29 novembre 2007
Les Divas
Il y a quelques temps, je vous parlais avec emphase de notre déjeuner avec Loïc Prigent (mon idole, au cas où vous ne l'auriez pas encore compris)
Ce déjeuner, bercé de soleil et de bonne humeur (histoire d'en rajouter un peu) avait pour but de remodeler le fashion world, raviver les plaies ouvertes tailladées par les talons stiletto, débusquer les abus et les frasques d'un milieu de cernes et de paillettes...
Ou plus simplement, d'interviewer Loïc sur un sujet à caractère mode, mais pas seulement : le rapport entre créateurs et financiers.
Le bilan de cette enquête, menée à bien par mon ami Olivier, journaliste pour Management (mensuel économique): 2 pages de cynisme gustatif.
Je vous en livre ici la saveur - avec un délai de péremption (ma spécialité)...
Comment gérer les divas.
Ne prononcez jamais leurs prénoms devant Maurice Lévy. Au printemps 2005, le patron de Publicis tentait un gros coup en recrutant Fred et Farid, deux créatifs aussi brindezingues que talentueux. Visez un peu le curriculum : chez TBWA, ils s’étaient soulagés dans les pots de fleurs pendant un discours du big boss ; chez DDB, ils avaient démissionné le jour même de leur embauche, non sans avoir récupéré leurs tickets restaurants au préalable ; tricards à Paris, ils s’étaient ensuite exilés dans une prestigieuse agence de San Francisco, Goodby Silverstein & Partners, où leur réputation de bambocheurs n’est plus à faire.
Rien de bien grave, pense alors Maurice Lévy, qui fait tout pour les rapatrier. Signe de sa confiance, il leur offre une structure clé en main, baptisée Marcel, en hommage au fondateur de Publicis, Marcel Bleustein Blanchet. Un an plus tard, badaboum : après avoir remporté le budget Orange, estimé à 200 millions d’euros, les deux garçons présentent leur démission. Pour créer une boite concurrente. En compagnie du directeur de Publicis Conseil, Christophe Lambert. Nom de l’agence : FFL. Les initiales des trois sieurs. Qui jouent sur l’acronyme pour grimer leur départ en acte de résistance contre leur manager.
Terribles divas. Sont-elles toutes aussi ingérables ? Management a mené l’enquête dans les secteurs où ces stars peuvent claquer à tout moment entre les doigts de leurs dirigeants, au risque de déstabiliser l’édifice qui repose sur leurs talents. Premier constat : qu’ils travaillent dans la mode, la publicité ou l’édition, les grands chefs cravatés sont confrontés à la même difficulté. Celle de traduire le génie de leurs divas dans le compte de résultats, sans brusquer ces êtres réputés sensibles et délicats. C’est la clé de leur métier. De la relation entre manager et créateur dépend leur avenir. Pas de collection réussie sans couturier encouragé par le PDG. Pas de best-seller sans auteur mis en confiance par son éditeur. Pas de campagne marquante sans créatif en harmonie avec le boss. « Je dois tout à mes soixante designers, répète souvent Renzo Rosso, fondateur de la marque Diesel. C’est pour ça que je les enferme dans une villa secrète à la campagne. »
Derrière la boutade, un enseignement : les égos ont besoin d’être isolés pour donner leur pleine mesure. Pas question de les soumettre aux contraintes du cadre moyen : le manager se charge d’organiser leur déconnexion. A l’égard des horaires, par exemple. C’est l’histoire de Tom Ford, l’ancien directeur artistique de Gucci, qui quittait l’atelier en lançant à la cantonade « A demain dix heures » : il revenait le lendemain à 22 heures. Et son patron, qui l’attendait parfois depuis le matin, n’y trouvait rien à redire. Même décontraction vis à vis de l’argent dans les plus grandes maisons. « Dans l’atelier de création de Karl Lagerfeld, raconte Loïc Prigent, auteur de deux documentaires passionnants sur Chanel et Louis Vuitton, personne ne parle jamais gros sou. Un bouton peut coûter 900 euros, on le commande quand même. A condition que ce soit beau. »
Donc vendable à prix d’or, faut-il ajouter. Parce que les managers ont beau bichonner leurs artistes, ils n’en restent pas moins obsédés par la dernière ligne du compte d’exploitation. Et les libéralités accordées au quotidien font en réalité partie d’un accord tacite. On n’impose guère d’horaire mais des délais. Pas de limite sur l’achat d’un accessoire mais un budget global. Pas de frein à l’imagination mais des exercices imposés comme les sacs vendus 1500 euros en boutique. Au siège de LVMH, certains se souviennent encore de la mine déconfite de Bernard Arnault quand Marc Jacobs lui présenta sa première série Louis Vuitton : des gros pulls en cachemire bouilli. Impossibles à reproduire à grande échelle. Trois mois de travail à la corbeille. « Face à leurs couturiers, décrypte Loïc Prigent, les managers en costards ressemblent à des instituteurs de maternelle. Ils font tout pour que les petits s’épanouissent en dessinant. Tout en veillant à ce que leurs coups de crayon ne débordent pas sur la table. »
