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Pour ce premier essai écrit pour le magazine masculin Twist (N° 2), il s'agissait de réunir mes anciens écrits  sur la cravate (cf Magazine N° 45) et d'y mêler de nouveaux sur le foulard, afin de mettre en perspective les deux bouts de tissu. Vous l'aurez compris cet article traite du "foulard-cravate"...

Il ne faut pas être un grand ponte « archéologue du vêtement » pour constater qu’un glissement s’est opéré à l’orée du troisième millénaire : le grand débat micro-trottoir n’est plus « Slip ou Caleçon ?» (avec en fond sonore, des glousseries infantiles) mais « Cravate ou Foulard ?» (avec en arrière-plan, un dandy méché sur son Vélib’ argenté). Autrement dit, le débat s’est élevé, et nous ne nous en plaindrons pas. D’une part, parce que nous ne sommes plus obligés de débraguetter l’interviewé pour remplir le questionnaire, d’autre part parce que le foulard-cravate est autrement plus « Smart »… Smart et patrimonial, l’osmose parfaite, à l’heure où la poussière a des vertus marketing. Ainsi, profitons de cet état de grâce pour notabiliser, un peu plus encore, un accessoire mythique qui n’a pas dit son dernier mot. Et comptabilisons les points qui feront de ce Set Cravate/Foulard un match musclé : Fall Winter 2008-2009, qui sortira en vainqueur ?

« Foulard-cravate », un mot-valise symptomatique d’un flou stylistique qui porte sur son dos l’amalgame des siècles passés. Il suffit de remonter le temps pour s’apercevoir que, si le foulard a la primeur de l’âge — sous l’Antiquité, le focale est un foulard noué aux cous des légionnaires romains, comme compagne contre le froid — la cravate, elle, se plaît à brouiller les pistes… Non contente de voir transcrire ses origines latines en lettres d’or à la fin du XVIe siècle, elle plante véritablement son drapeau en 1635, sur les berges mercenaires d’une France ensevelie par Trente années de guerre qui, pour ravitailler ses troupes, puisa sans gêne dans le vivier allié Croate. Et la légende de s’emparer de cette confusion phonique « cravate = croate » quand les fantassins de l’Est, savamment distingués d’un foulard lesté, répandirent cette nouvelle mode en une trainée de poudre. L’histoire de la cravate ainsi étroitement confondue avec celle du foulard, unis pour le meilleur et pour le pire, elles n’auront de cesse d’enrichir le vestiaire lexical masculin, changeant de peau comme de mot : steinkerque, stock, solitaire, ascot, régate, nœud gordien…

Les portraits de nos ancêtres se souviennent encore de ce « stock torture », ce simple rectangle de tissu blanc enroulé autour du col relevé de la chemise puis épinglé à l’arrière, qui martyrisera le cou de nos bons bourgeois durant plus d’un siècle de Lumières. Ou de ce solitaire, soyeux ruban noir noué sous les maxillaires qui originellement maintenait les cheveux du catogan, que les « petits marquis » portaient en signe de distinction libertine. Ou de ces « Incroyables » cravates-châles criardes, qui grimpaient jusqu’aux oreilles de cette jeunesse dorée du Directoire, désireuse de goûter jusqu’à l’absurde aux plaisirs de la liberté magnifiée… Ou encore (et surtout) de ce légendaire Brummel, Dandy british et figure national, qui consacrait 6 heures pas jour à se vêtir, dont 4 à nouer et dénouer ses noeuds scandaleux…

La liste serait trop longue pour énumérer toutes les marginalités qui découlent de ce petit bout d’étoffe ficelé autour du cou, et qui n’a d’autres soucis que de soigner les apparences, souvent trompeuses, d’une époque régie par les codes de bienséance. Aussi sautons quelques décennies pour zoomer sur une ère fatidique qui assista à la naissance de notre « cravate des temps modernes » et par voie de conséquence, au « divorce » du couple :
-    1) La Révolution Industrielle, source d’émergence d’une classe moyenne et de nouveaux modes de vie, qui vit se dessiner la régate au cou de riches plaisanciers
-    2) Les Années Folles, alliant besoin de simplicité et de confort à une vie plus active, qui modelèrent cette cravate de classe aisée en une cravate de classe « taylorisée ».

