31 décembre 2007
Petit précis d'histoire de mode 2
Avez-vous déjà foulé le parquet ciré du Louvre un mercredi soir ?
Quand la nuit noire vous enveloppe de sa magie, plongeant les œuvres dans la pénombre et instaurant une intimité charnelle avec elles.

Hum, comme j’aime cette ambiance feutrée, mystérieuse et intimidante, quand vous sentez tous les yeux des personnages braqués sur vous. Aussi, ne pas y aller seule, toujours emmener votre accolyte car il y a des passages qui font froids dans le dos, pour ne citer que la chapelle des gisants, bouh ! Toutes ces statues grandeur réelle couchées sur le dos, ne dormant que d’un œil, comme si à peine le dos tourné elles allaient se lever et vous tordre le cou, Sauve qui peut !! (j’ai dû trop regarder Scoubidooooo…)
Ce n’est pas pour rien que les musées sont souvent un bon support au film d’épouvante, ces lieux sont comme habités de revenants. Je les imagine se retrouver la nuit, ripailler et flirter avant d’être happés par la lumière du jour (chacun ses délires, hein !). Et le Louvre reste mon musée préféré. La quintessence du lieux historique chargé de mystère. Avec ses hauts plafonds, ses milliers de fenêtres, ses passages souterrains, ses tapis rouges, ses kms de parquet et ses centaines de milliers d’habitants, une vie ne serait pas assez pour connaître ses moindres recoins. Mais y aller une fois par semaine, le mercredi soir, c’est déjà pas mal.
La dernière fois, je me suis entichée du Premier Empire. Après avoir parcouru les appartements de Napoléon III, j’ai voulu revenir à son aïeul et plus précisément à la mode que Napoléon Bonaparte a instauré (parce qu’on ne se refait pas). Car vous savez qu’après la Révolution, la débauche et le libertinage avaient pris leurs droits dans un monde sans foi ni loi qui prônait l’anarchie. Sous les traits des Incroyables et des Merveilleuses, cette mode de la débauche se traduit par des tenues drapées, légères et « débraillées », prônant un retour à l’idéal antiquisant. Une fois Napoléon nommé 1er Consul, il entend bien reprendre en main cette société qui va à sa perte. Ce qu’il fera une fois nommé Emprereur en 1802. Dans sa politique de grands travaux et de grandes ambitions pour la France, il légifère entre autre sur une mode qu’il veut plus élégante et de meilleure vertue. Il ne remet pourtant pas en cause cet idéal du monde Antique qu’il tient en admiration. La mode sera seulement moins dénudée mais toujours très féminine : robe longue fourreau, taille haute sous la poitrine, décolleté carré, petites manches ballons. Les tissus sont toujours légers (mousseline de soie, gaze et percale) mais s’accommodent mal des rigoureux hivers qui hantent les châteaux non chauffés, c’est pourquoi il répand la mode du grand châle de Cachemire rapporté de ses campagnes d’Egypte en 1799. Très prisés pour leurs dessins exotiques et leurs chatoyants coloris, ils deviennent rapidement l'accessoire indispensable de la sobre robe-chemise. Les élégantes l’adopteront de suite pour réchauffer leurs épaules frileuses, puis pour les collectionner (très onéreux, ils sont assez précieux pour figurer sur les testaments et dans les trousseaux), relançant ainsi l’essor de l’industrie de soierie lyonnaise. Très malin ce Napoléon.
Mais cessons de parler, place aux portraits qui parlent d’eux-même…
Ordonnons de façon chronologique :
Ce tableau d’Elizabeth Vigée-Lebrun représente l’épouse et la fille de l’architecte Pierre Rousseau. Daté de 1789, il illustre encore la mode Marie-Antoinette, cette mode champêtre des robes chemises (dite aussi "chemise à la reine") qui se glissent sous les corsets et les robes à panier. Pionnière de cette mode, Marie-Antoinette adopte un style influencé par l'anglomanie (simple robe en coton accompagné d'un large chapeau de paille, pour échapper aux contraintes de la vie de cour); une chemise qui, en terme d'étoffe et de coupe, marque une transition vers la robe à taille haute du Directoire.

La Révolution de 1789 entraîne un profond changement de l'esthétique de la mode. L'étoffe de prédilection n'est plus la soie, mais les simples étoffes de coton. Le chaos social ambiant favorise la naissance des modes extrêmes. Les jeunes élégants se pavanent dans des tenues excentriques et frivoles. La petit-maître ou "Incroyable" du Directoire porte une redingote à col très montant, un gilet barriolé, une lavallière, une culotte et un bicorne. Sa compagne, la dénommée "Merveilleuse" porte une robe diaphane dite "round gown" (robes à taille réhaussée sous la poitrine), sans corset ni panier, avec peu ou pas de vêtements de dessous...
Ce tableau est très interessant puisqu’il illustre bien le passage de la mode Directoire à la mode Empire. Cette évolution progressive vers un style néoclassique marqué par les formes géométriques de l'Antiquité gréco-romaine. Peint par Louis David en 1798, il prend pour modèle la sœur aînée du peintre Eugène Delacroix.

