12 octobre 2008
Le Bouton
Une histoire du bouton, de ses évolutions et de ses métamorphoses...

Si je le caresse des doigts, le bouton sort de ses gonds.
Plus il les rend concupiscents, agiles,
Curieux, affables, plus il jubile, plus
Sa liesse devient volubile et nacrée…
Pression magique !
Plus il forme avec l’oripeau
Des émulsions graciles de fibres enlacées…
L’oripeau et le bouton
Se chevauchent, jouent
À saute-mouton, forment des
Combinaisons moins érotiques que
Physiques, gymnastiques, acrobatiques…
Rhétoriques ?
Tantôt cercle onirique, tantôt médiocre rond en plastique mais dont il n’existe pas de variété plus divertissante, mieux encline à se glisser dans la fente, à s’éclipser ; il y a beaucoup à dire à propos du bouton. Exactement tout ce qu’il raconte de lui-même jusqu’à sa pendaison, fil coupé ; perdition du sujet. Voilà l’objet même qui me convient.
Il y a quelque chose d’adorable dans la personnalité du bouton ; d’inimitable dans son comportement. Une réserve, une tenue, une patience sur sa soucoupe. Alors que le zip est plus que misanthrope et semble ignorer tout à fait l’homme, le bouton est fait pour l’homme, il ne l’oublie pas et n’oublie aucunement son devoir.
Si vous disposez de quelques minutes et qu‘il vous chante d’en refaire le chemin avec moi, voici, cher lecteur, pour ta couture intellectuelle, un petit morceau de bouton.
Bouton-pierrafeu. Un bout d’os, un galet percé, une ficelle, une peau de bête et le tour est joué.
Bouton-fibule. Une épingle charnière venue de l’Antiquité s’attelle à la même besogne : la réunification de deux pans de vêtement. Sauf que la chlamyde a détrôné la peau de bête.
Bouton-bourgeon. La frustre agrafe se veut plus efficace. En 1160, le mot bouton est sur le bout de la langue. Du verbe « bouter », comprenez « pousser, croître, bourgeonner ».
Bouton-pratique. Ou bouton qui devient bouton. Au XIIe siècle, voit-on apparaître les premiers escadrons. Sur des vêtements féminins d’abord. Et par souci de commodité pense-t-on. Pour contrer une mode qui prescrivait aux élégantes de porter des manches extrêmement serrées aux poignets, les obligeant à faire coudre chaque matin et découdre chaque soir les manches de leur robe. Evident. Il fallait pourtant y penser…
Bouton-déco. Au XIVe siècle, le bouton se multiplie à l’infini le long des manches, sur le pourpoint, autour du décolleté, envahissant les plis et les déliés.
Bouton-troqué. On raconte qu’au XVIIe siècle, d’énormes boutons d’argent évoquant des scènes bibliques, ornement du costume traditionnel hollandais, servaient parfois de monnaies d’échange aux marchands et aux marins.
Bouton-contrebandier. Quand le bouton se dévisse et se fait calice, l’opium s’immisce et répand son vice.
Bouton-bijoux. En os, en corne ou en métal ordinaire pour le petit peuple ; en or, en perle ou en pierres précieuses pour les princes et les rois, le bouton fait sa conquête des classes. Un faste que l’histoire des rois de France a gardé en mémoire : Philippe le Bon et ses gros boutons d’or rehaussés de perles, François Ier et son manteau garni de 13 612 petits boutons d’or, Louis XIV et ses boutons-rubis pressionnés sur ses habits d’apparats. La classe.
Bouton d’or. Bouton d’art. À la fin du XVIIIe siècle, ça boutonne pas mal à Paris. Centre de tous les plaisirs, le Palais Royal est aussi le paradis du bouton. Les hommes ne lésinent pas sur leur utilisation. Car si l’habit « à la française » a gagné en sobriété, le bouton, lui, se permet toutes les fantaisies, toutes les dépenses, toutes les extravagances. 10 sur le devant, 3 sur chaque revers de poche, 2 sur chaque manche, 6 sur le haut, 6 sur le bas des plis du dos ; le compte est bon.

