20 février 2008
Le retour de Denise Poiret (épisode 3)
Bien sûr, il y a une vie après Poiret...

Je ne vais pas vous réécrire mon mémoire, rassurez-vous, mais simplement illustrer l'avant-gardisme de Denise Poiret.
Denise Poiret, une femme libérée ?
(Poiret, Y. Deslandres)
C'est cette robe, présente dans la vente, qui m'a poussée à la confidence:

Vue sous cet angle (Drouot= moquette pourrie+photo= mauvaise qualité car piètre photographe) c'est sûr, ce n'est pas très parlant.
Peut-être préférez-vous la voir à plat ?

ou portée ?
Oui, c'est toujours mieux porté... Vous remarquerez d'ailleurs que cette robe mise en vente la semaine dernière n'est pas la même que celle sur la photo, beaucoup plus échancrée, pour ne pas dire outrageusement décolletée...
Une autre photo, très posée... (Paul Poiret tenant l'objectif)

Avec en toile de fond, ce tableau de l'artiste Kees Van Dongen — peintre néerlandais installé à Paris en 1897, Fauviste, rattrapé au vol par la poigne de Poiret qui le crucifie au-dessus de son lit — et qui porte si bien son nom : "Quiétude".
Nous pourrions écrire un roman sur ces photos volées ; tant de détails, tant d'objets d'art, tant d'indices qui nous mettent sur la piste de paul et Denise...

Remettons-nous dans le contexte :
1910, avant la première guerre mondiale, à l'époque où Cocottes corsetées et femmes de boudoir se pavanent à Longchamp le derrière en cul de poule (mode des cul-de-Paris) et le buste arnaché dans des sangles lacérées (je n'ose imaginer cette torture des corsets, impossible de bouger, de s'asseoir, de tousser ; comment les femmes ont-elles pu s'imposer pareil souffrances ? Et ces messieurs leur infliger cela ?)
Une liberté qui n'a donc pas sa place dans cette société soumise aux conventions et au protocole vestimentaire.
Et Poiret de n'en faire qu'en sa tête. De bannir ces objets de torture pour encenser la féminité, car il aime les femmes à en perdre la raison — impossible jusqu'à ce jour de déchiffrer le nombre de maîtresses qu'il a eu... Et Denise, de respirer le grand air dans son jardin du Pavillon d'Antin, les pieds dans l'herbe, le corps en apesanteur. Et tout cela avec une ineffable spontanéïté, comme si jamais il n'y avait eu de luttes féministes acharnées — les suffragettes de l'époque ont dû être stupéfaites de tant d'effronterie ; elles se battaient pour leurs droits, mais pas encore pour leur liberté sexuelle et corporelle, le sujet reste tabou.
(Denise dans sa robe Delphinium, qu'elle nomme "robe Bonheur")
(la fameuse... Exposition chez M. Alaïa,2005)
Et de se déguiser — contrainte ou de son plein gré ? — lors des festoyades qu'organisaient chaque année son mari-couturier, amateur de franches camaraderies.
Denise était-elle aussi libérée que ces photos le prétendent ?
Par sa grâce naturelle et son physique intemporel (je la verrais très bien aujourd'hui arpenter les catwalks avec un perfecto et des bottes tarabiscotées par Pierre Hardy pour Nicolas Ghesquière; d'ailleurs elle était bien la première à porter de façon révolutionnaire des paires de bottes en cuir colorées à talons plats, et à faire scandale à son arrivée aux Etats-Unis, à peine débarquée du paquebot qui les amenaient, elle et son mari, en tournée outre-atlantique), elle n'en reste pas moins une exception.
C'est pourquoi ça ne m'étonne pas que ces petites paires de bottines à lacets en suédine vert, datant du milieu du XIXe (de la dernière vente), aient appartenu à Denise...
Une femme tout simplement en avance sur son temps...
15 février 2008
Le retour de Poiret... (épisode 2)
Le dernier coup de marteau ayant retenti, je peux désormais m’adonner au plaisir de vous conter la suite de l’histoire et surtout me délecter de son Happy end. Car cette vente fut un succès...
Avec un record de 80 000€ pour un manteau 1920 d’inspiration Maghreb (en lainage écru à bandes brunes tissées par Rodier) — et d’autres belles victoires — je pense que les petits-enfants de Paul et Denise n’auront pas été déçus.
(exposition publique Drouot-Montaigne)
Certes l’excitation n’était pas autant à son comble que précédemment vécu en 2005 (peut-être aussi parce que cette fois j’étais seulement spectatrice) mais il est toujours aussi plaisant de réaliser qu’une pièce de vêtement peut aujourd’hui être l’égal d’un tableau - en valeur j’entends (ce que j’avais déjà formulé dans l’avant-propos de mon mémoire). Ce n’était pas le cas, il y a dix ans, et c’est en cela que la vente Denise Poiret de 2005 fut exceptionnelle, car elle accomplit un pas de géant pour la valorisation du patrimoine mode. Jusque là, les sommes ne dépassaient pas les 4 zéros. Le 14 mai 2005, elle en rajoutait un 5e — je vous remémore le record mondial : 110 000€ pour un manteau d’automobile d’inspiration Maghreb, tissé Rodier, que voici:
(exposition publique chez M. Alaïa, avril 2005)
A l’observer de loin ou de près ce manteau, si moderne et intemporel, on comprend très bien pourquoi des collectionneurs se sont dignement battus pour rentrer en sa possession ; un vrai duel. Je me souviens de ces discrètes inclinaisons de tête— d’ailleurs cette discrétion est fascinante, ce sont toujours les personnes les plus mal peignées, les mieux loties— à peine perceptibles, et de cette cadence effrénée à laquelle les chiffres grimpaient. C’est ici le clou du spectacle, quand l’adrénaline monte, et que l’on se demande qui de l’acharné aura le dernier mot.
Le crieur joue alors un rôle primordial car il est celui qui donne du rythme à la vente en reprenant à haute voix les sommes claironnées par le commissaire-priseur (et c’est là encore que la personnalité du commissaire-priseur joue un rôle majeur, car s’il épice le tout d’une note d’humour, la décontraction de l’auditoire sera certainement plus bénéfique au succès commercial de la vente). Du théâtre à l'état pur ! Mais tant de théâtralité, pour une scène qui finit souvent en queue de poisson…
Je ne me suis pas faite à cette coutume qui voudrait que la salle se vide ipso facto, sans attendre la fin du round. Dans mon expansion, j’aimerais que les victorieux se pavanent avec leurs trophés, échangeant des mots d’esprit avec les vaincus, mais cela serait enfreindre les codes de bienséance. Qu'adviendrait-il si le collectionneur soulevait le voile de son anonymat ? Le charme serait rompu, cette attitude de retrait se faisant oiseau rare dans notre société "exhibitionniste".
Laissez-moi maintenant vous proposer une sélection de mes pièces coups de cœur, d’ailleurs reprise en cœur par les acheteurs. Je ne me suis pas trop trompée, les pièces que je pensais les plus intéressantes se sont envolées...
Je ne pourrais pas vous faire un classement par ordre de préférence car il y a des choses tellement différentes qu’elles ne rentrent pas dans l’ordre de la notation. Ce sont surtout des pièces qui attirent l’attention car elles attestent aussi bien de l’ouverture d’esprit et de la personnalité haute en couleur de Poiret, que de la modernité de Denise ou de la magnificence de cette Epoque (Belle ou Folle).
Je commencerais donc par vous parler de ce manteau qui a fait son record. Par son intemporalité, il fait parler de lui…
Tout d’abord, par la découpe brut du tissu, au décor inspiré des couvertures du Maghreb ou du tissu du burnous — du même coup de ciseau que ce manteau, présent dans la vente de 2005 :

