Une histoire du bouton, de ses évolutions et de ses métamorphoses...

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Si je le caresse des doigts, le bouton sort de ses gonds.
Plus il les rend concupiscents, agiles,
Curieux, affables, plus il jubile, plus
Sa liesse devient volubile et nacrée…
Pression magique !
Plus il forme avec l’oripeau
Des émulsions graciles de fibres enlacées…
L’oripeau et le bouton
Se chevauchent, jouent
À saute-mouton, forment des
Combinaisons moins érotiques que
Physiques, gymnastiques, acrobatiques…
Rhétoriques ?

Tantôt cercle onirique, tantôt médiocre rond en plastique mais dont il n’existe pas de variété plus divertissante, mieux encline à se glisser dans la fente, à s’éclipser ; il y a beaucoup à dire à propos du bouton. Exactement tout ce qu’il raconte de lui-même jusqu’à sa pendaison, fil coupé ; perdition du sujet. Voilà l’objet même qui me convient.

Il y a quelque chose d’adorable dans la personnalité du bouton ; d’inimitable dans son comportement. Une réserve, une tenue, une patience sur sa soucoupe. Alors que le zip est plus que misanthrope et semble ignorer tout à fait l’homme, le bouton est fait pour l’homme, il ne l’oublie pas et n’oublie aucunement son devoir.

Si vous disposez de quelques minutes et qu‘il vous chante d’en refaire le chemin avec moi, voici, cher lecteur, pour ta couture intellectuelle, un petit morceau de bouton. 

Bouton-pierrafeu. Un bout d’os, un galet percé, une ficelle, une peau de bête et le tour est joué.

Bouton-fibule. Une épingle charnière venue de l’Antiquité s’attelle à la même besogne : la réunification de deux pans de vêtement. Sauf que la chlamyde a détrôné la peau de bête.

Bouton-bourgeon. La frustre agrafe se veut plus efficace. En 1160, le mot bouton est sur le bout de la langue. Du verbe « bouter », comprenez « pousser, croître, bourgeonner ».

Bouton-pratique. Ou bouton qui devient bouton. Au XIIe siècle, voit-on apparaître les premiers escadrons. Sur des vêtements féminins d’abord. Et par souci de commodité pense-t-on. Pour contrer une mode qui prescrivait aux élégantes de porter des manches extrêmement serrées aux poignets, les obligeant à faire coudre chaque matin et découdre chaque soir les manches de leur robe. Evident. Il fallait pourtant y penser…

Bouton-déco. Au XIVe siècle, le bouton se multiplie à l’infini le long des manches, sur le pourpoint, autour du décolleté, envahissant les plis et les déliés.

Bouton-troqué. On raconte qu’au XVIIe siècle, d’énormes boutons d’argent évoquant des scènes bibliques, ornement du costume traditionnel hollandais, servaient parfois de monnaies d’échange aux marchands et aux marins.

Bouton-contrebandier. Quand le bouton se dévisse et se fait calice, l’opium s’immisce et répand son vice.

Bouton-bijoux. En os, en corne ou en métal ordinaire pour le petit peuple ; en or, en perle ou en pierres précieuses pour les princes et les rois, le bouton fait sa conquête des classes. Un faste que l’histoire des rois de France a gardé en mémoire : Philippe le Bon et ses gros boutons d’or rehaussés de perles, François Ier et son manteau garni de 13 612 petits boutons d’or, Louis XIV et ses boutons-rubis pressionnés sur ses habits d’apparats. La classe.

Bouton d’or. Bouton d’art. À la fin du XVIIIe siècle, ça boutonne pas mal à Paris. Centre de tous les plaisirs, le Palais Royal est aussi le paradis du bouton. Les hommes ne lésinent pas sur leur utilisation. Car si l’habit « à la française » a gagné en sobriété, le bouton, lui, se permet  toutes les fantaisies, toutes les dépenses, toutes les extravagances. 10 sur le devant, 3 sur chaque revers de poche, 2 sur chaque manche, 6 sur le haut, 6 sur le bas des plis du dos ; le compte est bon.

                        

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Bouton-médaillon. Le bouton devient alors un thème de conversation inépuisable et sa décoration, une occupation accessoire mondaine. Un « atelier bouton » auquel s’adonne Marie-Antoinette pour tromper l’ennui et les peintres pour survivre. Fragonard s’essaie aux miniatures, Teniers aux scènes de vie, Rosalba aux monuments de Paris, Isabey aux copies de Boucher et Van Loo. Camaïeu de fleurs, de paysages… Le bouton-soucoupe assorti au service vaisselle.