Facile à nouer, infroissable et « indémodelable », le pragmatisme triomphait sur la poésie des noeuds savants. Et le foulard— triangle, rectangle ou carré — triomphait sur une cravate formatée... Il aurait pu succomber aux coups et blessures de ce nœud étrangleur, mais c’était sans compter sur sa capacité d’adaptation en temps de récession. Agile et noble, il décide d’élargir son évantail électoral pour ne plus seulement se concentrer sur le dandy lissé. Et pour rasséréner ses détracteurs, vitupérant contre ses contradictions, il s’auto-proclame « accessoire de mode » au début du XXème siècle. De la plus luxueuse étoffe de soie — tissu sensuel dans lequel s’enveloppaient les danseuses de la liberté, Loïe Fuller et Isadora Duncan ; cette dernière qui, foulard au vent, le fit entrer dans la légende, en se faisant accidentellement étrangler dans les roues de sa Bugatti — au voile utilitaire qui protégeait les cheveux des femmes pendant la seconde guerre mondiale, au support artistique décoratif sur lequel se sont exprimés Matisse, Cocteau ou Bernard Buffet, jusqu’au modeste bandana populaire (de scout, de cowboy ou de rappeur), il investit toutes les strates sociales en proposant une infinie variation d’utilisation, tout en prônant la paix des ménages et l’unisexualité — nous ne glisserons pas sur le terrain miné du foulard islamiste, la religion c’est sacré…

Du côté de la cravate, la guerre des sexes fait rage ; le féminisme frappant de plus bel pour s’asseoir sur des siècles de conservatisme machiste. Cheveux courts, costume trois-pièces, cravate au poing, la « Garçonne » clâme publiquement sa (bi)sexualité, en affrontant son homologue masculin sur le terrain de ses attributs fétiches. Culottée elle était, cette guerrière des tranchées à peine rebouchées, quand on sait qu’aujourd’hui encore l’homme n’a toujours pas assumé le port de la jupe... Une guerre des sexes caricaturée dans Frenzy, l’avant-dernier film d’ Hitchcock, qui scénarise le meutre d’une femme étranglée par un nœud de cravate et harponnée par son épingle...

Près d’un siècle plus tard, le jeu de la provocation n’est toujours pas démodé. Même si l’empirisme de penderie a montré ses limites… Il est un fait invétéré : la balle revient toujours dans le même camp (jusqu’à preuve du contraire). Cette fashion Week Printemps-Eté 2009 céda à nouveau à la tentation : la mode masculine a cultivé l’androgynie et l'ambiguïté du genre. Hermès, propose de jeter ses cravates de réputation classique aux orties — mais son « carré de soie », jamais ! — pour enfiler des polos en coton. Lanvin assène au costume un coup de décontraction bien venu. Givenchy, voit son costume en rose fuchsia, pourquoi pas ? Saint Laurent applique des matières "féminines" (organza, mousseline de soie, dentelle et transparence) sur des coupes masculines, et Julius, va encore plus loin dans la décomplexion en travestissant ses hommes de robes-tuniques et de soutien-gorge-bandeau. Côté femmes, Rykiel, lors d’un défilé rétrospective de 40 années de création, remet à l’honneur tous les ingrédients du succès de la marque, sans oublier de détourner avec humour les accessoires phares du vestiaire masculin : les chapeaux haut-de-forme flottent sur des cheveux gauffrés, les nœuds papillons s’épanouissent comme des fleurs ou se fânent comme des colliers trop lourds, les cravates lâches en soie lisse coulissent sous des corsages transparents tandis que des foulards sportswear en jersey de soie se prennent pour des cravates... Une insolence, pour ne pas dire un boycott « anti-mâle », d’autant plus actuel que la maison matronne a enfin réussi à se débarrasser de tous ses hommes de pouvoir, dit-on . Ne s’agit-il réellement que d’un jeu innocent ?