J’imagine Paul Poiret au Maroc (car il a fait ce voyage en 1918 en compagnie de son fils Colin) a l’affût de sources d’inspiration. Je le vois fureter au marché, couper un bout de couverture avec une paire de ciseaux qui traîne dans son cache-poussière, le rouler en boule dans son imper et le plier en quatre dans sa valise Vuitton pour la conserver dans sa tissuthèque avant de l’utiliser à bien pour sa prochaine collection (les photos attestent de mon imagination, je vous rassure je ne délire pas complètement..)
Ce manteau est donc l’avatar de l’ouverture d’esprit du couturier, lui qui le premier, parcourut les continents avec sa femme pour puiser son inspiration dans l'éclectisme des cultures, aussi diamétralement opposées soit-elles (l’Afrique du Nord, la Chine, la Russie…)
Parlons aussi de cette doublure en pongé de soie imprimée, à motif de losanges gris réhaussés de feuilles stylisées bleu canard (soyons précis, je vous en prie). Elle n’est pas posée là par hasard cette doublure... C’est aussi ce que j’aime avec Poiret, il ne se lasse jamais de nous faire suivre un jeu de piste. En posant des indices, des clés pour accéder à son intégrité ( avait-il tout prévu, même cette vente ? On serait presque tenté d’acquiescer...)
(photographie extraite du livre "Poiret", Yvonnes Deslandres, Ed du Regard)
Cette doublure, comme je vous disais, révèle une autre facette de sa personnalité : elle induit sa collaboration avec des artistes de l’époque, qu’il a lui-même découvert en grand mécène qu'il était — d’ailleurs je me demande ce qu’il en est à propos de Rodier ??
Ici, l’expertise ne mentionne pas Raoul Dufy, mais je ne peux m’empêcher de penser à lui et à sa collaboration avec la maison de soierie lyonnaise Bianchini-Férier.
Pour la petite histoire, Paul Poiret avait spécialement crée pour son ami proche la « Petite Usine », en 1911. Un atelier de gravure sur bois et d’impression textile, bricolé avec les moyens du bord, qui permettait à l’artiste-peintre-décorateur-coloriste de travailler en toute liberté.
Cette liberté, elle semble innonder toutes les sphères d’activité dans lesquelles Poiret s’est jeté à corps perdu.. Finalement, le talent de Dufy étant très vite valorisé, il se fait débaucher par Bianchini-Férier et s’expatrie à Lyon. Poiret perd un proche collaborateur mais pas un ami, car il n’en voudra jamais à Dufy de l’avoir quitté pour augmenter son cachet ; ils continueront d’ailleurs à travailler ensemble, Poiret faisant appel à Bianchini-Férier pour ses impressions tissus.

Je pourrais aussi vous parler de la coupe et de la construction du manteau (le col montant, le boutonnage asymétrique, l’effet taille basse par une couture dans laquelle est dissimulée une poche…) mais je maîtrise très mal le sujet. J’ai pourtant beaucoup appris en écoutant les leçons de coupe formulées avec foi par Jean-Denis Franoux (professeur au Studio Berçot et assisant de l’Expert sur la vente) mais je serais incapable de vous les transmettre, étant une piètre styliste/modéliste. Un jour, j’espère acquérir ce savoir, car il est indispensable pour comprendre au mieux l’histoire de la mode et du costume.
14 février 2008
Le retour de Poiret... (épisode 1)

Le livre n’était donc pas fermé...
Poiret a encore des choses à nous dire. Et il ne s’est pas caché de nous le faire savoir cette semaine encore.
Le fait est avéré, relayé par la presse : le Grand Homme est de retour parmi nous, au travers de cette vente aux enchères tenue à l’hôtel Drouot aujourd’hui même, à 14h. Ce sont ses petites-filles (filles de Colin, décédé il y a 10 ans) qui décidèrent de léguer son art au patrimoine.
Je ne sais comment il réussit toujours à me faire vibrer (enfin si, je sais, mais cela vous prendrait la journée ! Je suis intarissable sur ce sujet… Hé non je ne m’en lasse toujours pas — C’est dingue cette attraction qu’il exerce sur moi… Mais, tu vas me lâcher Paulo !)
Hier, il déambulait de son air bedonnant dans les couloirs vieillots de Drouot. Se postant tantôt à la porte de la salle 9, où se tenait son exposition publique, pour accueillir les passionnés, ou recueillir leurs impressions au départ ; tantôt faisant montre de son éternel bonhomie, s’attachant à transmettre ses talents de couturier, le ciseau dans sa blouse boutonnée. Oui, j’aime à penser qu’il redevient chair. Aujourd’hui, j’ai gratté la lampe pour faire apparaître le bon génie. Et sentir sa présence rôder… Afin qu’il me chochote au creux de l’oreille « Viens voir comme mon Epoque était Belle, et tout ce que j’ai fait pour elle », comme s’il avait encore des choses à prouver, telle une revanche qu’il n’aurait toujours pas prise.