Celui-ci, d’une élégance florentine, représente Mme Régnault de St-Jean d’Angely et fut peint par le Baron François Gérard en 1798 (c’est-à-dire du Directoire puisque le Premier Empire débute en 1802). Si la forme de la robe est caractéristique de l’époque, la couleur l’est moins. Le noir était très peu répandu, l’on préconisait plutôt les couleurs claires, Mme Régnault serait-elle en deuil ?

Cette mode Empire n’est-elle pas charmante ? (1802). Observez aussi l’habit masculin…


Celui-ci est du fameux Jean-Auguste-Dominique Ingres. Il date de 1812 et saute à pied joint dans le 1er Empire... Décolleté carré (très pigeonnant.. Vous imaginez ce que ça donne avec une forte poitrine ???), manches ballons et le fameux châle.

Hé bien voilà, ça donne ça avec une forte poitrine et un enbonpoint que l’on devine sous cette robe Empire en velours craloisie qui date de 1815 (portrait peint par Thomas Lawrence, représentant Mme Isaac Cuthbert).

Après 1810, les jupes commencent à raccourcir. Les vêtements de dessous sont de nouveau très demandés : l'ancêtre du soutien-gorge, la "brassière", se banalise, à l'instar des corsets souples et non-baleinés. Le coton est délaissé et la soie revient en force car on goûte de nouveau au luxe et aux couleurs chatoyantes.
A la fin de l’Empire, en 1815, la Monarchie dite « de Juillet » est restaurée, le roi Louis XVIII monte sur le trône, cède ensuite la place à Charles X qui lui-même sera renversé après avoir essuyé les plâtres d’une révolution. Louis-Philippe monte sur le trône , le régime de la Restauration débuté en 1830 s’éteindra en 1848.
Durant cette période, la mode qui avait laissé tomber le corset pendant l’Empire récupère ses engins de torture et ses dessous de jupes encombrants. La taille haute des robes Empire redescend vers une position plus naturelle au milieu des années 1820. Parallèlement, le corset redevient un élément indispensable des toilettes féminines, car la nouvelle mode exige une taille de guêpe. Les jupes, au contraire, s'évasent et raccourcissent pour révéler les chevilles. Des bas aux motifs raffinés sont créés pour couvrir les pieds désormais visibles. Mais l'innovation la plus étonnante est sans doute la fameuse manche "gigot", ballonnante aux épaules et étroite au poignet, qui atteint son volume maximal autour de 1835.
Un exemple ici...de 1831. Camille Corot, y a représenté sa nièce.

Les codes vestimentaires sont alors largement influencés par le romantisme, ses univers imaginaires, son goût pour les grandes épopées et l'exotisme. Les romantiques imposent l'image de la femme idéale, une créture délicate et mélancolique. Il est donc vulgaire d'avoir l'air en trop bonne santé... La pâleur est alors très admirée. Mais ce XIXe siècle sera le sujet d'une autre leçon, je ne vais pas vous embrouiller l'esprit.
Pour finir en légèreté, voici la belle vue que l’on peut avoir si on a envie de se faire une pause pipi…

Même dans les toilettes, on s’en prend plein la vue, l’art est partout dans ce musée !
PS1 : Ne manquez pas, jeudi soir sur France 2 la Saga Louis XIV, modasseries et intrigues à Versailles... Je vous préviens, interro écrite après !
PS2 : ça c'est un clin d'oeil à la leçon précédente, amateur et amatrice de fraises...

22 décembre 2007
Petit précis d'histoire de mode
Êtes-vous allés voir « Elizabeth L’Âge d’Or » ?

Si vous vous dîtes que les films historiques sont ennuyants mais si votre passion du costume l’emporte sur ces reconstitutions souvent porteuses de mauvais frissons, n’hésitez plus, courrez vers les salles obscures. Ce film est pour vous.
Rapidement un petit sum up, pour vous donner la trame :
Aux commandes d’une Angleterre protestante, la reine d’Angleterre Elizabeth « the First » doit faire face à la rivalité de la prétendante catholique au trône, Marie Stuart la légendaire reine d’Ecosse, ainsi qu’à la hargne vengeresse du tristissime bigot roi d’Espagne Philippe II, qui finit par lui déclarer la Guerre Sainte en 1588. Dans l’espoir de pousser l’Inquisition jusque dans les contrées britanniques, il lance contre elle son Armada qui s’écrase magistralement sur ses côtes, renforçant ainsi la préeminence du pouvoir Elizabethain.
Une maigre récolte chez Première, seulement 2 **, et une critique acerbe :
« Au-delà de l’illustration plus ou moins réussie (le réalisateur Kapur est plus à l’aise pour mettre en scène les intrigues de cour que les batailles navales), le film n’arrive pas à conserver le même souffle que le précédent — A ce jour, un film et un téléfilm lui ont été dédié. Le premier, Elizabeth,
sorti en 1998, évoquait son accession au trône, avec Cate Blanchett
dans le rôle titre. En 2005, Helen Mirren revêtait les atours de la
royauté pour un téléfilm, Elizabeth I, qui s'intéressait à une période plus large, du milieu de son règne à sa mort.

