Après avoir passé la matinée aux journées portes-ouvertes de l’école Boulle (je vous le recommande, surtout pour la section ébénisterie-marquetterie qui fait d’ailleurs sa réputation — inutile de vous rappeler le rôle d’André Charles Boulle, l’ébéniste français ayant accompagné le rayonnement du règne de Louis XIV.  Déambuler parmi les restaurations, reconstitutions ou ré-interprétations de chefs d’œuvres du mobilier, fouler la sciure de bois épars dans les ateliers, remonter le temps à observer les blouses d’apprentis et savoirs-faire se transmettre de corporations en corporations, comme si les nouvelles technologies n’avaient jamais réellement menacé la quiétude de tels lieux chargés de tradition séculaire, est aussi émouvant que de mirer les souffleurs de verre ou les potiers à l’oeuvre. Il y a de ces métiers qui prennent des rides et des rides mais n’ont pas besoin de botox pour conserver leur éternelle beauté.)

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Après avoir enfourché ma machine à remonter le temps, je ne pouvais plus l’arrêter. Une Conférence Raymond Massaro plus tard et la tonalité de ma journée était donnée : « Histoire et tradition, ou la grande famille de l’artisanat"

16h, métro Pont de Neuilly, sur les lieux du centre culturel de Neuilly-sur-Seine, l’Hôtel Arthuro Lopez Willshaw (12, rue du Centre).

Croqué en 1903 par l’architecte et décorateur Paul Rodocanachi puis construit par Danneron, cet hôtel particulier fut acquis en 1928 par Arturo Lopez (1900-1962), attaché à l’Ambassade du Chili. Mécène et collectionneur d’art, le farfelu hédoniste transforma ces lieux en « une petite folie anachronique, inspirée du XVIIIe siècle » (propos repris de Catherine Ormen, la commissaire de l’exposition « Mille et un accessoires », délicieusement entreposée au cœur de cet écrin singulier qui fut le prétexte à d’incroyables festivités. «Contres-soirées» des bals Beistegui ; se retrouvaient, dans les années 50, les Rothschild, les Noailles, les Windsor, l’Aga Khan… En fermant les yeux, au beau milieu de la copie miniature de la galerie des glaces ou de la chambre de Monsieur, on peut d’ores et déjà s’imprégner de cette ambiance orgiaque et ubuesque qui devait y régner.

samedi prochain, se tiendra une autre conférence sur l'accessoire orchestrée par Florence Ferrarri, diplômée d'ESMOD, même heure, même endroit).

Revenons à notre protagoniste, Monsieur Massaro:

                              

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Monsieur Massaro ! Un livre ouvert, une épopée, le petit dernier de la dynastie. Si émouvant dans sa façon de s’émerveiller de sa passion après 6O années de savoir-faire, si sincère dans sa façon de transcrire son quotidien qui en fait pourtant rêver plus d’un. Plein d’esprit et de malice : « Les femmes c’est comme les chaussures, quand on les quitte, il faut mettre les formes » a-t-il choisi pour débuter sa tirade, reprenant ici une citation de son père.

Vous avez sans doute visionné le DVD réalisé par Loïc Prigent sur les coulisses d’une collection haute-Couture dans la Maison Chanel dans lequel on voit le petit maréchal faire des footings entre son atelier et la Mecque de l’élégance. Aussi je ne vous propose pas un énième éloge du «meilleur ouvrier de France» - fraîchement sacré il y a 4 jours – mais la retranscription la plus fidèle de ses paroles et anecdotes. Parce qu’une dizaine de personnes trop peu tassée devant un rétro-projecteur, c’est rageant. Alors venez nombreux la semaine prochaine ! (J'ai moi-même raté les 2 précédentes, par Catherine Ormen et Marcelle Lubrano-Guillet, directrice de la maison Guillet, Grrrr )

Le 15 Octobre 1894, date historique, grand-père Massaro fonde l’entreprise, au 2 rue de la Paix. Bottiers de père en fils. Une dynastie qui n’a pas fini de faire parler d’elle.
Papy Massaro fera de ses 4 fils des bottiers, et de ses 6 filles des piqueuses (au moins pas de problèmes de descendance). Et aucune dérogations. Papa Massaro sera spécialisé dans la chaussure du soir pour femmes. Massaro Junior aussi, même s’il n’y voyait pas là une vocation (il voulait être professeur d’histoire et de français).

Né en 1929, l’année du Krach boursier, Raymond entre à l’Ecole des métiers de la chaussure (aujourd’hui rue Turbigo, ancêtre du lycée d’Alembert) en 1944. Il en ressort 3 années plus tard, un « CAP d’ouvrier Femme, talon, bois » dans son cartable. Dernière tentative de rébellion, il essaie de rentrer dans une maison de bottier concurrente, mais tous se sont donnés le mot. Forcé de se rendre à l’évidence, il travaillera pour la lignée. Quelle tragédie s’il avait pousser son émancipation jusqu'au bout, vous imaginez, Chanel sans son Massaro !! C’est comme Poiret sans son Pérugia… Non, c'est inenvisageable...

                                 

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