Son époque a eu la dent bien dure quand elle l’a vu déchoir. Sans doute de trop de jalousie envers sa Magnificence — il était à son apogée le Roi du Tout-Paris. La réussite fait des envieux, la chute des amis défectueux…Mais je ne m’attarderais pas plus sur cette facette de sa personnalité (qu’il a multiple).
Parlons plutôt de la vente, présidée par les commissaires priseurs Beaussant Lefèvre, expertisée par D. Chombert et F.Sternbach.
Certes, le catalogue n’était pas aussi réjouissant que celui de 2005. Imaginez-vous, un catalogue de vente banal, avec tout ce que cela implique de graphisme maladroit/MOCHE ; voilà vous avez tout compris. Et je ne vous parle pas de « la mise en lumière » des pièces (un fer à repasser ? Mais enfin, c’est interdit par la loi ! Restons dans les règles de l’art muséologique..), ni de la « scénographie » (terme inaproprié bien sûr… On est à Drouot, il ne faut pas l’oublier — Mais quand se décideront-ils à investir dans une nouvelle moquette (pas murale, je vous en supplie !!!) Quand je pense à tous ces aficionados qui piétinent quotidiennement les lieux de ce temple à la renommée internationale, je ne comprends pas pourquoi l’Etat ne daigne pas s’intéresser à sa modernisation. Bref, c’est un détail – enfin, quand même, ça me dépasse !)
Je disais donc — je me suis encore égarée dans les méandres de ma naïveté — que finalement peu importe tous ces à côtés, cela ne pâlit en rien le génie visionnaire de Paul et Denise Poiret (« Un visionnaire intemporel », pour vous citer le titre du catalogue…Oui vous avez noté le pléonasme.. Non, j’arrête de faire ma langue de vip. Enfin quand même, il faudrait peut-être penser à vous faire aider de temps en temps… Je ne remets pas en question votre savoir intarissable— loin de moi cette prétention -— mais je m’adresse ici à votre fibre « artistique » — sans parler chiffres, ni records mondiaux, puisque vous semblez bien pervertis par l’or jaune — à cette question du graphisme/mise en page/scéno totalement désuètes à mon goût (à chacun ses goûts bien sûr, je le conçois) et puis surtout j’ai envie de remonter le moral de vos cravates…
Vous ne voyez pas qu’elles dépriment ! On pourrait d’ailleurs écrire une thèse sur « le rapport de l’homme de l’art de Drouot à la mode ». Cet être hybride coupé du monde, qui ne gravit que les pavés du village Richelieu, ne déjeune que chez les bouchons cavistes qui jouxtent l’hôtel des passations monétaires ...
En gros (mais vraiment en GROS) il y a le village Disney Land, et le village Drouot. Le même concept, sauf que les peluches géantes Disney sont des hommes cravatés jusqu’à étranglement (ce petit cercle hermétique est vraiment fascinant, on se croirait sur une autre planète). Je ne dis pas qu’il faut un relooking extrême, restons dans les limites du réalisable) mais un minimum requis (ça devrait être une condition sine qua non à l’obtention du titre de commissaire priseur. On y lirait : « Brulez vos costumes de pingouin endimanché, dressez le nœud de vos cravates, point d'admission sans cela." Nous sommes au XXIe siècle, Messieurs alons reprenez-vous, tout n’est pas perdu !
Comme vous pouvez encore constater, je pratique beaucoup la sociologie du commissaire priseur/marchands d’art/commis (j’ai tout de même passé 6 mois recluse dans ce village, expérience richissime soit dit en passant — au sens figuré, car au sens propre je me suis plutôt ruinée dans les bouchons cavistes justement… MIAM on a beau dire, je me demande d’où ils exportent leur saucisson/cornichons, UNBELIEVABLE, so much taste ! Une gastronomie que le monde entier nous envie et je comprends pourquoi (sans parler des pavets de viande tendrissimes et surtout sans parler des crêpes suzettes à la fleur d’oranger, oh my God!). Bref, c’est à vivre.
Mais, je réalise que je suis "hors-sujet" ! Bah, finalement ce n’est pas si hors propos. Souvenez-vous que l’une des facettes de Poiret, c’est cette réputation corroborée par tous de BON VIVANT. Aussi je me devais de vous transcrire cette émotion sociologico gustative, afin que vous contourniez au mieux les sinuosités du personnage.
Evidemment, il me reste encore beaucoup de choses à aborder sur cette journée (et notamment l’essentiel : les pièces mises en vente, mes coups de cœur, des anecdotes — nombreuses… ) Mais je préférais attendre la fin de la vente avant de vous confier toutes les clés (enfin, pas toutes, c’est trop ambitieux, et sans doute trop mystérieux…) de cette aventure qui fait aujourd’hui appel à tous ces souvenirs/émotions auxquelles j’ai été confronté il y a presque 3 ans de cela.
Sans doute, parce que la vente de mai 2005 m’a révélée à l’amour de l’histoire de la mode, je garde de ces moments intenses une étincelle dans le regard — pour ne pas oser avouer une petite larme (car cela peut sembler exagéré d’un point de vue extérieur). Je vous assure que cette belle histoire humaine, je l’ai vécue et je ne cesserais jamais de me souvenir (sans finir empaillée, I promiss !) à toutes ces « leçons de vie » qu’elle m’a transmise. Parce que l’on a parfois tort de nier ses passions, en se disant que la société ne tolère pas ce genre d’élucubrations. Preuve que l’on peut s’y donner corps et âme, sans avoir peur de cette pression monétaire qui vous fait penser que jamais vous n’en vivrez.
Je ne voulais pas finir sur une mauvaise note moralisatrice, la sus-nommée « quand on veut, on peut »… Mais bien, sur une note positive.
11 février 2008
Edito Magazine, N° 43 (fév-mars 2008)