Fixer le cadre et rappeler les règles du jeu. Ceux qui gèrent les égos à risques passent leur temps à jongler avec ces principes. Avant de prendre la présidence de l’agence Saatchi et Saatchi l’été dernier, Christophe Lichtenstein avait prévenu son futur directeur de la création, Christophe Coffre : il aura le « final cut » sur les décisions stratégiques. Même si les deux hommes sont bons amis dans la vie. « Quand nous arrivons le matin à l’agence, raconte le patron, chacun connaît son rôle. » Et ses limites. Dans la haute couture, les managers doivent gérer l’impatience des créateurs. Et leur expliquer les délais industriels. « Les jeunes directeurs artistiques voudraient que leurs modèles passent du dessin à la boutique du jour au lendemain, raconte une ancienne de Balenciaga. Cinq mois après : ils disent que c’est trop tard. Que la tendance a changé. »
Contrôler la créativité est un métier. Les managers connaissent le risque de leur mission : perdre le contrôle de la marque. Rien de plus dangereux pour eux qu’un créateur dont le nom commence à supplanter celui de la maison qui l’emploie. Dernier exemple en date : les clients de Dior Homme qui finissaient par commander des « costumes Heidi Slimane ». On ignore les raisons mais le créateur a été licencié au printemps. « Sa notoriété commençait à inquiéter tout le monde, raconte un proche du jeune homme. D’un côté, LVMH voyait sa marque Dior lui échapper. De l’autre, Hedi signait tellement de modèles et de licences qu’il se demandait pourquoi ne pas repeindre la Tour Eiffel. »
Que peuvent faire les dirigeants face à leurs créateurs qui larguent les amarres ? Suivi médical oblige, la cure de désintoxication est souvent prise en charge par l’entreprise. « Beaucoup de créateurs passent par des phases difficiles, raconte pudiquement Florianne de Saint-Pierre, chasseuse de têtes dans la mode. Quand nous recommandons une personne à une grande maison, nous essayons de limiter les risques. Qu’elle sache dire merci à ses collaborateurs, c’est déjà un bon indice. » Parlez-en à Jean-Marc Roberts, le patron de Stock. Lorsqu’il éditait Christine Angot, il recevait jusqu’à douze coups de fil quotidiens de l’auteur de L’Inceste. Un calvaire ? Même pas : « Le pire, c’est que je voulais avoir ces appels. Quand ils ne venaient pas, j’étais inquiet. » A ce jeu pervers, il faut être deux. Tout y passait : ses relations amoureuses, sa vie quotidienne, ses doutes sur l’écriture. Et lorsque la dame se met à décrier les auteurs à succès de la maison, comme Michel Del Castillo et Philippe Claudel, Roberts comprend que leur relation vire au « vieux couple en sursis. » Jusqu’à ce jour de l’automne 2005 où elle débarque dans son bureau en lui demandant « Tu sais pourquoi je suis là ? ». « Je le comprends à ta tête d’enterrement, lui a-t-il répondu. Tu pars chez un autre » Angot venait de signer chez Flammarion. « Elle a fondu en larmes, se souvient-il. C’est moi qui ai dû la consoler. » Au moins une qui ne s’est pas soulagée dans les pots de fleurs.
ça vous a plu ? De mon côté, un seul regret : dommage que le nombre de mots à caractère limité ne le prive d'approfondir ce sujet qui mériterait bien des enquêtes et des déjeuners ensoleillés...
26 novembre 2007
Arrêt sur imprimés
Le sujet risque de commencer à vous lasser, moi pas.
Donc je continue sur ma lancée sans me soucier du « Qu’en pensera-t-on ? » (De toute façon ce blog s’adresse aux avertis sensibilisés à la cause de la culture, vous ne me verrez donc jamais dans ma baignoire, l’appareil photo au poing, me pavaner dans ma dernière tunique Sandro, Maje ou Zadig pour la retrouver 15 jours plus tards sur E-Bay !)
A chacun son hobby. Si j’ai envie de continuer à vous parler de l’expo Lacroix, c’est mon droit. Si ce n’est pas votre came, vous pourrez toujours allez rôder dans les « purs » blogs de filles… Mon but à moi n’est pas de vous faire approuver ma dernière folie shopping pour soulager ma conscience, je pense qu’il y a mille autres sujets plus enrichissants et moins égocentriques à aborder.
Aussi, pour achever de vous convaincre de sa grande richesse (car c’est tout de même le dernier post sur ce sujet), j’aimerais vous présenter aujourd’hui les mises en parallèle les plus significatives de l’expo.
