapis, meubles et luminaires épris de liberté affichent un radicalisme ludique et impertinent (bibliothèque « Carlton », console «Beverly »). Les volumes s’échafaudent, les couleurs s’échaudent, le mariage du noble (bois) et du pauvre (plastique) est consommé. Fer de lance du « Nouveau Design », le Groupe international donne le La de la mouvance avant-gardiste.
(Chaise "Creek", Bieffeplast, Italie, 1980)
(Table "Attic", Bieffeplast, Italie, 1982)
(Guéridon, Memphis)
1987 : Détachement. S’éloigne de Memphis pour se recentrer sur son «Moi intérieur», et son agence, Sottsass Associati, fondée en 1982. Au sommet de son engagement, il apostrophe les designers avec une «Lettre ouverte » parue dans Le Monde. L’électron libre appréhende l’après-Memphis et l’après-Olivetti (fin de leur collaboration en 1988) avec discernement. Les titres honorifiques et objets manifestes s’entassent dans sa maison-musée.
1994 : Rétrospective au Centre Pompidou à Paris. Le vieux sage aux cheveux blancs nattés, lévite au-dessus de son œuvre Big-Bang, et se fait le chantre du design humaniste : « Faire du design, ce n’est pas donner forme à un produit plus ou moins stupide pour une industrie plus ou moins luxueuse. Pour moi le design est une façon de débattre de la vie. »
(Vase "Mirto", MaruTomi, Japon, 1997)
(Commode "Architecture", Boscaro Project, 1999)
2004 : Sensibilise l’opinion au Salon du meuble de Milan, lui qui pensait en avoir fini avec les pamphlets. Un singulier lit alcôve («Architectura romantica») fait larmoyer les chaumières à l’incantation d’une salutaire pause face au tumulte de la surconsommation et des objets kleenex : « Des milliards de produits bien faits sont désormais fabriqués à des prix justes, mais qui ne donnent aucune émotion ». Aux armes citoyens, ré-enchantons le quotidien !
(Table ronde, Boscaro Project, Italie, 1999)
06 décembre 2007
ESPACE A LOUER
Formule de Noël : louer mon espace publicitaire à une prose appréciable.
Concept : Grève du Blabla. Arrêter de s'écouter parler pour écouter les autres (Non pas que je sois à court d'inspiration, attention pas d'amalgame !)
Plat du jour : Le Nom Propre, selon Edouard Levé.
Support : Magazine n°30, Eté 2005
Promotion apparemment tendance puisque Caroline Daily, elle, a carrément laissé "squatter" ses homologues blogeurs. L'idée est originale mais je n'irai pas jusque là, je n'ai jamais aimé prêter mes fringues, ce n'est pas aujourd'hui que je vais commencer.
La parole est à M. Levé : (attendez-vous à une petite gymnastique du cerveau...)
"Le comble de la célébrité est de pouvoir remplacer son nom propre par un nom commun. Louis XIV est sa Majesté. Rome est la ville sous la plume de Tacite. Le nom est un pouvoir. Pouvoir de la police sur ceux qu'elle identifie, et poursuit. Pouvoir de celui qui se fait un nom. Rastignac veut devenir RASTIGNAC.
A la télévision, un exclu n'est qu'un prénom. Michel, SDF. Youssouf, sans papiers. Nina, prostituée. Les célébrités n'ont plus besoin de prénom. Depardieu, Adjani. On s'etonnerait d'entendre à la télévision un présentateur annoncer "Gérard, acteur" ou "Isabelle, commédienne". Mais "L'autre jour j'ai dîné avec Gérard" sous-entend une intimité, peut-être usurpée puisque trop signifiée, de l'interlocuteur avec la célébrité.