Parler des choses ou des gens
"La population des villes est en constante augmentation. C’est peut-être pour lutter contre la solitude urbaine – phénomène corollaire – que les médias présentent toujours des visages ; connus ou en passe de le devenir ; grave ou rieur à la pose ou en action.
Une interview sur un sujet ?
Non plutôt l’interview d’une personnalité, ou mieux son portrait. Et la lutte est inégale. Certes, les gens parlent des choses, mais l’empathie l’emporte toujours. Face à l’humain, la sympathie ou l’antipathie, la soif de s’identifier ou le besoin de cristalliser son ressentiment prennent toujours le pas, et ne restent que les gens. Il y a pourtant quelque noblesse à faire vivre des idées, à bousculer des concepts ou à penser demain, mais l’époque ne doit pas être à ça.
Une piste : si l’information devient un spectacle, c’est peut-être dans ce qui se présente comme spectacle qu’il faut chercher l’information."
Angelo Cirimele
La botte
"La mode a une histoire et nous allons l'examiner par morceaux, en commençant par en bas et ce qui touche terre : la botte " (sommaire de Magazine)
"Dans un monde construit par les hommes et pour les hommes, la botte naît comme l’emblème suprême de la virilité. Aux hommes, la gloire et la puissance que précisait le costume. Aux femmes la futilité de la mode, expression de leurs charmes. Et gare à celles qui osèrent défier les règles de bienséance : Jeanne d’Arc et ses cuissardes masculines furent brûlées vives. La botte est de tradition masculine. Point de discussion.
Encore n’est-elle qu’une parade pour impressionner l’adversaire sur les champs de bataille ou faire le paon dans les salons. Ah, les bottes de mousquetaires ! Celles qui moulent mollets et cuisses et s’épanouissent en entonnoir… Comme elles ont fait fantasmer les dames avant de ravager leurs robes de leurs éperons. Soulier de désir et de domination, les hommes la cajolent. Louis XIV la chérit de lingerie et lui consacre même un budget « recherche ». Une petite intention qui sera récompensée d’un blason, celui même épinglé sur le veston du cordonnier Nicolas Lestage, pour sa création « Haute-Couture » d’une paire de bottes sans couture. Sans concession, la botte martiale ultravirile s’assouplit progressivement à la fin du Premier Empire, tandis que les femmes de l’aristocratie marchent toujours sur des œufs. Trois pas de souris, pas plus que ne peuvent supporter leurs chaussons de brocart aussi minces et friables que du papier. Le reflet d’une intense activité… en comparaison des solides bottines de cuir noir que portent leurs servantes. 1830, une mini révolution passe inaperçue : la bottine se conjugue au féminin ; un compromis subtil vers l’émancipation féminine… Ils avaient déjà lâché du leste sur les bottes d’équitations, concédées aux amazones pour leurs randonnées équestres – bien qu’à une seule condition : la sobriété – ils acceptent désormais qu’elles fouinent dans leur vestiaire. Comment les hommes n’ont-ils pas vu le danger s’immiscer sur la pointe des pieds ?
(bottine Barette, 1880)
Sans doute par faiblesse des sens… Laçage latéral ou enfilade de petits boutons ronds, la bottine enivre la raison. D’une mode qui comprime le buste des femmes dans des corsets, elle enchâsse bientôt le pied et le mollet dans des exiguïtés de cuir ; pied menu pour de menus plaisirs… Il s’agit surtout de dissimuler le pied, objet de mille tentations. La morale victorienne, dans sa négation du corps, veut ravir au regard masculin les chevilles féminines. La reine Victoria somme son bottier de guérir cette déviance pernicieuse. J.Sparkes Hall imagine alors un modèle adapté aux promenades bucoliques dans les herbes écossaises du château de Balmoral. Pourvue de semelles résistantes, plus haute, bicolore et lacée sur le devant, la « botte de Balmoral » est adoptée à l’unanimité par ses sujets. Créée pour apaiser les ardeurs, elle ne fait pourtant que les raviver. Les interdits poussant au vice : un soupçon de jupon relevé et c’est l’émotion. En soulignant le galbe du mollet, le laçage étroit et compliqué de ces bottines montantes stimule les rêves érotiques de ces messieurs. Et le retour du talon n’est pas pour leur déplaire. Ainsi apparaît, dans cette Angleterre pudibonde baignée de tabous, le fétichisme. Bottes et talons hauts ne seront plus jamais dissociés du mot érotisme. L’amour est chaste quand la femme ôte ses bottes, pervers quand elle les garde. Nul doute, la femme a trouvé son arme de séduction massive…
(bottine de Balmoral)
Pas question de s’arrêter en si bon chemin. Après la démocratisation de la bottine due à la Révolution Industrielle, qui fait naître une once d’égalité entre les classes et les deux sexes, deuxième avancée pour l’émancipation féminine : les premières bottines imperméables. Il fallait y penser : imperméabilité = mobilité = liberté. Miracle, les femmes sautent dans les flaques, Vive les bottiers ! Les robes se relèvent et découvrent le pied, ce qui enhardit les fabricants à rehausser leurs créations d’excentricités. A la Belle Epoque, rien n’est jamais « Too much » pour se rendre à l’opéra, surtout pas les motifs floraux et ornithologiques. Une oisiveté qui a fait son temps et que la guerre des tranchées ne tolèrera pas. Les femmes deviennent actives. Les lacets sont de trop, le temps n’est plus à perdre. Aussi crie-t-on au génie quand le bottier Charles Goodyear décide de les bannir. En 1915, l’ourlet remonte pour cacher encore ce genou que Melle Chanel ne saurait voir. Ce faisant, il relaye la bottine au grenier qui se fait piquer la vedette par l’escarpin, nouveau faire-valoir des bottiers. Les hommes se réapproprient leurs biens.
(bottine from USA,1920)
Passé le traumatisme des deux guerres, on ne peut plus voir la botte en peinture. Assimilée à la botte du IIIe Reich, il faut laisser passer deux décennies pour l’effacer de sa douloureuse mémoire. Le New Look ne leur laisse d’ailleurs aucune chance car on verrait mal une paire de bottes s’accorder aux jupes amples, tailleurs et total look Dior… La femme revient à ses premiers amours, la coquetterie, celle qui lui a tant manqué pendant la guerre. Ne lui parlez pas de féminisme, elle n’en a cure. Elle veut être belle et désirable, tout simplement.
(rien à voir avec les années 50, mais je la trouvais vraiment très élégante/galante cette bottine 1880 en chevreau de Hayes, alors au diable la chronologie !)
Les années 60 ne l’entendent pas de cette oreille. Avec la contestation étudiante, le mouvement féministe reprend du galon. La révolution sexuelle est en marche. Il lui faut un symbole fort. Et de retourner fouiller dans la penderie de leurs hommes. Cette paire de botte sera parfaite. En 1962, la presse s’étonne de ces hautes bottes remises au goût de l’époque par Balenciaga. Trois années plus tard, Courrèges achève la métamorphose. La botte lorgne désormais sous les minijupes des filles, la bottine s’écrase sous les pantalons droits. Un effet boule-de-neige qui déguise la femme en « Power Woman » ou en femme de la galaxie. Bottes en cuir à talons aiguilles d’Emma Peel ou « Go-Go Boots » cosmiques en plastique blanches de Courrèges, à chacun son style. Les Beatles optent pour le bottillon à gousset élastique, Barbarella (alias Jane Fonda) pour les cuissardes, John Travolta pour la santiag, Janis Joplin pour la bottine « Flower Power » seventies, les Claudettes pour les « Disco boots» à paillettes… Les années 80 raffolent de la haute botte en cuir de la business woman. Et les années 90 des boots Doc Martens, qui avec un jean ou des collants dentelle, remporte tous les suffrages.
(Go-Go Boots Courrèges)
La suite n’est qu’une longue liste de noms qui font rêver : Kélian, Jourdan, Hardy, Cox, Clergerie… Bottine mutine ou botte impérieuse, selon, donnent aux femmes une allure désinvolte de femmes fatales, lascives et dompteuses. La demande est telle que les designers d’Ikea se mettent à concevoir des dressings adaptés à la hauteur des tiges de bottes. Légitimée par tous, la botte se fond aujourd’hui si naturellement dans le décor que l’on en oublierait presque son côté « réac » ou subversif. Quant à la bottine, devenue ringarde, il a suffi d’un anglicisme pour lui redonner de l’éclat: Low Boots, ou comment faire du jeune avec du vieux. La barrière des sexes est bel et bien franchie, banalisée au point que la tendance s’est inversée, la botte est désormais attribut féminin ; si bien que l’on serait choqué de voir un homme arborer des cuissardes en ville. Reste encore les catwalks où tout est permis, et ce n’est pas Galliano qui s’en prive…"
(pour finir en élégance, une bottine mutine 1880. Quand aux bottes impérieuses, vous en trouverez à tous les coins de rue..)
Bio Twiggy la Brindille
Voici ma dernière biographie pour Magazine :
Une biographie sur Twiggy la brindille...
1949 : Naissance à Neadsen dans la banlieue londonienne, d’un père menuisier, d’une mère ouvrière en imprimerie et caissière en supermarché.
1965 : A 16 ans, Lesley Hornby mène encore une vie paisible chez papa et maman. La semaine, elle bûche sur son bac, le samedi elle est shampouineuse pour gagner de l’argent de poche qu’elle dépense illico en petites robes hors de prix, le dimanche elle danse avec ses copines sur les tubes des Beatles. Passe un drôle de gars en Triumph Spitfire décapotable, Nigel Daves. «Que vous avez de beaux yeux, Mademoiselle». Il l’entraîne chez Léonard ; une coupe à la garçonne, un balayage et des rajouts de faux cils plus tard, son air lunaire placardé sur la vitrine du meilleur salon de coiffure londonien fait mouche. Passe la rédactrice du Daily Express pour une coupe-brushing. Le lendemain, elle fait la couv’. Lui manquait un pseudo : Twiggy, dit « la brindille » (on comprend pourquoi :1,69m pour 41kg). Nigel, son pygmalion-agent-amant, devient Justin de Villeneuve, se réservant la particule et le pactole.