« Présentés sur des mannequins de bois, les vêtements du couturier dialoguent avec des pièces historiques. Robe à crinoline, fourreaux, capes et boléros disent la correspondance intime, tissée à travers les âges, des couleurs, imprimés, formes et matières. » soulignait Florence Evin dans son article daté du samedi 10 novembre, Le Monde.
Article rondement mené qui a préféré s’attarder sur ces mises en parallèle plutôt que de rabâcher une enième fois le dossier de presse. En voici quelques extraits, que j’ai préféré illustrer encore une fois pour une meilleure compréhension :
« Le manteau de satin rouge à pois noirs, d’Elsa Schiaparelli (1939), créatrice proche des surréalistes, donne la réplique au fourreau gitan de Lacroix (1999). Ces deux pièces, ajourées en trompe-l’œil, répondent à la robe en serge ivoire, percée d’œillets de Guy Laroche (1966-1969). « Il est des moments de recherche qui fusionnent au même point » souligne Olivier Saillard..."

(le fourreau gitan Lacroix)
(A gauche, robe à oeillets guy Laroche; au premier plan, et bien "flashé" le fameux manteau Schiaparelli)
"... Comme cette rencontre inédite autour d’une fine rayure rose vif et noir, qui met en écho un ensemble caraco et jupe ronde en taffetas (1780-1790) et une robe Polyester de Dorothée Bis (années 1970), électrisée par la soutane bayadère à effet faux-cul Lacroix (2002)."
(A l'extrême gauche, duel de rayures roses et noires, caché par la soutane bayadère Lacroix)

"Les décennies ont leurs couleurs : 1935, c'est noir et blanc, constate le couturier... Les thèmes m'ont été dictés : les toiles d’araignée – robes en dentelles graphiques – de Vionnet, Schiaparelli, Sonia Delaunay sont comme une suggestion de la disparition du vêtement."




"J'ai mélangé toutes les époques. Le manteau de velours brodé de jais 1900, de Cléo de Mérode, côtoie la soie métallique grand soir d’inspiration Sargent de la collection été 1996." commente cet expert en histoire de l'art..."

"... qui s'émerveille devant la plus ancienne pièce présentée, un tricot de soie vert et or, datée autour de 1610 ,qui pourrait être du Missoni, griffe italienne."

"La robe chemise en Rhodoïd de Courrèges, renvoie à une robe 1820 raidie. « Même chez celui qui a été l’icône de la modernité, il y a quelque chose de passéiste » remarque Lacroix, intarissable sur la question. Et le couturier de raconter que, jusqu’à la Révolution française, la mode ne regardait jamais en arrière. Depuis, elle ne serait qu’un éternel recommencement. Le XIX fait référence au gothique et à la Renaissance, l’impératrice Eugénie se prend pour la Pompadour. Poiret retrouve le Premier Empire. 1920 s’inspire des romantiques. 1940 du Second Empire. Les années 50 saluent le retour du charleston. Ds les années 60, le moyen-âge pointe. Aujourd’hui on regarde la décennie 80." (j'adoore ce passage ! j'acquiesce à 100°/°)
(A l'extrême droite, la fameuse robe Courrège en Rhodoïd)
"Il y a aussi quelques pièces d’exception : la robe peinte par Jean Dubuffet (1973, du cycle de l’Hourloupe), jamais exposée, voisine avec la robe-manteau de Lacroix, en satin, également peinte à la main, de sa première collection (1987), évoquant la Lola de Valence de Manet."
(A l'extrême gauche, la robe-manteau lacroix; quant à la Dubuffet, on ne peut pas la louper !)
Pour l'anecdote, cette robe témoin de l'intime relation entre l'art et la mode fut spécialement créée par Dubuffet pour une conservatrice du MET, à l'occasion du vernissage de son exposition monographique. Celle-dernière, vexée d’être considérée comme un « objet d’art », n’a jamais voulu la porter. On croit rêver !
"Le final est en noir, "avec des choses à perdre la tête" confie le couturier : une robe en satin ciré de Maggy Rouff (1935), des tuniques transparentes 1920, une robe Baby Doll Balenciaga (1958) et le précieux pourpoint à basques brodé de jais porté sur une jupe en taffetas bouillonné de sa collection hiver 2007."

Enfin, dans une interview pour TGV Magazine, il répondait à la question : "Quels sont, selon vous, les modèles incontournables de l'exposition, ceux qui ont marqué l'histoire de la mode de façon significative ?" par cette humble réponse :
"Nous n'avons pas cherché les modèles clés qui ont été vus beaucoup, mais les pépites moins connues, comme les robes brodées de Mainbocher (1937-1938), jamais vues, si contemporaines ou telle robes de merveilleuses fin XVIIIe, tout en transparence, et Poiret, bien sûr, puis Vionnet... Plutôt que ces charnières archiconnues, j'ai plutôt souhaité remonté le fil des modes vraiment portées, toutes "toilettes" comme on disait, commandées, portées puis léguées, témoins d’élégance dont nous rêvions de retrouver l’allure, par la silhouette, l’artisanat, les matières disparues ainsi que les accessoires importants comme les chapeaux qui confirmaient l’air du temps et la pertinence des silhouettes. Enfin ce ne sont que mes histoires et non l'histoire de la mode, je n'aurais pas eu la prétention de graver ma version dans le marbre. Juste celle de mettre en valeur les collections du musée, leur personnalité. Tous ces dons qui n'avaient pas vu le jour depuis longtemps malgré leur qualité et leur intérêt. "
Cette fois, je vous promets, c'est mon dernier mot !