Une confusion des genres projetée a la lumière des catwalks qui voudraient toujours nous faire croire à une « Révolution en marche », encensée dans les milieux arty qui seraient prêts à mettre leur slip sur la tête pour nous convaincre de leur originalité, ou encore assumée chez les Emo ado qui n’ont pas besoin de signe vestimentaires d’appartenance sexuelle pour se rouler des pelles… Une ambivalence qui, pourtant, se fait toujours bâillonner dans les milieux où le pouvoir s’exerce à coup de cravate-cravache. En politique, on ne rigole pas avec la tradition. À quand le Président en costume rose fushia ? Ou le premier ministre en lavallière (c’est déjà plus envisageable) ? Certainement pas demain…  L’on se souvient de cette anecdote des « cravates de députés » pour le moins révélatrice de ce statut-quo sexiste : Le 26 juin dernier, les député(e)s recevaient une jolie mallette signée Philippe Starck, provenant du secrétariat général de la présidence française de l'UE - charmante attention classique lors des changements de présidence. Elle contenait notamment une belle cravate bleue qui fit grincer les dents de nos députées, se jurant d’envoyer une mallette, avec une paire de collants à l’intérieur, le jour où elles seraient « présidente du changement ». S’ils avaient mis un foulard, l’incident diplomatique aurait pu être évité…

Car s’il est un accessoire fédérateur qui apaise les ardeurs c’est bien lui. Unisexe (ou asexué), légitimé par son passé et son rang de naissance, il ne veut froisser personne. Discrédité dans les années 90, puisque trop classicisé aux cous de châtelains endimanchés et de fils à papa de Neuilly, il tend aujourd’hui à se (re)populariser pour amorcer un nouveau tournant. Il n’est plus seulement l’apanage des classes embourgeoisées mais devient le nouveau support de marginalité des dandys branchés. Tandis que la cravate, jadis symbole de contestation avant de se perdre en formes et considérations, s’est vue péricliter jusqu’à s’affiner pour passer incognito: perte de ses couleurs et de ses rayures extraverties, ordonnance monochromée ou moirée, chemise ton sur ton ; rien ne va plus, la cravate a le moral dans les chaussettes… Elle paye la rançon de ses exubérances 80-90 passées et de son « kidnapping », orchestré insidieusement par les business man de la City.

Slim et « dark », elle tente tant bien que mâle de nous leurrer sur une certaine résurgence de sa « rebelle attitude », celle qui en 1968 battait les pavés à coups de cravates carrées et que les icônes du rock s’étaient appropriées pour haranguer la foule de leur verve addictive... Mais aujourd’hui qui serait assez crédule — à part les fans des Babyshambles — pour avaler cette couleuvre ? (Ce serait un peu comme croire à ce revival du punk pastiché, si sophistiqué et léché par la mode qu’il n’y a encore que Vivienne Westwood pour nous amadouer…) N’est-elle pas « slim » parce que le maître Slimane l’a imposée avec une collection « Black Tie » AH 2000-2001 pour Saint-Laurent, qui s’est ensuivie d’une « slimanemania » chez Christian Dior, à laquelle n’a pas résisté le Kaïser … Succomber au diktat de la mode et de ses collections croisières ne serait donc plus une spécificité féminine ?

Toute l’ingénuïté du neo-dandy réside alors dans sa capacité à détourner ce diktat pour refuser le copier coller.  Après avoir rejeté en bloc l’uniformisation imposée par une classe « laborieuse » aux règles vestimentaires strictes et codifiées, il refuse aujourd’hui qu’on lui passe le nœud au cou pour préférer un carré de soie neutre et moins connoté, que ses doigts modèleront à sa guise et sur lequel s’exercera le jeu de son esprit, libéré...