Il y eut une époque où l'on n'avait pas de nom, mais juste un prénom. Puis on inventa l'état civil. En France, le nombre de noms diminue. D'où une loi permettant de reprendre le patronyme de la mère. Il faudrait créer un cimetière des noms disparus. Certains noms font surgir un visage. Certains visages font surgir un nom. La plupart des visages n'évoquent aucun nom. La plupart des noms n'évoquent aucun visage. Parfois, un nom qui évoque un visage n'appartient pas à un visage qui évoque un nom : Yves Klein. Le nom et le visage sont les signes officiels de l'identité, notamment judiciaire. On nomme pour retrouver, en cas de problème. Sans délits, il n'y aurait peut-être pas de noms.
Avec l'amour, si. Mais ce serait des métaphores. Ou des prénoms. Quelqu'un a-t-il déjà pensé, en lui-même, à l'être aimé en l'appelant par son seul nom de famille? Sauvage. Le nom et le visage sont des signes de reconnaissance, mais pas de connaissance. Un visage n'est pas une personne. Cette personne serait peut-être la même dans un autre corps. Ou sous un autre nom. Les escrocs qui changent de nom restent des escrocs. Le nom et le visage nous signalent, mais ce sont les seuls qualificatifs dont nous ne sommes pas responsables.
On ne choisit pas son visage ni son nom, mais on module sa voix, on choisit ses mots, on s'invente une écriture, on fait un métier (on n'est pas fait pour son métier). Nom et visage rappellent une soumission native à un contrat collectif. ils rendent humble. je ne suis qu'Edouard Levé. Ou alors, ils rendent mégalomanes. Je suis EDOUARD LEVE. J'oublie le nom des gens. Je refuse le déterminisme du nom propre.
J'aime, de l'individu, ce qu'il fait, et non ce qui le signale. Ce qu'il sculpte de lui-même. Je me souviens mieux de la voix, des actes, des anecdotes, des idées, du style, de l'humour, de la tristesse de quelqu'un que de son nom. J'oublie moins un visage qu'un nom. Un visage est plus autosculpté qu'un nom. Un visage n'est en aucun cas une photo de ce visage. C'est une peau en mouvement. Je déteste les photos d'écrivains, elles sous-entendent : lisez ce masque immobile comme si c'était mon livre cerveau. Sans parler des trois gestes d'écrivains dictés par le photographe d'écrivain. Menton pris entre l'index et le pouce. Lunettes sur le bout du nez. De dos, tête retournée vers l'objectif comme surpris dans un "instant vérité". N'importe quoi. j'ai envisagé de changer de nom et de prénom, pour devenir Anne Onyme. En France, ce serait impossible."
Anonyme, oui il l'était pour moi, avant que je ne découvre ses lettres de noblesse dans ce numéro de Magazine.
Et il ne retombera pas dedans, avant que je n'ai fait mon enquête sur son nom propre : enfance, études, famille, parcours professionnel, il ne m'échappera pas ! Je suis tenace quand je tombe amoureuse d'une plume...
Il n'a pas tort, ça fait du bien de changer de nom de temps en temps.
Allez moi aujourd'hui, je suis Monique Ranou. N'importe quoi !
04 décembre 2007
Renzo Rosso
Et l'on continue sur notre lancée : les chroniques d'Olivier ! (puisque vous avez été plusieurs à apprécier sa plume enjôleuse...)
Eté 2005, toujours pour Management, notre envoyé spécial à Molvena rencontrait le Big Boss de Diesel, Renzo Rosso.
Il vous en tire ici un portrait criant de réalisme et d'ironie:

L'Italien fou qui a révolutionné le jean.
En transformant le pantalon des cow-boys en produit de mode, ce Vénitien génial a ringardisé le 501 de Levi’s. Sa recette : prix outranciers et pub délirante.
Dans la lumière blanche qui inonde son bureau, une ombre bleutée se détache de sa main droite. On dirait un tatouage. Deux petits «R» dessinés le long du majeur et de l’annulaire.