25 novembre 2007
Interview Angelo Cirimele

A l’occasion de l’exposition de Magazine au Grand Palais, le magazine indépendant Watch Out (N°12) rencontrait Angelo Cirimele, éditeur et rédacteur en chef de Magazine, le « magazine des magazines ».
L'interview date un peu (été 2006) mais finalement un an et demi plus tard - car il n'est jamais trop tard - son analyse sur la presse magazine d'aujourd’hui n'est pas encore passée à la machine.
Je vous retranscris donc cette interview que je trouve très intéressante...
Est-ce que les magazines sont toujours un espace de création ?
Les magazines ne sont que ça un espace de création. Maintenant, on a tous un accès immédiat à l’information, à l’actualité « chaude ». On se connecte à Internet trois fois par jour et l’on sait tout ce que l’on veut savoir. La télévision, la radio, traitent aussi de manière immédiate de l’actualité. Pour un magazine, il y a au minimum une semaine entre le traitement de l’information et la sortie du magazine. Ce n’est donc pas là que l’on va trouver des infos... Et encore je ne parle pas des mensuels, des trimestriels, qui sont eux, de fait, complètement déconnectés de l’actualité.
Donc, oui, le magazine n’est qu’un espace de création ; ou plutôt, ce sont des galeries... Si c’est un magazine à gros tirage, meanstream, il va plutôt s’apparenter à une « galerie marchande », s’il s’agit d’un magazine plus « pointu », c’est une galerie d’art. Tout participe alors à faire du magazine un écrin pour présenter la création : typographie, maquette, direction artistique, format, textes, choix des images... Tout est support de création. C’est une vraie galerie, sur papier certes, mais la démarche n’est pas très éloignée de celle d’une galerie « en dur ».
C’est vrai pour tous les magazines ?
Non, c’est vrai que je ne parle là que de 5% à peine des magazines qui paraissent aujourd’hui. Et encore, je suis certainement loin du compte. Depuis une dizaine d’années, on assiste à un formatage généralisé de la presse. Qu’un magazine ait 60 ans ou 2 ans, qu’il tire à 7.000 exemplaires ou à 100.000, ils se ressemblent tous. On retrouve les mêmes codes, les mêmes choses...
Pourquoi ?
C’est dû à l’arrivée de la mode comme un acteur dominant de la vie publique il y a une dizaine d’année. C’est la mode le principal annonceur, c’est elle qui a l’argent, beaucoup d’argent. Du coup, les magazines d’art sont devenus des magazines de mode, et paradoxalement, les magazine de mode se sont mis à vouloir faire de l’art. Tout ça, bien sûr de manière très formatée et très consensuelle.
Et il y a aussi l’arrivée des gratuits. Il y a sept ans, quand j’ai lancé Magazine (qui est gratuit), c’était « sale ». Sale parce que, dans la tête des gens, c’était forcément inféodé aux annonceurs. Maintenant, regarde le succès des gratuits. Métro ou 20 minutes, qui trouve ça sale ? Plus personne...
Mais justement, cette inertie et ce formatage sont positifs : tout est à repenser, tout est à inventer, de nouvelles formes, de nouveaux supports, de nouvelles façons de parler des choses. La presse magazine a de beaux lendemains !
Les choses bougent alors ?
Non pas vraiment ! Les gens ont arrêté de réfléchir. Comment on fait un journal ? Quelle forme peut-on inventer ? Personne ne se pose, aujourd’hui, ces questions alors que tout est à faire et à repenser...
Pourquoi ?
D’abord parce que les gens ont désappris à le faire et ensuite parce que maintenant les journalistes cherchent à plaire, c’est-à-dire à trouver « le bon sujet », ou plutôt « la bonne manière » de le traiter, celle qui plaira au plus grand nombre. Et encore, pour tout dire, les journalistes sont un peu feignants, ils cherchent d’abord à plaire à leur rédacteur en chef qui, lui, cherche à plaire aux annonceurs ; le lecteur finalement on s’en fout !
Quel est le rapport au lecteur alors si le magazine n’est plus fait pour lui ?
Ceux qui font les magazines s’éloignent de plus en plus de la réalité du monde et de la « vraie vie ». Ils ne racontent que des histoires, la réalité est devenue fiction. Le boulot d’un journaliste maintenant c’est de raconter une belle histoire... Clearstream, c’est une réalité qui est devenue fiction et qui est traitée comme telle...