Surtout, il peine à perpétuer le mythe de la reine vierge à une époque où elle est censée avoir 50 ans —je confirme, Cate est si pure de traits et si belle que l’on n’y croit pas une seconde. Heureusement pour elle, Blanchett (le seul intérêt du film) — là ils sont durs quand même chez Première, ils ont dû porter des masques pendant le visionnage car on ne peut pas ne pas être subjugués par les costumes — ne cherche pas à paraître l’âge du personnage — Yes, Congratulations Cate ! Quant à l’amant potentiel, Clive Owen, il n’arrive pas à rendre vraisemblable l’invraisemblable. — C’est pas faux non plus…»
Mais finalement, moi les batailles navales à effets spéciaux, et la fraîcheur d’une Cate qui fait bondir les historiens de leurs strapontins, je n’en ai cure. Je n’ai vu que la splendeur des costumes (et la beauté de Cate aussi). Car, que l’on morde la poussière dans les arènes de gladiateurs, que l’on marche au pas aux côtés de Napoléon Bonaparte ou que l’on finisse par le prendre en traître dans Guerre et Paix ( vous avez remarqué la tendance fait de l’audimat sur le petit écran), bref que l’on aime ou que l’on s’en lasse au bout de 10 mn, nous ne pouvons rester infifférents au travail des petites mains costumières (du moins, je parle pour moi, et je conjugue au féminin ce noble métier car à chaque fois que je lis sur le générique le nom de l’artisan-costumier c’est un nom de femme.) Donc pour ce film, « elles » n’ont pas dû compter leurs nuits blanches. Personnages principaux ou simples figurants ne sont jamais en reste. Du costume de cour, au costume militaire, sans oublier le haillon paysan, l’époque y est ressuscitée par enchantement. D’ailleurs, qui mieux que des vêtements pour transcrire fidèlement une époque ?

Ce qui me donne aujourd’hui le prétexte de vous sortir ma science… « Prenez vos carnets de croquis les enfants, nous allons étudier la mode au XVIe siècle. »
Au XVIe siècle, la prédominance de la mode espagnole sur les pays européens a un fondement politique. Son hégémonie est liée à la puissante position de l’Empire espagnol qui atteint son apogée sous le règne de Charles Quint (1519-1555). Sous Philippe II, son fils, la diffusion de la mode espagnole dans les cours européennes assujettit les mœurs. La Contre-Réforme Catholique trouve son expression dans la mode espagnole sévère et contraignante : un sombre costume raide, guindé et inconfortable. Le haut col espagnol ne tolérait ni mouvement vif, ni même la moindre gaieté naturelle. Les espagnols avaient la démarche raide ; leur conversation, leurs manières, leur façon de vivre et de se vêtir les rendaient rébarbatifs. L’aspect pratique du vêtement était parfaitement secondaire, la seule chose qui comptât était son effet décoratif. Il n’avait aucune souplesse et masquait totalement les formes féminines. Une vision austère que l’on retrouve bien dans le film et qui nous fait prendre en grippe les petits hommes du méchant roi d’Espagne ; ils ont tous de fortes moustaches, la tête bien droite couverte d’un chapeau raide, une fraise autour du cou, une petite cape posée sur l’épaule droite pour parader, un pourpoint rembourré qui tombe en pointe à la taille, une culotte bouffante et des poignets plissés.
L’habillement féminin différait peu du costume masculin. Les corsages très serrés suivent la ligne du corps baleiné qui non seulement impose au buste une forme quasi géométrique, bannit toute souplesse mais aussi allonge la taille en comprimant le buste jusqu’à l’effacement de la poitrine (Quelle torture ! A observer la grâce de Cate, je m’étonnais de son agilité à se mouvoir dans de tels monuments. Hum, hum, de longues heures d’entraînement sûrement… Mais au-delà de cette prouesse physique d’actrice, je ne cesserai jamais de me poser cette question de la mobilité et du confort des femmes à ces époques où la mode les laissait prisonnières de leur corps).
(Réalisé par le peintre flamand Steven van der Meulen, ce portrait maladroit de la Reine vierge
- elle est restée célibataire et sans enfant - souligne néanmoins le côté rigide et empreinté de cette mode à corps et vertugadin)
Posé en pointe sur la jupe longue et ample, le corps du dessous s’accorde au vertugadin (apparu seulement à la fin du XVIe siècle, ce « gardien de la vertu » ainsi traduit de l’espagnol, est l’ancêtre de la crinoline, c’est-à-dire une jupe raidie par les cerceaux faits de branches souples d’un arbuste appelé verdugo. ) Les cols sont hauts et raides (ce qui obligeait les femmes à relever leurs cheveux ou plutôt à les dissimuler sous des perruques en conque extrêmement sophistiquées), les manches sont étroites et souvent bouffantes aux épaules. Seules les fraises subissent quelques excentricités. Sachez d’abord que celle-ci fut créée vers 1555 pour contrebalencer les chausses rembourrées (bas de laine portés par les hommes, montants jusqu’à mi-cuisse). D’abord petit ruché bordant le col, elle prit bientôt de grandes proportions, si bien que l’édit de 1562 contraint sa largeur à 4 pouces de chaque côté du visage. Rien n’y fait, elle s’épanouit pour atteindre son maximum vers 1585 (pile notre période encadrée par le film ! De fait, Elizabeth exhibe de spectaculaire fraises amidonnées — l’empesage à l’amidon daterait de 1564 en Angleterre ; ça c’est du SCOOP !) Puis elle disparaît à la fin du XVIe siècle, remplacée par un large col tombant orné de riches dentelles.