1966 : Elle rêvait d’être styliste, elle est devenue icône. Paris l’acclame, New York la convie en super-star, Tokyo lui affrète un avion charter. A une presse déchaînée, elle répond de sa verve et de son accent cockney, que personne ne comprend. On lui lance une collection éponyme, elle en ajoute une autre de sous-vêtements et met toute la ville au régime. On lui augmente son cachet de 300 à 1000 francs l’heure de pose, elle claque tout en Rolls et Jaguar, avant même de passer son permis. On lui fait pousser la chansonnette, elle ne s’émeut pas de son flop. Pas le temps de se retourner. Mary Quant et sa minijupe la prennent en égérie, The Daily Express la couronne « Face of 66 », et l’Amérique « Woman of the year », mais elle ne peut assister à la remise du prix, en raison d'une poussée d’acné.
1969 : Après quatre années d’hyperactivité, Twiggy reprend son souffle et décide de quitter la fashion car «On ne peut pas servir de cintre toute sa vie ». A 20 ans, elle est multimillionnaire (avec un salaire dépassant celui du Premier ministre) et déjà retraitée. Il faut penser à la reconversion. Ce sera la chanson et la comédie, pas très original, mais elle ne peut prétendre au job de caissière.

1972 : Sur le conseil de son ami Paul Mc Cartney, elle va toquer à la porte du très controversé metteur en scène Ken Russel. Il lui fait miroiter un premier rôle dans sa comédie musicale The Boy Friend, sous réserve qu’elle apprenne les claquettes. Elle s’acharne, remporte le rôle et deux Golden Globe Awards. Puis elle tombe amoureuse… de l’acteur américain Michael Witney. Et plaque tout pour lui: l’Angleterre, la gloire, papa-maman. « Je ne rêve que d’une chose, me marier et avoir des enfants » déclare-t-elle à la presse avant de s’envoler en lune de miel aux Etats-Unis et de disparaître des kiosques.

1974 : A 25 ans, elle rédige son autobiographie. Tant de choses à dire, déjà, dont cet aveu qui fait rager plus d’une boulotte ; elle qui, la première, avait déclenché la polémique sur le modèle anorexique qu’elle imposait aux jeunes filles : « A 16 ans, j’étais une petite chose fluette et marrante avec des cils et des jambes immenses, je détestais mon image. Et puis, soudain, on m’a dit que j’étais superbe. J’ai cru que les gens étaient devenus fous… » Avec le temps, le succès s’estompe, les studios la boudent.

1982 : Elle renfile les claquettes pour la comédie musicale « My One and Only ». Un retour remarqué par la presse : « Twiggy a pris 10 kg !», « Twiggy a enfin des seins ! ». Et un Tony Award. Elle chante, elle danse, quand elle ne s’engueule pas avec son alcoolo de mari qui décède brutalement d’une crise cardiaque. Sa vie bascule. Elle relève la tête et remonte les planches.
1986 : L’enfant prodige revient au pays, sa fille et un disque sous le bras, Feel Emotion. Les Britanniques la bénissent et lui pardonnent une fois de plus ses errances musicales. Sans ses faux cils, et prostituée, dans Le docteur et les Assassins de Freddie Francis, elle renonce aux mièvreries. Tourne coup sur coup Club Paradise avec Peter O’Toole et Madame Sousatzka et s’éprend de l’acteur Leigh Lawson, rencontré sur le plateau du film.