Regarde par exemple, l’incapacité des services politiques à anticiper les derniers résultats électoraux, Le Pen en 2002, le non au référendum... Ils ne l’ont pas vu venir alors que c’était quand même des choses que l’on ressentait très fortement dans la rue. Et les services politiques d’expliquer le lendemain des élections le «pourquoi » des résultats sans jamais se remettre en question... Dans n’importe quel autre pays, le service politique qui aurait été incapable de prévoir ce type de résultat, d’anticiper, de se faire le reflet d’une réalité politique et sociale aurait été viré sur le champ ! Mais en France non...
Pourquoi il n’y a pas en France une presse magazine comme Vanity Fair aux USA ?
La France est un vieux pays, bourgeois, très frileux et très conservateur. Il y a cinq fois plus d’habitants aux USA qu’en France, donc cinq fois plus de lecteurs potentiels. Et puis Vanity Fair, c’est un magazine en anglais, donc qui a vocation à être international, ce que ne peut pas être un magazine français.
Vanity Fair se coltine, en toute liberté, de très gros et très chauds dossiers d’actualité nationale ou internationale. En ce moment, ils ont cinq/six trucs énormes sur le feu : l’Irak, Bush, l’environnement, la politique internationale américaine... En France, ce sont des sujets impossibles à traiter, simplement parce que les deux plus grands groupes de presse français, Dassault et Hachette sont aussi les deux plus gros groupes d’armement... Aucun magazine français ne pourrait et ne voudrait faire ce que fait Vanity Fair...
Quand on regarde, il y a combien de magazines indépendants en France ? Marianne, Le Canard Enchaîné, Charlie Hebdo, L’Huma par positionnement politique, 4 ou 5 pas plus...
L’autocensure est très forte, mais c’est aussi une chance puisque ça ouvre tous les horizons possibles pour créer de nouvelles formes et un nouveau ton !
Quels sont, pour toi, les meilleurs magazines aujourd’hui ?
Vanity Fair justement, 032C en Allemagne, Fantastic Man, Fanzine 137 en Espagne ou même plus grand public Another Magazine qui a su créer une vraie identité. En France, c’est plutôt le désert... Il n’y a pas d’idée et la manière d’aborder les magazines n’est pas toujours ni très intéressante, ni très intelligente...
Pourtant, faire un magazine maintenant c’est simple ! Il y a des Mac partout, les logiciels sont abordables... Avant il fallait 4 films pour imprimer une seule page de magazine, c’était long, coûteux, il fallait se déplacer... ! Maintenant tu as besoin que d’un fichier pdf et ton magazine tient sur un CD ! Tout est possible... Regarde le magazine anglais Intersection, Yorgo Tloupas, son créateur voulait parler de bagnole et de mode... Il l’a fait et ça marche bien ! On peut aborder n’importe quel sujet de manière différente.
Comme toi quand tu as créé Magazine ? Comment t’es venue l’idée ?
Magazine c’est la conjonction de deux choses. D’abord, il y a une dizaine d’années, les magazines ont commencé à quitter les kiosques pour investir d’autres lieux, comme les boutiques de musées, les galeries, les concept-stores... Ils sont devenus des objets de désir et de consommation comme les autres... Et puis, en regardant la télé, je me suis dit que les meilleures émissions de TV étaient celles qui parlaient de TV : le zapping, Daniel Schneidermann avec arrêt sur images, Brut autrefois... Je me suis donc dit que faire un magazine sur les magazines, ça pouvait être rigolo. Où ils veulent en venir ? Comment on fait un journal ? Comment on peut
parler de graphisme de manière différente ? Voilà comment est né Magazine...
Un point de vue sans concession, assez pessimiste sur la situation française, mais finalement plein d’espoir puisque, selon lui, tout reste à réinventer...
PS : J'ai aussi débusqué une petite perle de blog, le blog archives d'Etienne Mineur. Graphiste chevronné, il enrichit Magazine de ses analyses "éminence grise" sur les logos.
En lien colonne de droite.
24 novembre 2007
Dom Juan au théâtre Marigny

Une petite page de publicité pour vous vanter les mérites de la pièce Dom Juan mise en scène et interprétée par Philippe Torreton….
"Grand séducteur, Dom Juan n’obéit qu’à une seule loi : la sienne. Malgré les tentatives de conversion de son valet, Sganarelle et de sa femme humiliée, Done Elvire, il continue de n’être fidèle qu’à lui-même, n’en déplaise aux fiancés trompés, aux familles bafouées et à Dieu… Une interprétation de qualité, du grand spectacle, mais sans surprises.
Dom Juan est un homme pressé. Pressé de faire toujours plus de conquêtes féminines, dames de haut rang ou paysannes naïves ; pressé surtout d’aller au devant de son destin, qu’il soit tragique ou glorieux. Située historiquement entre le Tartuffe et le Misanthrope, cette pièce de Molière subit à l’époque les foudres de la censure, essentiellement pour les parties de dialogues où le héros s’en prend à Dieu comme dans la scène du pauvre où Dom Juan propose à un mendiant de lui donner un Louis d’or s’il consent à blasphémer.