«Vous voulez les voir de plus près ? Ce sont mes initiales. J’ai décidé de les graver la semaine dernière lors d’un séjour aux Baléares. C’est ma façon à moi de garder une marque pour l’éternité." Ah ! la passion des marques selon Renzo Rosso. Elle prend une dimension charnelle pour le patron du groupe Diesel. Dans son sang coule la réussite du leader mondial du jean de luxe.
Parti de rien à 23 ans, ce fils de paysans vénitiens dirige aujourd’hui une maison qui compte 3 400 collaborateurs et dégage un bon milliard d’euros de chiffre d’affaires. C’est la terreur de Levi’s, pionnier du denim universel. Pour imposer sa griffe sur ce marché, Rosso n’a pas hésité à relooker le bon vieux pantalon de cow-boy en tenue d’apparat moderne. Sa méthode ? Appliquer les règles de la haute couture :
inventer un procédé de fabrication inédit (ses jeans sont «cuits» pour paraître usés), présenter ses modèles comme des œuvres d’art, les vendre à des prix outrancièrement élevés, tenir une stratégie de distribution sélective, cibler les peuplades branchées de centre-ville, puis envelopper le tout dans une publicité ravageuse et décalée. Cela paraît simple. C’est pourtant le résultat d’une alchimie complexe, mélange de rigueur managériale et de fantaisie artisanale. Un jean Diesel se vend au minimum 130 euros, deux fois plus que le séculaire 501. Ses soixante stylistes vivent reclus dans une villa de la campagne italienne pour dessiner les deux collections annuelles.
Le PDG se fait appeler «Renzo» par le personnel et convie tous les salariés chez lui pour Noël. «On ne peut pas nous comparer aux grosses machines américaines, prévient-il. Pour avancer, je préfère plutôt regarder vers Gucci, Versace ou Armani.»
Jet-setter professionnel.
Et voilà trois créateurs de légende cités en rafales. La cinquantaine approchant, Renzo Rosso rêve à haute voix de rejoindre les plus fameux couturiers transalpins. Dans les cocktails mondains, ce play-boy toujours bronzé s’acquitte de sa tâche de représentation avec le sourire impeccable du jet-setter professionnel. Habitué des magazines people, il fréquente de près Naomi Campbell et le Dalaï-lama, coudoie Nelson Mandela et Sharon Stone lors des dîners de charité, partage son jet privé avec ses copains «Michael» (Schumacher) ou «Flavio» (Briatore) à la fin des grands prix de Formule 1.
Une star, Renzo. Deux fois marié, père de six enfants, incapable de passer un costume pour monter les marches de Cannes où il s’affiche en jean évasé. Avec son regard bleu délavé et sa chevelure en bataille, il accepte sans rechigner de poser en compagnie des badauds qui veulent le
photographier avec leurs téléphones portables. «Si je peux
transmettre un message positif auprès des générations futures, prophétise-t-il à la manière d’un télévangéliste, tout cela n’aura
peut-être pas été complètement inutile.»

Culte de la perfection.
Dans ce «tout cela» évasif, Renzo Rosso cache un quart de siècle
d’exigence implacable auprès de ses fournisseurs et salariés. «Il
peut vous appeler à n’importe quelle heure pour discuter d’un bout de
tissu, se souvient un ancien directeur. Même si vous êtes en réunion à l’autre bout du monde, il faut tout arrêter pour lui répondre.»
Sous son allure de plagiste échappé du cabanon de planches à voile,
il voue un culte à la perfection. Ses descentes parmi les 280 magasins du groupe laissent
des traces. «Il suffit que la couleur d’un mur ne lui plaise plus pour
qu’il décide de redécorer tout le mégastore, raconte une
collaboratrice. Et tant pis si le point de vente doit être fermé pendant deux mois.» Aucun détail n’échappe à son coup d’œil. Anxieux à l’excès, il se méfie autant de l’échec que du succès. Lorsqu’un
produit marche trop fort, il le fait retirer de la vente, pour éviter
la banalisation. «Le directeur financier a souvent des envies de
meurtre à mon égard, s’amuse Rosso. A chaque fois que je prends une
décision, il manque de me sauter à la gorge.»