Finalement, même l’hostilité éprouvée en Angleterre envers l’Espagne, même le désastre de l’Armada ne purent affaiblir l’influence des modes espagnoles. A partir de 1570-1580, les historiens jugent que le costume féminin, plus travaillé et d’un coloris « printanier », marquerait peut-être les efforts de la reine pour accroître la puissance de ses charmes qui commençaient à se faner. Ce qui coincide bien avec les robes de cour jaunes canari, violet épiscopal ou bleue arborées par notre reine Cate.
Quand l’influence espagnole décline au début du XVII, la vogue se porte vers d’autres modes étrangères, ainsi va la mode…
J’espère que ce petit cours improvisé d’histoire du costume ne vous aura pas trop ennuyé.
Je pensais justement à créer une nouvelle rubrique « car de nombreuses périodes reste-il encore à étudier mes chers enfants ! »
(Au fond de moi, toujours cette envie de transmettre un savoir et une passion ; un jour peut-être je serais une petite prof rabougrie, une anecdote toujours sous le coude, complètement déconnectée de la vie réelle…Non, ce n’est pas un beau tableau que je vous dépeins là, toutes les profs d’histoire de la mode ne sont pas toutes comme ça…)
16 décembre 2007
You are what you design...

Regardez ce que vient de m’offrir Small Sincou: une lampe, à abat-jour personnalisé !
On ne pouvait me faire plus beau cadeau, au moins si un jour je ferme boutique, il me restera toujours ce souvenir…
Si cela vous donne des idées, allez sur le site mydesign.com, le « Leader de la déco numérique » comme il se prétend.
Les délais de livraison sont encore un peu longs mais le résultat est à la hauteur des espérances (ce qui n’est pas toujours le cas sur d’autres sites de ce genre…)

Photos, figurines, bandeaux de blogs, portraits, personnage de BD, logos… Cliquez et choisissez le support de vos envies (toiles, tables, lampes, paravents, sacs, textiles…)
Une bonne idée cadeau pour Noël, pour petits et grands !
11 décembre 2007
Bio Ettore Sottsass Jr.
(Etagère "Carlton", 1981, Memphis)
Et voilà, le dernier numéro de Magazine vient de sortir, vite vite dépéchez-vous de le trouver, y en aura pas pour tout le monde !
Dans la continuité, une petite biographie sur un designer very famous: el famoso Ettore Sottsass Junior.
Quelle vie et quel caractère, je me suis régalée de tant d'anecdotes et de leçons de vie.
Je vous laisse le découvrir...

