Poirette sur les pas de son Pygmalion

Le Boudoir de Poirette

15 février 2008

Le retour de Poiret... (épisode 2)

Le dernier coup de marteau ayant retenti, je peux désormais m’adonner au plaisir de vous conter la suite de l’histoire et surtout me délecter de son Happy end. Car cette vente fut un succès...

Avec un record de 80 000€ pour un manteau 1920 d’inspiration Maghreb (en lainage écru à bandes brunes tissées par Rodier) — et d’autres belles victoires — je pense que les petits-enfants de Paul et Denise n’auront pas été déçus.                                                                                                                                    

                        P1000272 (exposition publique Drouot-Montaigne)

Certes l’excitation n’était pas autant à son comble que précédemment vécu en 2005 (peut-être aussi parce que cette fois j’étais seulement spectatrice) mais il est toujours aussi plaisant de réaliser qu’une pièce de vêtement peut aujourd’hui être l’égal d’un tableau - en valeur j’entends (ce que j’avais déjà formulé dans l’avant-propos de mon mémoire). Ce n’était pas le cas, il y a dix ans, et c’est en cela que la vente Denise Poiret de 2005 fut exceptionnelle, car elle accomplit un pas de géant pour la valorisation du patrimoine mode. Jusque là, les sommes ne dépassaient pas les 4 zéros. Le 14 mai 2005, elle en rajoutait un 5e — je vous remémore le record mondial : 110 000€ pour un manteau d’automobile d’inspiration Maghreb, tissé Rodier, que voici:                   

                      050 (exposition publique chez M. Alaïa, avril 2005)

A l’observer de loin ou de près ce manteau, si moderne et intemporel, on comprend très bien pourquoi des collectionneurs se sont dignement battus pour rentrer en sa possession ; un vrai duel. Je me souviens de ces discrètes inclinaisons de tête— d’ailleurs cette discrétion est fascinante, ce sont toujours les personnes les plus mal peignées, les mieux loties— à peine perceptibles, et de cette cadence effrénée à laquelle les chiffres grimpaient. C’est ici le clou du spectacle, quand l’adrénaline monte, et que l’on se demande qui de l’acharné aura le dernier mot.

Le crieur joue alors un rôle primordial car il est celui qui donne du rythme à la vente en reprenant à haute voix les sommes claironnées par le commissaire-priseur (et c’est là encore que la personnalité du commissaire-priseur joue un rôle majeur, car s’il épice le tout d’une note d’humour, la décontraction de l’auditoire sera certainement plus bénéfique au succès commercial de la vente). C’est pourquoi j’assimile ce métier à une forme de jeux de rôle, une comédie sur fond de sériosité (Attention, quand on parle money, on ne déconne plus !) Tant de théâtralité, pour une scène qui finit souvent en queue de poisson…

Non, décidément, je n’aime vraiment pas le fait que la salle se vide au fur-et-à-mesure, sans attendre la fin du round (comme Anna Wintour qui se casse d’un défilé avant le final de la robe de mariée) ; totalement irrespectueux pour l’œuvre du créateur. Dans mon expansion, j’aimerais que les victorieux se pavanent avec leurs trophés, échangeant des mots d’esprit avec les vaincus, mais cela signifierait ne rien comprendre au milieu. Le collectionneur veut rester anonyme et c’est ce qui le rend valeureux, cette attitude de retrait se faisant oiseau rare dans une société qui ne cherche qu’à se montrer/s’afficher (merci la télé réalité).

Laissez-moi maintenant vous proposer une sélection de mes pièces coups de cœur, d’ailleurs reprise en cœur par les acheteurs. Je ne me suis pas trop trompée, les pièces que je pensais les plus intéressantes se sont envolées...

Je ne pourrais pas vous faire un classement par ordre de préférence car il y a des choses tellement différentes qu’elles ne rentrent pas dans l’ordre de la notation. Ce sont surtout des pièces qui attirent l’attention car elles attestent aussi bien de l’ouverture d’esprit et de la personnalité haute en couleur de Poiret, que de la modernité de Denise ou de la magnificence de cette Epoque (Belle ou Folle).

Je commencerais donc par vous parler de ce manteau qui a fait son record. Par son intemporalité, il fait parler de lui…

Tout d’abord, par la découpe brut du tissu, au décor inspiré des couvertures du Maghreb ou du tissu du burnous — du même coup de ciseau que ce manteau, présent dans la vente de 2005 :                     

                    021

J’imagine Paul Poiret au Maroc (car il a fait ce voyage en 1918 en compagnie de son fils Colin) a l’affût de sources d’inspiration. Je le vois fureter au marché du bled, couper un bout de couverture avec une paire de ciseaux qui traîne dans son cache-poussière, le rouler en boule dans son imper et le plier en quatre dans sa valise Vuitton pour la conserver dans sa tissuthèque avant de l’utiliser à bien pour sa prochaine collection (les photos attestent de mon imagination, je vous rassure je ne délire pas complètement..)