Bouton-médaillon. Le bouton devient alors un thème de conversation inépuisable et sa décoration, une occupation accessoire mondaine. Un « atelier bouton » auquel s’adonne Marie-Antoinette pour tromper l’ennui et les peintres pour survivre. Fragonard s’essaie aux miniatures, Teniers aux scènes de vie, Rosalba aux monuments de Paris, Isabey aux copies de Boucher et Van Loo. Camaïeu de fleurs, de paysages… Le bouton-soucoupe assorti au service vaisselle.
Bouton-plein d’esprit. Lumières sur les dessous du XVIIIe… Caricatures, mots d’esprit, rébus ravissent l’homme qui porte ses drôles d’idées à la boutonnière. Idées plaisantes ou grotesques, réflexions sur la nature humaine, messages codés qui confinent parfois à l’épigramme amoureuse ou érotique - « Ses yeux enflamment mon nœud. Elle a mon cœur »…

Bouton-polisson. Libertinage et badinage actionnés par des boutons mécanisés, dérobant au regard une image coquine ; au revers d’une redingote, au détour d’un col. Intentions câlines ou crues…

Bouton-empaillé. Les sciences naturelles ont la cote. L’homme herborise d’un regard nouveau la nature qui l’entoure. Buffon, le naturaliste, donna son nom à un type de boutons qui, sous leur verre, présentent une taxidermie d’herbes, coquillages ou insectes.
Bouton-célébration. Le 19 septembre 1783, un mouton, un canard et un coq montent à bord d’un ballon à air chaud lancé par les frères Montgolfier. L’homme fera son premier pas sur les nuages. Le bouton s’offre en commémoration pour des siècles et des siècles...
Bouton-d’opinion. Deux siècles avant l’apparition du badge, le bouton est un subterfuge d’accroche aux idéaux politiques. « Plutôt mourir que de se déshonorer », devise du duché de Bretagne qu’arborait fièrement Chateaubriand, en 1788, sur ses boutons, en signe de rébellion. Scènes d’émeutes, scènes allégoriques crucifiées sur l’habit du révolutionnaire ; la Marseillaise et le Chant du départ claironnés sur les boutons de col. Révolution ou abolition de l’esclavage, même combat boutonnier.
Bouton-argentique. Avec l’apparition de la photographie, certains pensent que c’en est fini de la peinture. C’était sans compter sur le bouton qui réunit les deux disciplines.
Bouton-à la chaîne. À la fin du XIXe siècle, le bouton industriel perd sa signature, n’ayant d’intérêt autre qu’utilitaire.
Bouton-couture. Au début du XXe siècle, l’avènement de la haute couture ne peut tolérer pareille ignominie. « Originalité et qualité ! », revendiquent les couturiers. 80 maisons de couture se disputent les années 30, à raison de 4 collections par an et de 20 modèles par collection, soit un total de 6400 boutons à bijouter chaque année. Gravés, sculptés, ornés de chinoiseries, ils sont parfois si gros que leur tête ne passe pas dans la fente. Alors on les coud, on ferme les yeux des boutonnières. Enfin annoblis motifs décoratifs.
(Boutons de Paul Poiret)
Bouton-bonbon. Amatrice de fermeture éclair, Elsa Schiaparelli n’en appréciait pas moins les boutons, délices édulcorés : insectes, légumes, végétaux, coquillages, caricatures… Éloges surréalistes.

Bouton de récupération. En temps de guerre, les matières premières faisaient cruellement défaut, mais pas les idées ; tout ce qui est trouvé sur les trottoirs est bon pour être bouton : fleurs séchées, cailloux, noyaux de cerise, coquille d’œuf et d’escargot se collent aux semelles, avant de se coller aux boutons.

Bouton-monogrammé. YSL, LV, C, D griffent les boutons de leur sigle ostentatoire ; les maisons de boutons, parangons de tradition, n’ont plus à militer pour la conservation de leur art.
Bouton-contrefaçon. Victime de son succès le bouton de luxe se fait plagier. La copie donne ses lettres de noblesse à un domaine de création qui n’a pas toujours été vu comme tel. Bouton, tu peux relâcher la pression !