1917 : Naissance à Innsbruck (Autriche), d’un père architecte italien — ancien élève d’Otto Wagner — et d’une mère autrichienne. 10 années plus tard, la famille Sottsass pose ses valises à Turin, ville de l’ouverture intellectuelle européenne par excellence.
1939 : Aussitôt diplômé du Politecnico (école d’architecture de Turin), aussitôt mobilisé et fait prisonnier à Sarajevo. En attendant la Libération, il noircit au fusain les murs de sa captivité.
1947 : S’exerce aux côtés de son paternel à divers projets en Sardaigne (école, village ouvrier) avant de voler de ses propres ailes. Présente à Lugano une exposition de dessins et sculptures, réalise des décors de théâtre, ouvre un studio d’architecture et de design. Protagoniste du Mouvement Art Concret (MAC), il participe à la première exposition de peinture abstraite à Milan. Ce qui lui vaut l’honneur de serrer les mains de Brancusi, Hartung, Pevsner.
1950-1955 : Oeuvre pour la Nation. Dans le cadre du Plan Marshall, il conçoit 14 projets d’architecture pour la reconstruction des villes du nord de l’Italie. 9 verront le jour, ainsi que quelques publications. Des années de débrouilles, bidouilles et gribouilles, faute d’argent.
1958 : La chance lui sourit. Adriano Olivetti le nomme consultant en design industriel pour chapeauter sa nouvelle division électronique. Fleurissent de son imagination débridée la première calculatrice Elea 9003 (1959, récompensée par le Prix du Compas d’Or), les machines à écrire Praxis 48 et Tekne 3 (1964) qui se feront voler la vedette par la séductrice Valentine (1969, celle qui se voulait l’équivalent du Bic dans sa partie). Une esthétique pop radicale qui ne rencontra pas le succès escompté auprès du grand public mais qui propulsa Junior au firmament des Seniors.
(Machine à écrire portable "Valentine", 1969, Olivetti.)
1961 : Après son premier voyage « essentiel » aux États-Unis, il fait le grand saut en Orient. Hospitalisé d’urgence à San Francisco, il trouve la force d’éditer une publication éphémère — Room East 128 Chronicle — inspirée du numéro de sa chambre d’hôpital et « des journaux du dimanche qui transpiraient la culture pop». Au détour d’un couloir aseptisé, il fume le calumet de la Paix avec les membres de la « Beat generation » (Ginsberg, Ferlinghetti, Corso). À l’heure de la contestation, les hippies deviennent ses amis et ses projets militants se teintent d’antimilitarisme : « Au lieu de faire une grève violente, on peut faire une grève pacifiste et dire : je ne vous donne plus mes pensées, je ne vous donne plus rien ; « Don’t count on me » » reprenant ainsi un de leurs slogans les plus célèbres.
(Mobilier de bureau Synthesis 45, Olivetti, en collaboration avec P.A. King, A. Leclerc, B. Scagliola,M. Umeda et J. Young, 1968-75.)
1966-70 : Années spirituelles. Replonge en Orient puis se met au vert. Fait un break archi pour étudier les cas de l’écriture, du dessin, de la photo, de la céramique, de l’anthropologie, du tantrisme. « Le designer est une éponge, certes, mais une éponge cosmique ». Expérimente la production semi-artisanale pour la petite firme toscane de meubles Poltronova. Édite avec Fernanda Pivano - sa femme - et Allen Ginsberg, un manifeste politique, Pianeta Fresco. Porte la voix dans les amphis japonais et anglo-saxons, si haut qu’il finit par se faire sacrer «Docteur honoris causa» par le Royal College of Art de Londres.
(Machine à écrire portative, Ettera 36, en collaboration avec Hans von Klier. Olivetti, 1970)
(Machine à calculer, Summa 19, 1970. Publicité d'époque)
1972 : Débute sa collaboration avec Alessi. Infiltre l’exposition phare du mouvement radical italien « Italy : The New Domestic Landscape » au MOMA (NY). Détracteur du rationalisme bauhaussien, il y compose des environnements flexibles et mobiles, indépendants de l’espace dans lequel ils sont installés (mobilier «Containers »). « Le rationalisme agit comme les autruches : il se cache la tête et s’estime satisfait s’il réussit à droguer des millions et des millions d’hommes avec ses modes d’emploi ». Survolté, il fonde la contre-école d’architecture et de design près de Florence, la Global Tools ; utopie éphémère.
(Lampe "Valigia", Stilnovo, Italie, 1977)
(MIni-computer M20, 1980, Olivetti)
1981 : Episode Memphis. Au bras de sa nouvelle compagne — la journaliste Barbara Radice — et de son complice Andrea Branzi, le chef de file et ses disciples postmodernes (Michele de Lucchi, Martine Bedin, Michael Graves..) entendent briser les chaînes du fonctionnalisme, mépriser les conventions, railler le bon goût. Objets, tissus, tapis, meubles et luminaires épris de liberté affichent un radicalisme ludique et impertinent (bibliothèque « Carlton », console «Beverly »). Les volumes s’échafaudent, les couleurs s’échaudent, le mariage du noble (bois) et du pauvre (plastique) est consommé. Fer de lance du « Nouveau Design », le Groupe international donne le La de la mouvance avant-gardiste.
(Chaise "Creek", Bieffeplast, Italie, 1980)
(Table "Attic", Bieffeplast, Italie, 1982)
(Guéridon, Memphis)
1987 : Détachement. S’éloigne de Memphis pour se recentrer sur son «Moi intérieur», et son agence, Sottsass Associati, fondée en 1982. Au sommet de son engagement, il apostrophe les designers avec une «Lettre ouverte » parue dans Le Monde. L’électron libre appréhende l’après-Memphis et l’après-Olivetti (fin de leur collaboration en 1988) avec discernement. Les titres honorifiques et objets manifestes s’entassent dans sa maison-musée.
1994 : Rétrospective au Centre Pompidou à Paris. Le vieux sage aux cheveux blancs nattés, lévite au-dessus de son œuvre Big-Bang, et se fait le chantre du design humaniste : « Faire du design, ce n’est pas donner forme à un produit plus ou moins stupide pour une industrie plus ou moins luxueuse. Pour moi le design est une façon de débattre de la vie. »
(Vase "Mirto", MaruTomi, Japon, 1997)
(Commode "Architecture", Boscaro Project, 1999)
2004 : Sensibilise l’opinion au Salon du meuble de Milan, lui qui pensait en avoir fini avec les pamphlets. Un singulier lit alcôve («Architectura romantica») fait larmoyer les chaumières à l’incantation d’une salutaire pause face au tumulte de la surconsommation et des objets kleenex : « Des milliards de produits bien faits sont désormais fabriqués à des prix justes, mais qui ne donnent aucune émotion ». Aux armes citoyens, ré-enchantons le quotidien !
(Table ronde, Boscaro Project, Italie, 1999)
06 décembre 2007
ESPACE A LOUER
Formule de Noël : louer mon espace publicitaire à une prose appréciable.
Concept : Grève du Blabla. Arrêter de s'écouter parler pour écouter les autres (Non pas que je sois à court d'inspiration, attention pas d'amalgame !)
Plat du jour : Le Nom Propre, selon Edouard Levé.
Support : Magazine n°30, Eté 2005
Promotion apparemment tendance puisque Caroline Daily, elle, a carrément laissé "squatter" ses homologues blogeurs. L'idée est originale mais je n'irai pas jusque là, je n'ai jamais aimé prêter mes fringues, ce n'est pas aujourd'hui que je vais commencer.
La parole est à M. Levé : (attendez-vous à une petite gymnastique du cerveau...)
"Le comble de la célébrité est de pouvoir remplacer son nom propre par un nom commun. Louis XIV est sa Majesté. Rome est la ville sous la plume de Tacite. Le nom est un pouvoir. Pouvoir de la police sur ceux qu'elle identifie, et poursuit. Pouvoir de celui qui se fait un nom. Rastignac veut devenir RASTIGNAC.
A la télévision, un exclu n'est qu'un prénom. Michel, SDF. Youssouf, sans papiers. Nina, prostituée. Les célébrités n'ont plus besoin de prénom. Depardieu, Adjani. On s'etonnerait d'entendre à la télévision un présentateur annoncer "Gérard, acteur" ou "Isabelle, commédienne". Mais "L'autre jour j'ai dîné avec Gérard" sous-entend une intimité, peut-être usurpée puisque trop signifiée, de l'interlocuteur avec la célébrité.
Il y eut une époque où l'on n'avait pas de nom, mais juste un prénom. Puis on inventa l'état civil. En France, le nombre de noms diminue. D'où une loi permettant de reprendre le patronyme de la mère. Il faudrait créer un cimetière des noms disparus. Certains noms font surgir un visage. Certains visages font surgir un nom. La plupart des visages n'évoquent aucun nom. La plupart des noms n'évoquent aucun visage. Parfois, un nom qui évoque un visage n'appartient pas à un visage qui évoque un nom : Yves Klein. Le nom et le visage sont les signes officiels de l'identité, notamment judiciaire. On nomme pour retrouver, en cas de problème. Sans délits, il n'y aurait peut-être pas de noms.
Avec l'amour, si. Mais ce serait des métaphores. Ou des prénoms. Quelqu'un a-t-il déjà pensé, en lui-même, à l'être aimé en l'appelant par son seul nom de famille? Sauvage. Le nom et le visage sont des signes de reconnaissance, mais pas de connaissance. Un visage n'est pas une personne. Cette personne serait peut-être la même dans un autre corps. Ou sous un autre nom. Les escrocs qui changent de nom restent des escrocs. Le nom et le visage nous signalent, mais ce sont les seuls qualificatifs dont nous ne sommes pas responsables.
On ne choisit pas son visage ni son nom, mais on module sa voix, on choisit ses mots, on s'invente une écriture, on fait un métier (on n'est pas fait pour son métier). Nom et visage rappellent une soumission native à un contrat collectif. ils rendent humble. je ne suis qu'Edouard Levé. Ou alors, ils rendent mégalomanes. Je suis EDOUARD LEVE. J'oublie le nom des gens. Je refuse le déterminisme du nom propre.
J'aime, de l'individu, ce qu'il fait, et non ce qui le signale. Ce qu'il sculpte de lui-même. Je me souviens mieux de la voix, des actes, des anecdotes, des idées, du style, de l'humour, de la tristesse de quelqu'un que de son nom. J'oublie moins un visage qu'un nom. Un visage est plus autosculpté qu'un nom. Un visage n'est en aucun cas une photo de ce visage. C'est une peau en mouvement. Je déteste les photos d'écrivains, elles sous-entendent : lisez ce masque immobile comme si c'était mon livre cerveau. Sans parler des trois gestes d'écrivains dictés par le photographe d'écrivain. Menton pris entre l'index et le pouce. Lunettes sur le bout du nez. De dos, tête retournée vers l'objectif comme surpris dans un "instant vérité". N'importe quoi. j'ai envisagé de changer de nom et de prénom, pour devenir Anne Onyme. En France, ce serait impossible."
Anonyme, oui il l'était pour moi, avant que je ne découvre ses lettres de noblesse dans ce numéro de Magazine.
Et il ne retombera pas dedans, avant que je n'ai fait mon enquête sur son nom propre : enfance, études, famille, parcours professionnel, il ne m'échappera pas ! Je suis tenace quand je tombe amoureuse d'une plume...
Il n'a pas tort, ça fait du bien de changer de nom de temps en temps.
Allez moi aujourd'hui, je suis Monique Ranou. N'importe quoi !
04 décembre 2007
Renzo Rosso
Et l'on continue sur notre lancée : les chroniques d'Olivier ! (puisque vous avez été plusieurs à apprécier sa plume enjôleuse...)
Eté 2005, toujours pour Management, notre envoyé spécial à Molvena rencontrait le Big Boss de Diesel, Renzo Rosso.
Il vous en tire ici un portrait criant de réalisme et d'ironie:

L'Italien fou qui a révolutionné le jean.
En transformant le pantalon des cow-boys en produit de mode, ce Vénitien génial a ringardisé le 501 de Levi’s. Sa recette : prix outranciers et pub délirante.
Dans la lumière blanche qui inonde son bureau, une ombre bleutée se détache de sa main droite. On dirait un tatouage. Deux petits «R» dessinés le long du majeur et de l’annulaire.
«Vous voulez les voir de plus près ? Ce sont mes initiales. J’ai décidé de les graver la semaine dernière lors d’un séjour aux Baléares. C’est ma façon à moi de garder une marque pour l’éternité." Ah ! la passion des marques selon Renzo Rosso. Elle prend une dimension charnelle pour le patron du groupe Diesel. Dans son sang coule la réussite du leader mondial du jean de luxe.
Parti de rien à 23 ans, ce fils de paysans vénitiens dirige aujourd’hui une maison qui compte 3 400 collaborateurs et dégage un bon milliard d’euros de chiffre d’affaires. C’est la terreur de Levi’s, pionnier du denim universel. Pour imposer sa griffe sur ce marché, Rosso n’a pas hésité à relooker le bon vieux pantalon de cow-boy en tenue d’apparat moderne. Sa méthode ? Appliquer les règles de la haute couture :
inventer un procédé de fabrication inédit (ses jeans sont «cuits» pour paraître usés), présenter ses modèles comme des œuvres d’art, les vendre à des prix outrancièrement élevés, tenir une stratégie de distribution sélective, cibler les peuplades branchées de centre-ville, puis envelopper le tout dans une publicité ravageuse et décalée. Cela paraît simple. C’est pourtant le résultat d’une alchimie complexe, mélange de rigueur managériale et de fantaisie artisanale. Un jean Diesel se vend au minimum 130 euros, deux fois plus que le séculaire 501. Ses soixante stylistes vivent reclus dans une villa de la campagne italienne pour dessiner les deux collections annuelles.
Le PDG se fait appeler «Renzo» par le personnel et convie tous les salariés chez lui pour Noël. «On ne peut pas nous comparer aux grosses machines américaines, prévient-il. Pour avancer, je préfère plutôt regarder vers Gucci, Versace ou Armani.»
Jet-setter professionnel.
Et voilà trois créateurs de légende cités en rafales. La cinquantaine approchant, Renzo Rosso rêve à haute voix de rejoindre les plus fameux couturiers transalpins. Dans les cocktails mondains, ce play-boy toujours bronzé s’acquitte de sa tâche de représentation avec le sourire impeccable du jet-setter professionnel. Habitué des magazines people, il fréquente de près Naomi Campbell et le Dalaï-lama, coudoie Nelson Mandela et Sharon Stone lors des dîners de charité, partage son jet privé avec ses copains «Michael» (Schumacher) ou «Flavio» (Briatore) à la fin des grands prix de Formule 1.
Une star, Renzo. Deux fois marié, père de six enfants, incapable de passer un costume pour monter les marches de Cannes où il s’affiche en jean évasé. Avec son regard bleu délavé et sa chevelure en bataille, il accepte sans rechigner de poser en compagnie des badauds qui veulent le
photographier avec leurs téléphones portables. «Si je peux
transmettre un message positif auprès des générations futures, prophétise-t-il à la manière d’un télévangéliste, tout cela n’aura
peut-être pas été complètement inutile.»