Capricieux, «il signore» Rosso ? A voir. Ses prétendus coups de folie
ne sont jamais gratuits. Ses excentricités, une apparence. Le premier
contributeur fiscal de la région de Vicenze a tout compris des
recettes du marketing appliquées au luxe. Discrètement, il travaille de la même façon que ses concurrents :la production Diesel est sous-traitée dans le sud de l’Italie pour les jeans, en Asie du Sud-Est pour les tee-shirts et en Europe centrale pour les accessoires. Comme les autres, mais sans s’étendre sur le sujet, il fait de l’argent avec des montres, lunettes et stylos fabriqués sous licence, qui représentent près de 30% de son activité. Tout en mettant en scène avec le plus grand soin ses produits haut de gamme.
En février dernier, il a fait une apparition remarquée à la semaine de la mode new-yorkaise. «C’était magique, se rappelle-t-il encore émerveillé. Voir nos collections présentées à la “fashion week” parmi les grands noms de la mode, j’en rêvais depuis longtemps.»
Pas de diversification vers le bas.
Le snobisme de masse est son fonds de commerce. Depuis son rachat en 2001 du créateur belge Martin Margiela, réputé pour son chic discret et ses petits cardigans à 2 000 euros, il se voit même ténor du luxe. «Lorsque les stylistes d’Anvers ont vu Rosso débouler dans leur bureau, ils ont commencé par crier “vade retro”, se souvient Giovanni Pungetti, le patron de Diesel France.
Aujourd’hui, c’est la lune de miel. Ils ont compris que Rosso ne leur demanderait jamais de faire du jean.» Décryptage d’un proche : «Renzo est traumatisé par l’échec de Calvin Klein, cette marque partie en trombe grâce à un positionnement haut de gamme, avant de perdre le gros de sa clientèle en sombrant dans les bacs à caleçons de n’importe quel surplus de banlieue. La diversification vers le bas, Rosso ne fera jamais ça.»
Difficile cependant d’imaginer que sa petite multinationale se situe dans un bled paumé de la Vénétie agricole. Molvena, 2 500 habitants, un village encerclé par les champs et les distilleries d’alcool de grappa. C’est au milieu de cette carte postale bucolique que Renzo régente le monde de la branchitude urbaine depuis près de vingt-sept-ans. Du simple prospectus pour le magasin de Tokyo au bon de commande de la PLV pour celui de Rio, n’importe quel document signé Diesel doit être soumis au siège italien avant de partir à l’impression. Le quartier général du groupe surgit au détour d’un chemin de traverse. A l’intérieur : des couloirs recouverts de photos «flashies», des collaborateurs déguisés en androïdes saturés de gel, de la musique house en bande-son continue. A l’extérieur : du calme, du vert et des stands de viticulteurs qui font goûter la production locale. «N’est-ce pas un endroit merveilleux pour travailler ? demande Renzo Rosso en fixant la ligne bleue des Dolomites. Avant chaque décision, je regarde le paysage. Ca m’inspire. Jamais je ne m’installerai dans une tour à Milan ou à Paris.»

Commercial flambard.
Son attachement à la région remonte à la petite enfance. Renzo a grandi dans une ferme de Bruggine, petit village situé à une quinzaine de kilomètres de Vicenze. En 1972, médiocre au collège, il s’inscrit à l’institut de stylisme qui vient d’ouvrir à Marconi, à dix minutes en mobylette de son village. «Je ne savais pas où j’allais, mais je n’ai pas hésité.» A peine diplômé, il postule dans une fabrique de jeans locale : une PME nommée Moltex, tenue par Adriano Goldschmied, l’inventeur des marques Daily Blue et Replay. Première rencontre, premier accrochage : «Je ne lui plaisais pas. C’est son épouse qui a insisté pour que je sois embauché.»