Que reste-t-il de la puissance ironique de cette pièce ? Le libertinage que Dom Juan élève au niveau d’un art n’est même plus à la mode aujourd’hui, il est devenu courant. Son athéisme féroce et combattu par tous renvoie certes à des événements récents, mais c’est surtout le personnage même de Dom Juan et son cynisme contagieux qui impressionnent encore de nos jours. Alors que la pièce aurait pu s’achever avec la mort du héros, châtié par une force surnaturelle, satisfaisant ainsi la morale de l’époque, Molière décide de donner le dernier mot à son valet, Sganarelle, qui, face à la disparition de son maître ne pleure qu’une chose : « Mes gages ! mes gages, mes gages ! »."
« Dom Juan est un petit con » me disait, en plaisantant à demi, il y a quelques années à Lyon Michel Bouquet lorsque je lui parlais (déjà à l’époque) de ce projet…
C’est un jugement brutal certes, mais il a le mérite de désacraliser Dom Juan, de regarder cette œuvre et ce personnage avec un regard différent, moins favorable…
Un homme, poussé par ses pulsions, ses envies, et dont les faits et gestes dans leur chronologie et leurs conséquences, montrent qu’il improvise beaucoup et qu’il navigue à vue dans les situations qui lui arrivent. Que cherche-t-il ? Quelles sont ses attentes ? Il semble davantage ballotté par ses actions que maître de celles-ci, à l’image du naufrage « … et cette bourrasque imprévue a renversé avec notre barque le projet que nous avions fait… ». Philippe Torreton
Cela faisait un certain temps que je n’avais pas assisté à une pièce classique. La dernière en date étant Electre, interprétée par Jane Berkin (inutile de vous dire que Jane en tragédienne avec son petit accent british, on n’y croit pas du tout !). J’étais donc restée sur ma fin, je m’étais ennuyée mais je voulais réitérer l’expérience… avec Molière notre héros.
Celle-ci s’est présentée avec la rencontre d’un ami comédien, proche de Philippe Torreton, Maximilien Müller. Rencontre improbable, je l’avais connu du temps où j’étais tenancière dans un petit resto français à Chelsea. Il est arrivé avec son accent de frenchy pourri, je ne me suis pas privée pour le lui faire remarquer… De bonne composition, le courant est de suite passé. Et je l’ai retrouvé à Paris ! Je ne pouvais donc faillir à cet honneur de le voir gravir les planches du Théâtre Marigny, vêtu d’un somptueux costume de gentilhomme. Et donner l’éloquente réplique à Philippe.
Ah Philippe, quel acteur ! Tenir la tirade 2h30, à l’aise dans ses bottes de Mousquetaire, et ce 6 soirs / 7, relève d’une véritable prouesse physique. Certaines critiques lui prête un interprétation « trop classique » mais moi qui ne suis pas apte à me prétendre critique-théâtre, je trouve que le rôle de Dom Juan lui sied bien. Quant au langage XVII de « vieux françois », il est une bouffée d’air raffinée au sortir d’une plongée souterraine dans les affres d’une langue bafouée – hum le métro et ses discussions passionnées ! Voici un bon stage de réinsertion pour les p’tit jeun’s qui célèbrent les fautes d’orthographe et trouvent ringard de finir les mots.
Passons aux costumes – que j’ai pu étudier à la loupe dans les loges des artistes, une binouze à la main... Crées par Bonnie Colin, ils sont en tout point époustoufflants. Chemises et pantalons bouffants, pourpoints, bas de soie, robes de paysanne, robe à basquine et col fraise typique de l’austérité XVII. Confortables et légers, aux dires des comédiens, pour ajouter à leur valeur.
Et pour finir, les décors. Bluffants, ils ne tombent jamais dans le mauvais carton-pâte. Quelques effets spéciaux, dont l’utilisation d’encens et de spots aveuglants pour figurer le spectre du commandeur dans l’Acte IV. Un plancher incliné de bois lourd (que j'ai moi-même foulé au pied une fois la salle plongée dans le noir, impressionnant, même en face de strapontins vides), une forêt mystique, un intérieur bourgeois antiquisant et une scène de Vanité.
J’espère vous avoir transmis l’envie d’aller voir cette pièce...