Culte de la perfection.
Dans ce «tout cela» évasif, Renzo Rosso cache un quart de siècle
d’exigence implacable auprès de ses fournisseurs et salariés. «Il
peut vous appeler à n’importe quelle heure pour discuter d’un bout de
tissu, se souvient un ancien directeur. Même si vous êtes en réunion à l’autre bout du monde, il faut tout arrêter pour lui répondre.»
Sous son allure de plagiste échappé du cabanon de planches à voile,
il voue un culte à la perfection. Ses descentes parmi les 280 magasins du groupe laissent
des traces. «Il suffit que la couleur d’un mur ne lui plaise plus pour
qu’il décide de redécorer tout le mégastore, raconte une
collaboratrice. Et tant pis si le point de vente doit être fermé pendant deux mois.» Aucun détail n’échappe à son coup d’œil. Anxieux à l’excès, il se méfie autant de l’échec que du succès. Lorsqu’un
produit marche trop fort, il le fait retirer de la vente, pour éviter
la banalisation. «Le directeur financier a souvent des envies de
meurtre à mon égard, s’amuse Rosso. A chaque fois que je prends une
décision, il manque de me sauter à la gorge.»
Capricieux, «il signore» Rosso ? A voir. Ses prétendus coups de folie
ne sont jamais gratuits. Ses excentricités, une apparence. Le premier
contributeur fiscal de la région de Vicenze a tout compris des
recettes du marketing appliquées au luxe. Discrètement, il travaille de la même façon que ses concurrents :la production Diesel est sous-traitée dans le sud de l’Italie pour les jeans, en Asie du Sud-Est pour les tee-shirts et en Europe centrale pour les accessoires. Comme les autres, mais sans s’étendre sur le sujet, il fait de l’argent avec des montres, lunettes et stylos fabriqués sous licence, qui représentent près de 30% de son activité. Tout en mettant en scène avec le plus grand soin ses produits haut de gamme.
En février dernier, il a fait une apparition remarquée à la semaine de la mode new-yorkaise. «C’était magique, se rappelle-t-il encore émerveillé. Voir nos collections présentées à la “fashion week” parmi les grands noms de la mode, j’en rêvais depuis longtemps.»
Pas de diversification vers le bas.
Le snobisme de masse est son fonds de commerce. Depuis son rachat en 2001 du créateur belge Martin Margiela, réputé pour son chic discret et ses petits cardigans à 2 000 euros, il se voit même ténor du luxe. «Lorsque les stylistes d’Anvers ont vu Rosso débouler dans leur bureau, ils ont commencé par crier “vade retro”, se souvient Giovanni Pungetti, le patron de Diesel France.
Aujourd’hui, c’est la lune de miel. Ils ont compris que Rosso ne leur demanderait jamais de faire du jean.» Décryptage d’un proche : «Renzo est traumatisé par l’échec de Calvin Klein, cette marque partie en trombe grâce à un positionnement haut de gamme, avant de perdre le gros de sa clientèle en sombrant dans les bacs à caleçons de n’importe quel surplus de banlieue. La diversification vers le bas, Rosso ne fera jamais ça.»
Difficile cependant d’imaginer que sa petite multinationale se situe dans un bled paumé de la Vénétie agricole. Molvena, 2 500 habitants, un village encerclé par les champs et les distilleries d’alcool de grappa. C’est au milieu de cette carte postale bucolique que Renzo régente le monde de la branchitude urbaine depuis près de vingt-sept-ans. Du simple prospectus pour le magasin de Tokyo au bon de commande de la PLV pour celui de Rio, n’importe quel document signé Diesel doit être soumis au siège italien avant de partir à l’impression. Le quartier général du groupe surgit au détour d’un chemin de traverse. A l’intérieur : des couloirs recouverts de photos «flashies», des collaborateurs déguisés en androïdes saturés de gel, de la musique house en bande-son continue. A l’extérieur : du calme, du vert et des stands de viticulteurs qui font goûter la production locale. «N’est-ce pas un endroit merveilleux pour travailler ? demande Renzo Rosso en fixant la ligne bleue des Dolomites. Avant chaque décision, je regarde le paysage. Ca m’inspire. Jamais je ne m’installerai dans une tour à Milan ou à Paris.»