Trois ans plus tard, le boss veut virer ce commercial flambard qui brûle sa paye dans les motos d’occasion et les discothèques de Padoue. Rosso s’accroche. Il supplie d’être rémunéré à la commission. Va pour cette fois. «Ma motivation a alors décuplé. Tout comme mon salaire. Au bout de six mois, je commençais à racheter des parts dans la société. En 1985, la PME aligne un joli portefeuille de marques, dont Diesel, la ligne créée huit ans plus tôt sur le marché des modèles taille basse, mais qui peine à décoller. Le jeune homme demande à s’en occuper personnellement. Refusé. Il propose de la racheter. Combien ? L’équivalent en lires de cent mille euros, payables en plusieurs mensualités. Accepté. «Je venais d’avoir 30 ans, se souvient-il. Mon père m’a prêté les économies de toute sa vie et je me suis lancé. Dieu merci, j’ai pu très vite lui rendre son argent, et bien plus encore.» Le succès viendra des Etats-Unis, où la marque réalise aujourd’hui 150 millions de dollars de chiffre d’affaires. Après un timide démarrage en Allemagne puis en France, Rosso décide de s’attaquer à la patrie de Levi’s en 1991. Il débarque à New York sans contact ni adresse. «J’allais dans les grands magasins pour leur présenter ma collection, mais ils la refusaient au motif que les modèles étaient “déjà usés”.» Il signe ensuite un contrat de distribution avec le groupe Russ Toggs. Une grosse erreur : «Les managers voulaient faire du chiffre, alors ils se sont rués sur les grandes surfaces. Au bout de six mois, Diesel était devenu une petite marque de plus au milieu des grands marchands de jeans.» Coup de pouce du destin, le distributeur américain fait faillite l’année suivante. Et Rosso reprend la main. En solo. Gagné : grâce à ses campagnes de pub délirantes, Diesel va devenir en
quelques années la marque préférée des bobos new-yorkais.
En 1996, il inaugure son premier mégastore outre-Atlantique : 8 000 mètres carrés au cœur de Big Apple, soixante vendeurs, un choix permanent de 1 800 pièces. «Pour recruter le staff, il a fallu réquisitionner un cinéma de Soho. Des milliers de jeunes voulaient en être. A la sortie, des candidats recalés pleuraient à chaudes larmes.»
Esprit de famille.
Le souvenir lui donne encore des frissons. Propriétaire de 100% du capital, Rosso exige une dévotion complète de ses cadres. Pas question de voir un complet Dior dans les locaux : les employés doivent porter du Diesel. A Molvena, il reçoit chaque recrue dans son bureau présidentiel. «J’avais la trouille au ventre, raconte une responsable de la communication. Je pensais qu’il allait me poser des questions stratéqiques, il m’a demandé comment je m’entendais avec ma sœur quand j’étais petite...» Le management est fondé sur
l’esprit de famille : les parties de foot interservices sont aussi importantes que les réunions PowerPoint.
Parfois déroutant pour ses cadres issus de la grande distribution : «Il peut vous pousser à prendre une décision la journée et vous demander le soir de tout changer en buvant avec vous une bière au bar, raconte un ancien d’Unilever aujourd’hui directeur de filiale. Travailler pour Renzo demande une adéquation constante à sa personnalité.» A quand le tatouage RR obligatoire pour tous ?
Et voilà, c'est fini !
Ah, je ne m'en lasse pas ! Quel gouaille et quel talent de conteur ce Olivier; un instant je me suis téléportée jusqu'au paradis terrestre de Molvena, me laissant tchatcher et envoûter par les yeux couleur menthe à l'eau de Renzo.. Mais un instant seulement ! Je sens qu'il me gaverait vite celui-là...