Puisqu‘il faut bien nous rendre à l’évidence (et toi, lecteur, en prendre ton parti) : c’est à propos des objets de réputation les plus simples, les moins importants, voire les plus dérisoires que le jeu de notre esprit s’exerce le plus favorablement, parce qu’alors et alors seulement il lui paraît possible de faire valoir ses opinions particulières dans leur forme particulière.
(Poème et texte en italique librement inspirés de l'oeuvre de Francis Ponge, Le Savon)
Article publié dans Magazine, N° 46 (oct-nov 2008)
04 octobre 2008
Bio Pierre Cardin
S'il est aujourd'hui déconsidéré à cause de ses records de licences en tous genres, Pierre Cardin a pourtant inventé beaucoup de ce qu'est la mode aujourd'hui...

-1922 : Naissance de Piero Cardin (de son vrai nom) dans la province de Trévise ; fruit de l’union d’un père fantassin et d’une mère amoureuse. À peine le temps de clore les hostilités de maternité, la famille Cardin, ruinée par la guerre, emmaillotte le cadet et s’exile en France. « Je suis français, né Italien ».
- 1936 : Assigné ressortissant français, il ne cherche de poux à personne, sous réserve qu’on le laisse dessiner tranquille sur sa table d’études. Apprentis-coupeur chez un tailleur de Saint-Etienne puis comptable à la Croix-Rouge, il monte à la capitale avant que le conflit mondial n’éclate. Entre chez Paquin, assiégé. Sous la direction d’Antonio del Castillo, il exécute, d'après les maquettes de Christian Bérard, des costumes et des masques pour le film de Cocteau : « La Belle et la Bête ». Car il veut être acteur…
- 1946 : Mais le destin en aura décidé autrement. Après un court séjour chez Schiaparelli, il hume l’air du New Look…Dior se place au premier rang, et lui dans les coulisses. Nommé responsable de l'atelier tailleurs/manteaux, il y reste 2 ans avant de s’émanciper pour monter son affaire de costumes de scène avec Marcel Escoffier, l’assistant de Bérard. Soutenu par Christian Dior, il commence à travestir tous les grands bals mondains (De Beaumont, Carlos de Beistegui, Arturo Lopez).
- 1953 : Présente sa première collection Femme Haute-Couture : 5o modèles structurés, taillés dans des matières synthétiques. Asymétries, hanches cerceaux, épaules pagodes, ventre bulle... Succès planétaire. « Les vêtements que je préfère sont ceux que j’invente pour une vie qui n’existe pas encore, le monde de demain. » Un concept de prêt-à-porter, encore difficile à faire entendre, qu’il est pourtant bien décidé à faire descendre dans la rue. « Ce qui m’intéressait, c’était la masse. Je suis le plus socialiste des capitalistes.» Inspiré par Dior et son Total Look qui, le premier, avait apposé son nom sur des produits satellites, il rêve d’enrubanner ses vêtements dans un « Environnement Cardin », afin d’exclure toute ingérence dans la conception de Sa mode. Sa première boutique Femmes « Eve », au 118 rue du faubourg Saint-Honoré, expose les accessoires issus de ses premières licences.
(Space Collection- automne / hiver 1967-68)
- 1959 : S’ensuit la première collection Homme et la boutique « Adam ». L’habillement masculin n’avait guère évolué depuis 30 ans ; la ligne « Cylindre » bouleversera les codes : vestes sans col à boutonnage, pantalons slim, blousons longs à ceinture haute et zigzags Eclair débridés… Qui mieux que les Beatles pour incarner Sa vision de l’homme moderne. Interloqué par le conservatisme français qui interdisait la copie de griffe, il se dit qu’il doit pallier à cette injustice : «Il faut que les Françaises aient les mêmes droits que les étrangères. » Au-dessus des lois (déjà), il entâme une collaboration avec le Printemps pour une collection Prêt-à-Porter Femmes, « Après tout, ce sont mes modèles… » Tollé général dans le monde de la Couture, on l’accuse de la vulgariser. Indigné, il se retire de la Chambre Syndicale de la Haute-Couture (pour se faire rappeller quelques années plus tard) et engage une série d’exclusivités en Italie, en Allemagne, en Grande-Bretagne et au Japon. « La symbiose de la créativité et du commerce ne s’apprend pas. C’est comme une plante qui produit des fleurs et des feuilles. Dans mon cas, quelque chose d’assez naturel. »