Commercial flambard.
Son attachement à la région remonte à la petite enfance. Renzo a grandi dans une ferme de Bruggine, petit village situé à une quinzaine de kilomètres de Vicenze. En 1972, médiocre au collège, il s’inscrit à l’institut de stylisme qui vient d’ouvrir à Marconi, à dix minutes en mobylette de son village. «Je ne savais pas où j’allais, mais je n’ai pas hésité.» A peine diplômé, il postule dans une fabrique de jeans locale : une PME nommée Moltex, tenue par Adriano Goldschmied, l’inventeur des marques Daily Blue et Replay. Première rencontre, premier accrochage : «Je ne lui plaisais pas. C’est son épouse qui a insisté pour que je sois embauché.»
Trois ans plus tard, le boss veut virer ce commercial flambard qui brûle sa paye dans les motos d’occasion et les discothèques de Padoue. Rosso s’accroche. Il supplie d’être rémunéré à la commission. Va pour cette fois. «Ma motivation a alors décuplé. Tout comme mon salaire. Au bout de six mois, je commençais à racheter des parts dans la société. En 1985, la PME aligne un joli portefeuille de marques, dont Diesel, la ligne créée huit ans plus tôt sur le marché des modèles taille basse, mais qui peine à décoller. Le jeune homme demande à s’en occuper personnellement. Refusé. Il propose de la racheter. Combien ? L’équivalent en lires de cent mille euros, payables en plusieurs mensualités. Accepté. «Je venais d’avoir 30 ans, se souvient-il. Mon père m’a prêté les économies de toute sa vie et je me suis lancé. Dieu merci, j’ai pu très vite lui rendre son argent, et bien plus encore.» Le succès viendra des Etats-Unis, où la marque réalise aujourd’hui 150 millions de dollars de chiffre d’affaires. Après un timide démarrage en Allemagne puis en France, Rosso décide de s’attaquer à la patrie de Levi’s en 1991. Il débarque à New York sans contact ni adresse. «J’allais dans les grands magasins pour leur présenter ma collection, mais ils la refusaient au motif que les modèles étaient “déjà usés”.» Il signe ensuite un contrat de distribution avec le groupe Russ Toggs. Une grosse erreur : «Les managers voulaient faire du chiffre, alors ils se sont rués sur les grandes surfaces. Au bout de six mois, Diesel était devenu une petite marque de plus au milieu des grands marchands de jeans.» Coup de pouce du destin, le distributeur américain fait faillite l’année suivante. Et Rosso reprend la main. En solo. Gagné : grâce à ses campagnes de pub délirantes, Diesel va devenir en
quelques années la marque préférée des bobos new-yorkais.
En 1996, il inaugure son premier mégastore outre-Atlantique : 8 000 mètres carrés au cœur de Big Apple, soixante vendeurs, un choix permanent de 1 800 pièces. «Pour recruter le staff, il a fallu réquisitionner un cinéma de Soho. Des milliers de jeunes voulaient en être. A la sortie, des candidats recalés pleuraient à chaudes larmes.»
Esprit de famille.
Le souvenir lui donne encore des frissons. Propriétaire de 100% du capital, Rosso exige une dévotion complète de ses cadres. Pas question de voir un complet Dior dans les locaux : les employés doivent porter du Diesel. A Molvena, il reçoit chaque recrue dans son bureau présidentiel. «J’avais la trouille au ventre, raconte une responsable de la communication. Je pensais qu’il allait me poser des questions stratéqiques, il m’a demandé comment je m’entendais avec ma sœur quand j’étais petite...» Le management est fondé sur
l’esprit de famille : les parties de foot interservices sont aussi importantes que les réunions PowerPoint.
Parfois déroutant pour ses cadres issus de la grande distribution : «Il peut vous pousser à prendre une décision la journée et vous demander le soir de tout changer en buvant avec vous une bière au bar, raconte un ancien d’Unilever aujourd’hui directeur de filiale. Travailler pour Renzo demande une adéquation constante à sa personnalité.» A quand le tatouage RR obligatoire pour tous ?
Et voilà, c'est fini !
Ah, je ne m'en lasse pas ! Quel gouaille et quel talent de conteur ce Olivier; un instant je me suis téléportée jusqu'au paradis terrestre de Molvena, me laissant tchatcher et envoûter par les yeux couleur menthe à l'eau de Renzo.. Mais un instant seulement ! Je sens qu'il me gaverait vite celui-là...






