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Soit un talon. Objet de pouvoir, de délices et de délires qui fait courir notre imagination. Talon antidote, talon despote, qui mesure sa cote de popularité en ampoules et pansements. Torture et démesure… Variant les courbes et les hauteurs pour atteindre des sommets de coquetterie, sa notion d’équilibre ne tient parfois qu’à un fil, une aiguille... Animal apprivoisé, funambule suspendu aux antennes de son créateur fétiche qui s’amuse à lui chatouiller les plantes de pieds, la citadine se fait paralyser par son narcissisme. Un calcul esthétique savamment lesté, visant à l’équilibre parfait, que seule l’adjonction fantaisiste d’une arme de séduction pouvait parachever. Histoire de talons-tueurs, au rythme croisière des hauts et des bas du talon.


Talon mythique, talon pratique.

Faisons quelques pas en arrière pour se rappeler aux prémices du talon, du temps où le conte de fée « pantoufle » n’aurait eu aucun effet « citrouille » sur ses dissidents. Au temps de l’Egypte pharaonique, j’entends. Il était alors bien plus pragmatique que fantasmatique, puisque seuls les bouchers s’en paraient, pour éviter de nager dans le sang épanché. Un talon fonctionnel, protecteur des déjections terrestres, qui nous fait bondir en avant, atterrissant directement dans le jardin crotté de Louis XIII, lorsque les talons encastrés dans d’épaisses semelles de bois se glissaient sous la chaussure pour mieux l’isoler de la boue. Soucis de propreté et d’efficacité ; les cavaliers l’avaient déjà adopté un siècle plus tôt pour se caler confortablement dans leurs étriers.

             P1050132 (soulier de femme avec sa galoche de protection, XVIIe s)

Talon magistral, talon social.
Une cavalcade plus tard, nous voici au XVIe siècle. Escale à Venise où la mode des sabots-échasses, nommés chopines, sévit violemment : nous l’avions quitté thérapeutique, nous le retrouvons hérétique. Hissée sur son piedestal pouvant atteindre 52 centimètres, la oisive caresse les étoiles tandis que son mari mesure sa richesse à celle de ces chopines : plus grande était sa fortune, plus hautes étaient les semelles de sa femme. Pourtant, cette mode empirique périt dans la lagune. Après ce bref intermède de semelles dégénérées, le talon se crée une fiche d’identité.

             P1050107 (chopine du XVIe siècle)

Talon politique, talon idéologique.
Tandis qu’à Paris, la noce de Catherine de Médicis avec le futur Henri II (1533) se prépare, la grande reine, indisposée par sa petite taille, fait spécialement venir de sa Florence natale, une paire de pantoufles à talons. Souci esthétique, désir de séduction, volonté d’affirmation de son pouvoir ? L’équation est parfaite, la fin justifiant les moyens. Le talon, ainsi portraituré sous les pieds d’une souveraine, passe à la postérité. Pourtant, si les puissants sont souvent instigateurs de modes, sous la Florentine, celle-ci n’en reste encore qu’au stade de balbutiements, avant de prendre ses quartiers dans les appartements privés du petit par la taille, mais non moins grand monarque, Louis XIV. Quelques centimètres de prestige en plus, ça ne se refuse pas...

Talons royaux, talons joyaux.

Dès lors, le talon se portera haut et rouge sang aux couleurs de la noblesse ; il n’est qu’à observer les marques et griffures laissés sur le parquet du palais versaillais. Désir élitiste d’un talon compulsif exclusif, orné de rosettes, de flots de rubans, de boucles d'argent et serti de «Venez-y voir» – ces pierres précieuses nichées en contrefort du talon -– le soulier coquet s’individualise en écrin luxueux.

         P1050109 (Louis XIV, Hyacinthe Rigaud, 1701)

Talon baffoué, talon martyrisé.
Esthétique mais point ergonomique... Dodelinant sur des talons de 12 cm très inconfortables, hommes et femmes marchent en canard et pestent contre leur savetier qui n’a toujours pas compris que le pied droit n’est pas la copie conforme du pied gauche ! Qu’à cela ne tienne, le talon vaniteux, ségrégationniste, s’évertuant à donner de la dignité à l’âme humaine, ne fera que se cambrer sous l’échine bedonnante des fayots perruqués de la cour, suscitant le ridicule et le mépris. Il devient à la longue si peu pratique que les femmes, impotentes et provocantes, devront éviter l’escalier ou se munir d’une canne tutrice.

              P1050110 (Soulier de femme, fin XVIIe s)

Le talon est mort, Vive le talon !
Mascotte de l’injustice sociale, le talon monarchique est mal en point. Marie-Antoinette, plus encline aux plaisirs champêtres, les pieds nus enrubannés dans des ballerines plates qu’aux mondanités d’étiquette, les pieds comprimés dans des mules sédentaires, tentera vainement de redorer le blason du talon déficitaire mais le peuple, galvanisé par l’indigence, réclame son abolition. Instituant la sandale antique comme valeur universelle, la Révolution précipite la chute du talon, en même temps que celle de la monarchie ; riches et pauvres nivelés à plat.