                   

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Bouton-plein d’esprit. Lumières sur les dessous du XVIIIe… Caricatures, mots d’esprit, rébus ravissent l’homme qui porte ses drôles d’idées à la boutonnière. Idées plaisantes ou grotesques, réflexions sur la nature humaine, messages codés qui confinent parfois à l’épigramme amoureuse ou érotique - « Ses yeux enflamment mon nœud. Elle a mon cœur »…

                     

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Bouton-polisson. Libertinage et badinage actionnés par des boutons mécanisés, dérobant au regard une image coquine ; au revers d’une redingote, au détour d’un col. Intentions câlines ou crues…

                   

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Bouton-empaillé. Les sciences naturelles ont la cote. L’homme herborise d’un regard nouveau la nature qui l’entoure. Buffon, le naturaliste, donna son nom à un type de boutons qui, sous leur verre, présentent une taxidermie d’herbes, coquillages ou insectes.

                        

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Bouton-célébration. Le 19 septembre 1783, un mouton, un canard et un coq montent à bord d’un ballon à air chaud lancé par les frères Montgolfier. L’homme fera son premier pas sur les nuages. Le bouton s’offre en commémoration pour des siècles et des siècles...

                        

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Bouton-d’opinion. Deux siècles avant l’apparition du badge, le bouton est un subterfuge d’accroche aux idéaux politiques. « Plutôt mourir que de se déshonorer », devise du duché de Bretagne qu’arborait fièrement Chateaubriand, en 1788, sur ses boutons, en signe de rébellion. Scènes d’émeutes, scènes allégoriques crucifiées sur l’habit du révolutionnaire ; la Marseillaise et le Chant du départ claironnés sur les boutons de col. Révolution ou abolition de l’esclavage, même combat boutonnier.

                      

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Bouton-argentique. Avec l’apparition de la photographie, certains pensent que c’en est fini de la peinture. C’était sans compter sur le bouton qui réunit les deux disciplines.

Bouton-à la chaîne. À la fin du XIXe siècle, le bouton industriel perd sa signature, n’ayant d’intérêt autre qu’utilitaire.

Bouton-couture. Au début du XXe siècle, l’avènement de la haute couture ne peut tolérer pareille ignominie. « Originalité et qualité ! », revendiquent les couturiers. 80 maisons de couture se disputent les années 30, à raison de 4 collections par an et de 20 modèles par collection, soit un total de 6400 boutons à bijouter chaque année. Gravés, sculptés, ornés de chinoiseries, ils sont parfois si gros que leur tête ne passe pas dans la fente. Alors on les coud, on ferme les yeux des boutonnières. Enfin annoblis motifs décoratifs.

               P1030578 (Boutons de Paul Poiret)

Bouton-bonbon. Amatrice de fermeture éclair, Elsa Schiaparelli n’en appréciait pas moins les boutons, délices édulcorés : insectes, légumes, végétaux, coquillages, caricatures… Éloges surréalistes.

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Bouton de récupération. En temps de guerre, les matières premières faisaient cruellement  défaut, mais pas les idées ; tout ce qui est trouvé sur les trottoirs est bon pour être bouton : fleurs séchées, cailloux, noyaux de cerise, coquille d’œuf et d’escargot se collent aux semelles, avant de se coller aux boutons.

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Bouton-monogrammé. YSL, LV, C, D griffent les boutons de leur sigle ostentatoire ; les maisons de boutons, parangons de tradition, n’ont plus à militer pour la conservation de leur art.

Bouton-contrefaçon. Victime de son succès le bouton de luxe se fait plagier. La copie donne ses lettres de noblesse à un domaine de création qui n’a pas toujours été vu comme tel. Bouton, tu peux relâcher la pression !

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Puisqu‘il faut bien nous rendre à l’évidence (et toi, lecteur, en prendre ton parti) : c’est à propos des objets de réputation les plus simples, les moins importants, voire les plus dérisoires que le jeu de notre esprit s’exerce le plus favorablement, parce qu’alors et alors seulement il lui paraît possible de faire valoir ses opinions particulières dans leur forme particulière.

(Poème et texte en italique librement inspirés de l'oeuvre de Francis Ponge, Le Savon)

Article publié dans Magazine, N° 46 (oct-nov 2008)