1991 : S’installe à Los Angeles avec son nouveau mari, mais s’ennuie. Elle lance un SOS d’ex-mannequin en détresse sur le petit écran. La sitcom « Princesses » l’entend et lui propose un rôle mirobolant : la Princesse Georgina La Rue. Elle prend – et ne fait pas la difficile – mais elle lorgne les prompteurs… Elle se verrait bien en présentatrice télé, le « Twiggy Show » ce serait la classe. Ce sera « Twiggy’s People », sur ITV. Ses interviews convient les stars à la confidence : Dustin Hoffman, Lauren Bacall, Tom Jones… Applause.
2001 : Remet le couvert avec « Take Time With Twiggy », un talk à l’américaine des plus racoleurs. Fait une apparition dans « Absolutely Fabulous », où elle y joue son propre rôle. Enregistre son nouvel album Midnight Blue. Devient l’amie des bêtes et milite décemment contre la fourrure. Lance une ligne de vêtements, de produits cosmétiques et de parure de lit. Un acharnement thérapeutique.
2005 : Membre du jury de l'émission America's Next Top Model aux côtés de Tyra Banks. Retourne vivre à Londres et revient à ses premiers amours, le mannequinat, pour la chaîne de magasins britannique Marks & Spencer. Pour l’occasion, elle ressort son pin’s yoga, celui que Jeanloup Sieff avait immortalisé et qui martelait le slogan du Swinging London : « Keep Cool ».
(la photo résultant d'une photocopie, vous me pardonnez sa qualité pas très HD !)
05 février 2008
Carnets d'érudition, Editions Echoppes
Alberto Giacometti
« Je ne sais ce que je vois qu’en travaillant »
Propos recueillis par Yvon Taillandier
(écrivain romancier et journaliste)
Editions L'Echoppe.
J’ai découvert ces petits carnets par hasard, par l’entremise d'une amie professeur d’Arts Appliqués à l’Ecole Boulle. Je les avais vaguement effleurés du bout des doigts à la sortie de l’exposition Giacometti, sans prendre la peine de les disséquer. Grossière erreur !
Leur format avait pourtant immédiatement attiré mon oeil: A7 (74x105), papier velin, découpes massicotées à bords bruts que l’on se doit de découper soi-même si l’on veut décacheter la pochette surprise. Une sorte de petit carnet de note à encadrer ou a ranger soigneusement dans votre sac baguette (parce que le Travel bag, je déconseille pour l'entretien des livres, ou alors il faut les protéger avec du film plastique mais.. 1: on n'est plus en primaire, 2: c'est très laid, surtout sur un support aussi raffiné). Pour un prix dérisoire : 4€. Je dirais donc : un Must Have. Facile à glisser dans sa poche, à lire dans le métro quand on est assailli par les contraintes aterrantes de la vie quotidienne et que l’on désire s’extraire de ce marasme abrutissant. Qu’ils prennent en support les oeuvres de Louise Bourgeois, Duchamp, Balthus ou autres artistes, tous sont d’une exemplaire simplicité/qualité.
« L’entrevue eut lieu le 15 avril 1952… Je revis Giacometti le vendredi 25 et rapidement une amitié s’établit entre nous. Mais le bulletin des Amis de l’Art cessa de paraître et c’est la revue Konstrevy qui, dans son numéro 6, daté de 1952, présenta, traduit en suédois, mon interview. Il a la forme d’un monologue, parce que j’avais pris le parti de ne pas me conformer aux habitudes de certains de mes confrères qui faisaient des questions longues comme des jours sans pain pour obtenir des réponses se réduisant à : « Oui, certainement », ou « Oh ! C’est impossible ! » (Nous serions aujourd’hui plutôt dans la démarche « question droit au but, réponse fleuve » qui, si elle est plus intéressante, tend à effacer la patte du journaliste...)
« Alberto Giacometti ne ressemblait pas à un Giacometti quand je l’ai rencontré pour la première fois, en 1952, rue d’Astorg, au sortir d’une exposition de Picasso à la galerie Louise Leiris. Il avait la tête d’un empereur romain, me suis-je souvent répété par la suite sans penser que je le comparais à un genre de sculpture qu’il n’aimait pas… En me plaçant d’un point de vue vraisemblablement superstitieux, je l’ai fait monter en grade : d’empereur romain, il est devenu (ce qui, d’ailleurs, était de coutume pour ce genre d’empereur) une divinité tutélaire. » écrit Yvon Taillandier dans sa petite tentative d’apothéose.
Cela vous laisse augurer la suite… De qualité, comme je vous le précisais.
De ses yeux d’enfant, le maître sculpteur nous retrace une petite histoire de la peinture et des techniques (en 16 pages précisement), passant de la préhistoire, à la Renaissance, au cubisme, à l’abstraction... Dans un français primaire, à la manière d’un étranger faisant ses premiers pas d'apprentis linguiste, il nous propose une méthode d’érudition pour exprimer le plus simplement possible des préceptes artistiques pensés comme ordinairement complexes. Il nous livre même la recette de ses potions magiques d’entendement, que ce soit la lecture d’un tableau de grand Maître, la compréhension d’un mouvement artistique ou la vision d’une pomme. En somme, il se met à notre portée. Je suis sous le charme...
« Je travaille à la dernière minute. Les « choses » que je fais et refais pendant des mois, je les finis en trois heures.
Le désir que j’ai, ce n’est pas de travailler mais de savoir ce que je veux faire… et d’en finir au plus vite.
Peut-être suis-je un faux sculpteur et un faux peintre.
Au début, quand j’étais à la Grande Chaumière, j’étais embarrassée par la technique : je travaillais par profils et selon l’éclairage. Mais du jour où j’ai travaillé selon moi, je ne me suis plus occupé de la lumière.
En peinture, il faut en tenir compte, quand on emploie des couleurs pures. Mais, quand on peint avec des gris, des ocres, comme je le fais, la lumière peut bien changer, la peinture ne change pas du tout.
L’électricité ne me gêne pas. Il m’arrive souvent de travailler (peindre ou sculpter) la nuit. Il est vrai que ce n’est pas volontaire. Et c’est peut-être seulement parce qu’on est plus tranquille.
De toutes façons, quel que soit ce qui l’éclaire, une chose devrait être toujours aussi bien.