      P1050124 (talon de l'échafaud de Marie-Antoinette, 10 août 1792)

       P1050112 (mules révolutionnaires, 1789)

Talon-bobine, bottine mutine…
En 1880, le talon fait son come back. Sous la semelle de coquines bottines qui pointent le bout de leur nez sous des robes feu-de-plancher ou qui se délurent, quand d’insoumises cocottes lui donnent un goût de luxure… Mais, lorsque l’ourlet remonte en 1910, il faut vaincre sa timidité. Le pied dégagé s’offre aux regards inquisiteurs et le talon Louis XV, jadis hué, reprend du galon. Il se raffine, se pare, se vampe, s’exhibe. Talons de cristal, talons d’or et de jade. Talons gravés, incrustés ou recouverts de tissu, telle une reliure précieuse...

   P1050113 (bottine du Second Empire)  P1050116 (soulier fétichiste, 1900)

TTT, Talon-Tout-Terrain…
Aux lendemains de la Première Guerre mondiale, la femme remonte ses manches et ses ourlets de jupe. La bottine à tige haute s’efface devant le Salomé bridé. Le talon court de jour trottine, le talon quille du soir s’éclate, au rythme du Fox-Trot… Le talon d’Occupation se colmate dans une semelle de bois compensée, le talon d’après-guerre se libère de son emprise et respire ! Se cisèle et prend de la hauteur, aiguisé par l’irrésistible envie de féminité que ces dames ne voulaient plus négliger. Le total look Dior emboîtait le pas au New Look, maître Vivier sur les talons…

            P1050071 (Salomé avec application de grecques, 1920)

Talon aiguille, talon meurtrier.
L’escarpin était né et son épine dorsale, plus fine qu’elle n’avait jamais été, perforait les parquets d’un coup de tige métallisée. Tournevis, pieu affûté, mitraillette crantée, tout dans ce talon-là est fétichiste… Une épée de fer qui fait tourner les têtes avant de les faire tomber ; aventure à talon rompu. Lui qui était né embourgeoisé, dans la dentelle des salons de l’avenue Montaigne, voici qu’il se faisait déflorer par des femmes de mauvaise vie. C’était acquis, on voulait nuire à sa réputation. Révéré, bientôt vilipendé, le mal était fait : le missile Stiletto de 18 cm terrorisait ses détracteurs. Et l’arme de se retourner contre celle qui la maintenait. Immunisée contre tout effet « indésirable », elle n’avait pas vu venir la féministe alarmiste qui criait au complot.

           P1050092 (escarpin Roger Vivier)                                                   P1050121 (le fameux escarpin bicolore Chanel)

Talon machiste, talon fétichiste.
Aux yeux de la gent masculine, la femme ne serait plus qu’une Sylphide aux ciseaux affûtés. Déesses du sexe, guerrières sur pilotis, talquées dans des cuissardes de cuir, l’homme se fait lobotomiser ; il vendrait son âme pour que le stylet pénétrant stimule ses parties de jambes en l’air. D’autres ne se font d’ailleurs pas prier, la nuit tombée… Drag-queens et créatures hybrides arpentent les rues en mal de sensations fortes, les voûtes plantaires arquées par la jouissance. Démesurément éloquent, le talon travesti enfile son attirail subversif.

            P1050104      P1050105

Talon orthopédique, talon polémique.
Et les hostilités continuent : tandis que blâmes et cris hygiénistes tirent la sonnette d’alarme, les années 60 finissent de scier l’aiguille pour sanctifier la pureté de jeunettes en babies et bottines plates Courrèges. Apostolat d’une mode « cosmique » ou conclusion intrinsèque… Les statistiques sont sans appel : la femme instruite tient plus à son confort qu’à son sex appeal. Puis, une fois le dossier polémique classé « sans suite » – le diktat esthétique triomphe toujours par son hypocrisie – le talon revient en force : en forme d’épine, de virgule, de pyramide, d’escargot ; coloré, irisé, plastifié, écaillé ou clouté… De véritables sculptures sur patte. Peu importe foulures et scolioses, la femme aime ses talons à en perdre la raison…

         P1050084 (bottines cosmiques Courrège)

Rétrospective entalonnée.
Massifs en 1967, métallisés en 1969, compensés vers 1972, rectilignes en 1974, affinés vers 1980, carrés, cambrés en 1985, la décennie 1990 voit alors défiler, comme un ultime hommage au siècle passé – à moins que ce ne soit pour pallier à son manque de personnalité – toutes les formes de talons-succédanés. Sujet réifié, oscillant toujours entre élégance et vulgarité, le talon n’a plus à se battre pour sa survie, s’étant dès lors bien accoutumé à la cohabitation des dénivelés. Baskets, ballerines et escarpins, battent le pavé à toute heure de la journée. Mais, si la basket donne des ailes, le talon power correcteur qui, d’un coup de crayon gomme les imperfections, sort en vainqueur, le rêve à bout de pied…

               P1050106 (Les Spice Girls)

Article publié dans Magazine, N° 48, Fév-mars 2009 (spécial mode)