Jusqu'au 9 décembre 2007
Représentations à 20 h : mardi, jeudi, vendredi et samedi
mercredi : 19 h, suivi d’un « débat » avec les comédiens
Matinées samedi à 15 h et dimanche à 16 h
Mise en scène : Philippe Torreton
Avec : Philippe Torreton, Jean-Paul Farré, Yann Burlot, Caroline Charléty, Nicolas Chupin, Sophie-Charlotte Husson, Stéphan Jones, Serge Maillat, Florence Muller, Maximilien Muller
Collaboration artistique : Jean-Luc Revol et Pierre Cassignard
Assistante à la mise en scène : Keti Irubetagoyena
Décors : Alain Chambon
Costumes : Bonnie Colin
Lumières : Bertrand Couderc
Son : Éric Neveux
Création coiffures et maquillages : Véronique Nguyen
22 novembre 2007
Mannequinage, mode d'emploi

Pour répondre à l’attente de Super Tomate qui travaille aussi dans le domaine de la muséologie, et qui m’a fait remarquer que je n’ai pas été assez explicite lors de mon dernier compte-rendu, je vais aujourd’hui m’attarder plus longuement sur un point qui suscite bien des questions : Le mannequinage.
Le mannequinage, qu’est-ce que c’est les amis ? Ou encore, qu’est-ce que le mannequinage ? Le mannequinage : qu’est-ce donc ? Que sais-je du mannequinage ?
Ouh la la, trop de questions, une à la fois s’il vous plaît.
De la manière la plus claire et pédagogue possible, des illustrations plein mon panier, je vais tenter d’éclairer vos lanternes...

Précédemment, je vous avais donné la définition suivante : « Le mannequinage est l’action de « sculpter » un vêtement sur un mannequin de bois, en respectant la morphologie de l’époque et les courbes de sa détentrice. »
C’est un peu succint, remontons à la source avant tout...
Je ne sais pas si vous prêtez beaucoup d’importance « au support » du vêtement lorsque vous parcourez des expos mode, (d’ailleurs il serait intéressant de confronter nos points de vue : Sur quoi vous arretez-vous ? Quelle est pour vous la condition sine-qua-non d’une bonne expo mode ? ) ; moi si.
Nombre de fois n’ais-je été déçue de ces mannequins outrageusement « vulgaires » ou « désincarnés » — mon plus atroce souvenir restant celui de l’exposition « Robes de cocktail » au Musée de la Mode de Marseille (2006). Des mannequins chagasses à l’allure « panthère noires » ébouriffées de tignasses rousses crépées au fer à brûler (et en plus Loréal se vantait de leur avoir soigné leur coupe, bonjour le cadeau, je n’aurais pas voulu leur prêter ma tête !) Bref, pas étonnant qu’il ferme bientôt ses portes ce musée, depuis le départ d’Olivier Saillard, c’est un désastre.

Cette question du support est à mon avis la plus épineuse… Car le mauvais goût flirte souvent avec la luxuosité d’une étoffe, ce qui est complètement antinomique. Inversement, lors de l’exposition Nan Kempner (septembre 2006-février 2007) au MET de NY, la scénographie était originale et le mannequin assez élégant mais cette fois, c’est le vêtement qui n’était pas à la hauteur (on aurait dit le placard de ma tante Yolande, années 80 épaulées, St Laurent clinquant, Total Look Dior embourgeoisé…) En somme, je ne suis jamais réellement satisfaite.
Mais c’est peut-être ça qui m’attire dans cette performance : le « peut toujours mieux faire ». Pour à chaque nouvelle expo se demander quels seront les subterfuges utilisés pour anoblir la cause. Car exposer des tableaux, sculptures ou photos me semble moins risqué. Il s’agit de transcrire une œuvre biographique, une thématique mais pas de redonner vie à un corps. Le vêtement c’est une autre paire de manches, il s’exprime difficilement sur un corps inanimé. Or, faire poser des mannequins vivants dans des vitrines ne seraient pas éthique, et puis il faudrait les hydrater toutes les heures, non ça ne serait vraiment pas pratique. Nous n’avons pas le choix, il nous faut pallier à ces contraintes : sympathiser avec les portes manteaux ou dépérir ! Sinon, c’est la mort de l’Art !
Et puis c’est mignon un ptit porte-manteau, avec sa tête crochette et ses épaules corolles. On peut le décliner sous toutes les formes et couleurs, il peut être pulpeux ou décharné (mais quand même le cintre boudin c’est mon préféré) et si vraiment il se la pète il peut même s’appeler Chanel, Rochas, Balenciaga… Oui, ils me touchent ces être hybrides, je leur fait du gringue lors des showrooms, je rêve de plonger dans un « parc à cintres » (quand ils auront compris à Mc Do que les parc à boules c’est old fashioned) et je suis devenue cleptomane depuis que je les collectionne…(hé oh à chacun ses lubies, y en a c’est les papillon séchés ou les bouchons de Vittel, moi c’est les cintres et ça ne veut pas dire que je sois cintrée !)
Oh la la on s’égard, je ne pense pas que dans le « Que Sais-je du mannequinage ? » ils soient très contents de ma méthode éducative. Reprenons du galon.