D’ailleurs qu’il fasse jour ou qu’il fasse nuit, ce qui compte pour moi, c’est le dessin. C’est lui qui me donne les formes.
Il suffirait de savoir dessiner et l’on pourrait faire toutes les peintures et toutes les sculptures que l’on voudrait.
A la vérité, les formes, je ne sais pas ce que ça veut dire. Je ne pense qu’au dessin.
Avant la guerre, j’en étais arrivé à faire des sculptures qui tendaient à ne plus représenter qu’elles-mêmes et qui, à mon avis, sortaient du domaine de la sculpture. Mais ce succès, précisément, ça me paralysait. Et puis je ne me sentais pas à la hauteur du rôle qu’on voulait me faire tenir. Et j’avais absolument besoin de liberté pour travailler.
Alors j’ai compris que j’étais bien obligé de remettre tout en question, et j’ai recommencé à travailler d’après nature, - à fonds perdus. Je travaillais en ayant des modèles ; mais de tout ce que je faisais, il n’est presque rien resté. Et, bien entendu, il n’était pas question, pour moi, d’exposer.
J’ai travaillé ainsi pendant dix ans.
Pendant ce temps, pour vivre, je faisais des vases, des lampes, des objets décoratifs, en collaboration avec mon frère Diego et le décorateur Jean-Michel Frank.
En travaillant d’après nature, je suis arrivé à faire des sculptures minuscules : trois centimètres. Je faisais ça malgré moi. Je ne comprenais pas. Je commençais grand et je finissais minuscule. Seul le minuscule me paraissait ressemblant.
J’ai compris plus tard : on ne voit une personne dans son ensemble que lorsqu’elle s’éloigne et qu’elle devient minuscule.

En 1945, je voulais conserver la grande dimension. Or, malgré moi, mes figures devenaient minces.
La raison en est simple : plus on est près d’une chose, plus on la voit en raccourci. Dans ce cas, c’était la largeur que je voyais en raccourci.
Pourtant, j’imaginais des figures qui auraient été grandeur naturelle, comme celles de Maillol, par exemple.
Mais j’ai remarqué ceci : c’est que, dans la Nature, on ne voyait jamais rien comme le voyait Maillol.
Lui travaillait non d’après nature, mais d’après la sculpture.
Au contraire, les nègres, ceux de la Nouvelle-Guinée, ceux de l’Océanie, les Esquimaux, dont les masques me semblent tellement expressifs, qui ont l’air d’être inventés, qui sont plats – restaient beaucoup plus près de ce qu’ils voyaient.
Et ce qu’ils ont fait, c’est ce qu’on voit de près, bien plus près, bien plus que ne l’est une tête gréco-romaine.
Tout cela pour dire que de travailler d’après nature m’a conduit à faire exactement le contraire de ce que j’imaginais que j’allais faire.
C’est ainsi que la nature m’est devenues tout à fait inconnue.

Quand un personnage est vu de près, on le regarde de bas en haut et de haut en bas, sans tenir compte, sans pouvoir tenir compte de sa largeur.
Au contraire, il s’élargit à mesure que l’on s’éloigne. Il atteint sa plus plus grande largeur quand il est entièrement compris dans le champ visuel.
Mais alors il est tout petit.
Il y a une parenté dans la vision des Byzantins, de Tintoret, de Greco, de Cézanne, par exemple.
Leurs figures, par rapport aux figures classiques (Renaissance), sont allongées.
C’est du moins, ce qu’il nous semble, quand nous acceptons la vision classique comme la vision normale.
Mais, que la vision classique soit la vision normale, moi, je n’y crois plus.
La vision classique ne me semble pas une vision immédiate et affective des choses, mais une reconstitution raisonnée.
Les classiques voulaient comprendre ce qu’ils voyaient. Ils agissaient moins comme des peintres que comme des savants. La recherche des lois de la perspective par Ucello, les dissections et les recherches anatomiques de Vinci le prouvent.
Ils en arrivaient à ceci : ce n’était plus une vision de l’homme qu’ils avaeint, mais une compréhension du corps humain.
Pour moi, les personnages qu’a peints Titien, je me demande vraiment où Titien a bien pu les voir.
Ça n’empêche pas que, peu à peu, les œuvres des classiques, lesquelles représentaient une somme de connaissance, la somme des connaissances qu’ils avaient de la réalité, et non pas leur vision, ces œuvres se sont substituées à la vision même de la réalité.
Et c’est pour cela que les chefs d’œuvre de la Renaissance sont encore considérés par presque tout le monde comme les chefs-d’œuvre de l’art, c’est-à-dire les représentations les plus valables de la réalité.
L’importance de Cézanne vient du fait qu’il est le seul ayant rompu profondément avec cette vision. Et c’est à cause de lui qu’aujourd’hui toute la vision de la réalité est remise en question.
En fait, il a ouvert un gouffre devant lequel chacun cherche à se sauver comme il peut.
Même les cubistes sont revenus à la vision classique. Ils se sont donnés pour les successeurs de Cézanne. Mais ils se sont plus intéressés aux moyens de Cézanne qu’à son but.
Cézanne se servait de cubes, de cônes et de sphères pour rendre sa vision d’une pomme.
Mais, pour les cubistes, la pomme cessa d’être une fin. Elle devint, au contraire, un moyen, ou un prétexte qui lui servait à faire des cubes, des cônes et des sphères.
Et, comme il leur était difficile de tenir longtemps cette position, ils l’ont abandonnée, et ils se sont repliés sur Ingres, les Pompéiens et les Impressionnistes.
Restent les faits nouveaux que sont la peinture et la sculpture abstraites (et tout ce qui s’en approche plus ou moins, comme Klee, Miro, Brancusi)
Jusqu’à quel point l’art abstrait est-il notre vision la plus valable de la réalité ? Je me le demande.
Entre une sculpture et un beau vase grec, ou un vase pré-dynastique égyptien, ou un vase chinois (plus beau que n’importe quelle sculpture), il n’y a pas de différence de qualité. Une hache préhistorique peut être aussi belle qu’une sculpture.
Mais cela n’empêche pas qu’elle reste sur le plan des outils, au niveau de tous les autres outils, de toutes les autres haches qui sont moins belles.
Ça m’a servi de faire des objets utilitaires (lampes, vases, lustres, appliques, tables,Etc). Je croyais que ça me perdrait du temps. Mais, en réalité, ça m’a servi ; ça m’a appris à voir les choses à leur place, dans leur domaine.
En gros, si je les compare aux œuvres de la préhistoire, il me semble que les sculptures modernes (abstraites – ou qui tendent à l’abstrait) ne « descendent » pas de la première sculpture qui représente une femme, mais des haches préhistoriques.
Et, ce faisant, elles passent d’un domaine à un autre, et deviennent des objets.
Or, pour moi, un objet cesse d’être une sculpture.
Pour moi, une sculpture doit être la représentation d’autre chose qu’elle-même.
Une sculpture ne m’intéresse vraiment que dans la mesure où elle est, pour moi, le moyen de rendre la vision que j’ai du monde extérieur…
Ou, plus encore, elle n’est aujourd’hui pour moi que le moyen de connaître cette vision. Á tel point que je ne sais ce que je vois qu’en travaillant.
Et, quand je fais de la peinture, c’est dans la même intention.»
03 février 2008
Conférence Raymond Massaro
Après avoir passé la matinée aux journées portes-ouvertes de l’école Boulle (je vous le recommande, surtout pour la section ébénisterie-marquetterie qui fait d’ailleurs sa réputation — inutile de vous rappeler le rôle d’André Charles Boulle, l’ébéniste français ayant accompagné le rayonnement du règne de Louis XIV. Déambuler parmi les restaurations, reconstitutions ou ré-interprétations de chefs d’œuvres du mobilier, fouler la sciure de bois épars dans les ateliers, remonter le temps à observer les blouses d’apprentis et savoirs-faire se transmettre de corporations en corporations, comme si les nouvelles technologies n’avaient jamais réellement menacé la quiétude de tels lieux chargés de tradition séculaire, est aussi émouvant que de mirer les souffleurs de verre ou les potiers à l’oeuvre. Il y a de ces métiers qui prennent des rides et des rides mais n’ont pas besoin de botox pour conserver leur éternelle beauté.)