Ce manteau est donc l’avatar de l’ouverture d’esprit du couturier, lui qui le premier, parcourut les continents avec sa femme pour puiser son inspiration dans la chaleur des cultures, aussi diamétralement opposées soit-elles (l’Afrique du Nord, la Chine, la Russie…)

Parlons aussi de cette doublure en pongé de soie imprimée, à motif de losanges gris réhaussés de feuilles stylisées bleu canard (soyons précis, je vous en prie). Elle n’est pas posée là par hasard cette doublure... C’est aussi ce que j’aime avec Poiret, il ne se lasse jamais de nous faire suivre un jeu de piste. En posant des indices, des clés pour accéder à son intégrité ( avait-il tout prévu, même cette vente ? On serait presque tenté d’acquiescer...)                  

                        DSCF1862 (photographie extraite du livre "Poiret", Yvonnes Deslandres, Ed du Regard)

Cette doublure, comme je vous disais, révèle une autre facette de sa personnalité : elle induit sa collaboration avec des artistes de l’époque, qu’il a lui-même découvert ; un grand mécène, ne l’oubliez pas — d’ailleurs je me demande ce qu’il en est à propos de Rodier ??
Ici, l’expertise ne mentionne pas Raoul Dufy, mais je ne peux m’empêcher de penser à lui et à sa collaboration avec la maison de soierie lyonnaise Bianchini-Férier.
Pour la petite histoire, Paul Poiret avait spécialement crée pour son ami proche la « Petite Usine », en 1911. Un petit atelier de gravure sur bois et d’impression textile, bricolé avec les moyens du bord, qui permettait à l’artiste-peintre-décorateur-coloriste de travailler en toute liberté.

Ah, cette liberté ! Elle innonde toutes les sphères d’activité dans lesquelles Poiret s’est jeté à corps perdu.. Finalement, le talent de Dufy étant très vite valorisé, il se fait débaucher par Bianchini-Férier et s’expatrie à Lyon. Poiret perd un proche collaborateur mais pas un ami, car il n’en voudra jamais à Dufy de l’avoir quitté pour augmenter son cachet ; ils continueront  d’ailleurs à travailler ensemble, Poiret faisant appel à Bianchini-Férier pour ses impressions tissus.                  

                          DSCF1863

Je pourrais aussi vous parler de la coupe et de la construction du manteau (le col montant, le boutonnage asymétrique, l’effet taille basse par une couture dans laquelle est dissimulée une poche…) mais je maîtrise très mal le sujet. J’ai pourtant beaucoup appris en écoutant les leçons de coupe formulées avec foi par Jean-Denis Franoux (prof au Studio Berçot et assisant de l’Expert sur la vente) mais je serais incapable de vous les transmettre, étant une piètre styliste/modéliste. Un jour, j’espère acquérir ce savoir, car je pense qu’il est essentiel pour comprendre au mieux l’histoire que sous-tend «une pièce montée».

Hélas, je suis encore une fois obligée de m’arrêter là, je reprendrai demain (oui, c’est une vraie Saga, je pense qu’il y aura au moins 6 épisodes, ne lâchez pas ! Suspens, action, ahh ce Poiret !)

Posté par marlyne à 18:26 - Poirette et ses vedettes... - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

C'est fou comme l'on sent que ce sujet te passionne, merci Poirette ! Ta connaissance du créateur me permet de mieux comprendre son univers, je n'avais pas vu tout ça moi :)

Posté par Géraldine, 18 février 2008 à 08:40

Un manteau de Poiret de la même valeur qu'un tableau ? Je comprends. Surtout depuis que j'ai eu l'occasion d'admirer, "en vrai" quelques unes de ses créations : quelle émotion !

Posté par modelshop, 18 février 2008 à 09:48

C'est splendide, et ce que tu écris le lui rend bien!! Et nous, on se voit demain....

Posté par Material Girl, 20 février 2008 à 00:28

Je suis ravie que vous y trouviez aussi du plaisir, car un plaisir solitaire c'est beaucoup moins transcendant... Hé oui, ce sujet me passionne et je ne pensais pas qu'avec le temps il serait toujours à ce même degré d'amplitude.
Il faut que je la finisse cette saga, mince c'est vraiment dur de tenir ses promesses !
Bien à vous Géraldine, Model Shop et Material Girl.

Posté par Poirette, 20 février 2008 à 01:05

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