-1969 : Après le cosmocorps (1963), le vinyle, la Cardine (fibre aux vertus rigidifiantes inventée par le magicien Cardin) ou les costumes Star-Strek (1968), la collection « Spatiale », inspirée par le costume lunaire de Neil Armstrong — que le couturier a lui-même enfilé — parachève l’idée de mode unisexe. « Le cercle est le symbole de l’éternité. Je suis un Pierrot Lunaire fasciné par le cosmos.» Un cosmos bientôt pollué par les quelques 700 licences Cardin…Épaulettes éventails, chapeaux coniques, lunettes intergalactiques, manteaux à lamelles de computer ; détails chics et chocs qui ont nourri toute une génération de créateurs : « Avec lui, j’ai appris qu’on pouvait faire un chapeau avec une chaise » dixit Jean-Paul Gaultier, ex-assistant Studio.
- 1977 : Premier couturier occidental à coloniser l’Extrême-Orient ; aussi populaire que De Gaulle en Chine. Deuxième couturier-mécène, après Poiret, à s’offrir un théâtre gracieusement financé par ses licenciers vache-à-lait : le Théâtre des Ambassadeurs se fait massacrer en Espace Cardin. Deuxième couturier-ensemblier --— toujours après Poiret -— à signer des collections de design : « Sculpture utilitaires ». Premier couturier-épicier (et dernier, espèrons…) à troquer sa blouse surpiquée contre une toque étoilée : moutarde et sardines Maxim’s, chocolat Cardin, on n’y comprend plus rien… « J’ai crée tout ce qu’il est possible de créer, du parfum aux boîtes de sardines, jusqu’à ma propre eau. Pourquoi pas ? » Une boulimie de commerce non-équitable, avec pour message subliminal : « Estimez-vous encore bien heureux de pouvoir acheter du Cardin ! », qui le discrédite en couturier tiroir-caisse. Le fric, c’est chic.
(Pierre Cardin devant Maxim’s, 1983, Pékin)
- 198O : Célèbre ses trois « Dé d’or de la Haute Couture française » (1977, 1979, 1982) et le rayonnement de sa multinationale. Le Studio Environnement prospère, il n’arrivera pourtant jamais à la cheville des Wiener Werkstätte. Peu lui importe, à son tableau de chasse, d’autres victoires à venir. Pour qui considère le travail comme une religion — « Sur la plage, je suis crispé » — la vie n’est qu’addition, jamais de soustraction ; la genèse d’une création comptant plus que son aboutissement. Mauvais calcul… Quand le provisoire bâclé perdure, l’image de marque se laisse peu à peu entâcher par la médiocrité.
- 1991 : Premier défilé de mode sur la Place Rouge de Moscou. Premier couturier à siéger à l’Académie française et à l’Académie des Beaux-Arts. Gradé chevalier de la légion d’honneur et ambassadeur de bonne volonté de l'UNESCO. Primé par le Saint-Exupéry pour son Conte du ver à soie... Les médailles, il les a toutes eues ; les critiques aussi. Rétrospective de 40 ans de carrière, à Kyôto, parce qu’« À l’étranger, il y a moins de jalousies ». Et pour cause, son empire s’étend sur plus de 100 pays et ferait travailler 180 000 personnes dans le monde. La légende raconte qu’il a envahi les Champs Elysées, qu’il possède 4 immeubles de 8 étages, 2 hôtels, 1 théâtre, 5 restaurants, une maison dans le Midi (le palais Bulles), des appartements à New York et Barcelone et le château du Marquis de Sade, à Lacoste. Mais un jour, la course se brise net : «J’avais une cote extraordinaire. Bien évidemment la roue tourne. J’ai arrêté parce que faire de la couture, c’est comme si votre article était copié avant de paraître. »
(Le palais Bulles)
- 2008 : Tamponne une 46ème fois son passeport pour la Chine, lui que l’usure du temps n’atteint pas. Au passage, puisqu’il ne peut s’empêcher de prophétiser, le Nostradamus de la Couture y va de son petit oracle : « La Chine deviendra l'un des acteurs majeurs de la haute couture et pourrait même dominer ce marché au cours du 21e siècle ». Diplômé en procès de plagiat, il se serait bien vu en coller un à la marque Paul et Joe, si l’un et l’autre des protagonistes n’avait vu l’intérêt commun d’un règlement à l’amiable. Un nom trop vu, trop entendu qu’il faut redorer, mais qui, à défaut, reste encore le sien…
(Défilé de mode de Pierre Cardin "Printemps-Été 2008 "dans le désert de Gobi)