Après avoir enfourché ma machine à remonter le temps, je ne pouvais plus l’arrêter. Une Conférence Raymond Massaro plus tard et la tonalité de ma journée était donnée : « Histoire et tradition, ou la grande famille de l’artisanat"
16h, métro Pont de Neuilly, sur les lieux du centre culturel de Neuilly-sur-Seine, l’Hôtel Arthuro Lopez Willshaw (12, rue du Centre).
Croqué en 1903 par l’architecte et décorateur Paul Rodocanachi puis construit par Danneron, cet hôtel particulier fut acquis en 1928 par Arturo Lopez (1900-1962), attaché à l’Ambassade du Chili. Mécène et collectionneur d’art, le farfelu hédoniste transforma ces lieux en « une petite folie anachronique, inspirée du XVIIIe siècle » (propos repris de Catherine Ormen, la commissaire de l’exposition « Mille et un accessoires », délicieusement entreposée au cœur de cet écrin singulier qui fut le prétexte à d’incroyables festivités. «Contres-soirées» des bals Beistegui ; se retrouvaient, dans les années 50, les Rothschild, les Noailles, les Windsor, l’Aga Khan… En fermant les yeux, au beau milieu de la copie miniature de la galerie des glaces ou de la chambre de Monsieur, on peut d’ores et déjà s’imprégner de cette ambiance orgiaque et ubuesque qui devait y régner.
samedi prochain, se tiendra une autre conférence sur l'accessoire orchestrée par Florence Ferrarri, diplômée d'ESMOD, même heure, même endroit).
Revenons à notre protagoniste, Monsieur Massaro:
Monsieur Massaro ! Un livre ouvert, une épopée, le petit dernier de la dynastie. Si émouvant dans sa façon de s’émerveiller de sa passion après 6O années de savoir-faire, si sincère dans sa façon de transcrire son quotidien qui en fait pourtant rêver plus d’un. Plein d’esprit et de malice : « Les femmes c’est comme les chaussures, quand on les quitte, il faut mettre les formes » a-t-il choisi pour débuter sa tirade, reprenant ici une citation de son père.
Vous avez sans doute visionné le DVD réalisé par Loïc Prigent sur les coulisses d’une collection haute-Couture dans la Maison Chanel dans lequel on voit le petit maréchal faire des footings entre son atelier et la Mecque de l’élégance. Aussi je ne vous propose pas un énième éloge du «meilleur ouvrier de France» - fraîchement sacré il y a 4 jours – mais la retranscription la plus fidèle de ses paroles et anecdotes. Parce qu’une dizaine de personnes trop peu tassée devant un rétro-projecteur, c’est rageant. Alors venez nombreux la semaine prochaine ! (J'ai moi-même raté les 2 précédentes, par Catherine Ormen et Marcelle Lubrano-Guillet, directrice de la maison Guillet, Grrrr )
Le 15 Octobre 1894, date historique, grand-père Massaro fonde l’entreprise, au 2 rue de la Paix. Bottiers de père en fils. Une dynastie qui n’a pas fini de faire parler d’elle.
Papy Massaro fera de ses 4 fils des bottiers, et de ses 6 filles des piqueuses (au moins pas de problèmes de descendance). Et aucune dérogations. Papa Massaro sera spécialisé dans la chaussure du soir pour femmes. Massaro Junior aussi, même s’il n’y voyait pas là une vocation (il voulait être professeur d’histoire et de français).
Né en 1929, l’année du Krach boursier, Raymond entre à l’Ecole des métiers de la chaussure (aujourd’hui rue Turbigo, ancêtre du lycée d’Alembert) en 1944. Il en ressort 3 années plus tard, un « CAP d’ouvrier Femme, talon, bois » dans son cartable. Dernière tentative de rébellion, il essaie de rentrer dans une maison de bottier concurrente, mais tous se sont donnés le mot. Forcé de se rendre à l’évidence, il travaillera pour la lignée. Quelle tragédie s’il avait pousser son émancipation jusqu'au bout, vous imaginez, Chanel sans son Massaro !! C’est comme Poiret sans son Pérugia… Non, c'est inenvisageable...