Sur un questionnaire de satisfaction, je situerai donc cette question en 3eme case, après le commissariat d’exposition et la scénographie; bien que le choix du support s’intègre dans la rubrique scénographie (mais ils ne sont jamais clairs dans leurs questionnaires de toutes façons). Certes le scénographe a son mot à dire sur la question, mais ici au Musée de la Mode Rue de Rivoli, c’est Olivier Saillard qui dessine et décide, en adhésion avec le couturier exposé bien sûr. Ah quel artiste complet, il a de l’or dans les mains cet homme. Ode à Saillard ! (ça y est je lance un lobby « Groupies de M. Saillard » sur Facebook, venez me rejoindre !).
Mais revenons à l’exposition Lacroix.
Pendant un an, chaque vendredi, M. Lacroix est venu se plonger dans les réserves du musée avec cette petite idée derrière la tête de présenter au grand public des pièces inédites. Car qui sait toutes les merveilles que dissimule le MMT (Musée de la Mode et du Textile)... Si vous partagez cette même émotion, je vous assure que vous retrouver nez-à-nez avec des kms de penderie et de placards à chaussures reste un plaisir sans nom.

Dans un soucis de fidèlité, le support devait transcrire cette accumulation tout en se faisant le plus léger possible. 
Et quoi de plus approprié qu’un cintre ? Un cintre revêtu d’une housse de coton blanc au crochet poli pour donner un aspect vieilli. Mais le cintre est fourbe, s’il ne prend pas de place, il ne valorise pas forcément le vêtement. Alternative salvatrice : un buste de plâtre en guise de dessous avantageux.
(Afin que vous notiez la différence : la petite robe jaune de princesse tombe droite sur cintre tandis que la robe à tournure mannequinée sur buste est autrement en forme)
C’est là qu’intervient le mannequinage avec ses gros ciseaux !
Car le mannequin Stockmon standard, taille 36, c’est bien sympa mais ça flotte sous un tailleur 42. Et Dieu sait qu’il y en a des femmes boulottes, la logique des choses étant qu’une femme « aisée » peut plus facilement se payer de la haute-couture qu’une jeunette.
Et si ce n’était qu’un problème de taille... Le plus important, je vous le répète est de respecter la morphologie. Une robe 1930 n’aura pas le même profil qu’une robe 1950, un tailleur 1940 n’aura pas la même carrure qu’un tailleur 1950…
Pour pour de clarté, voici un petit lexique « morphologique » et chronologique (vraiment très sommaire) :
Ligne 1er empire : Taille haute marquée sous la poitrine, manches ballons, hanches étroites, traîne. Etoffes légères, grands châles en Cachemire.

Ligne XIXe : Style romantique, robes à crinolines et tournures.
(Robe à tournure dite "à la Polonaise", 1870-75)
(Robe en deux parties, 1890)
(En cours de mannequinage, robe orange Charles-Frederic Worth,1893)
Ligne 1900 : Corsetée, buste en saillie, poitrine applatie et remontée sous la gorge, taille étranglée, arrière-train basculée vers l’arrière ; dite Ligne S.
(Deux visites, dont l'une portée par la célèbre Cocotte Cléo de Mérode, à gauche)
Ligne 1910 : Reprise de la ligne Empire, dite robe Directoire. Poiret jette le corset aux orties et révolutionne la mode avec une silhouette libérée de toute contrainte.
(Deux robes Poiret)
(Robe Jeanne Paquin)
(Robe non griffée)
Ligne 1920 : Taille basse, hanche et poitrine effacées, longueur genoux. Androgynie, emprunts au vestiaire masculin. Robes perlées pour le « Fox-Trot »
(Robe non griffée)
(Au premier plan, robe non griffée; au second plan gauche, robe perlée Jacques Doucet, 1927;)
Ligne 1930 : Longiligne et filiforme, hanches étroite, petite poitrine. Longueur au sol, réminiscence des manches gigot 1900. Robes longue du soir.
(Robe "Papillons" Schiaparelli, robe violette à motifs "chapeaux" rose Madeleine Vionnet)
(Robe en velour rose et noire Schiaparelli)
Ligne 1940 : Carrure épaulée, taille cintrée, basques prononcées, longueur genoux. Tailleur militaire.
(Tailleur Lucien Lelong à gauche, Jeanne Paquin à droite)
Ligne 1950 : Epaules corolles, poitrine pigeonnante, taille sanglée, hanches accentuées, longueur cheville. Robes de cocktail à double juponnage.
(Robe de cocktail Dior)
(Robe Chanel, 1955)
(Tailleur Dior)
Ligne 1960 : Ligne trapèze, effacement des signes de féminité, jambes interminables. Mini-robe de femmes-enfant. Futurisme, mouvements punks et beatniks.
(robe trapèze Pierre Cardin)
(Ensemble robe et veste, Emmanuel Ungaro, 1967)
Ligne 1970 : Ligne svelte et élancée, matières « recyclées », jambes évasées. Pantalon patte d’eph. Mouvement Hippie.
Ligne 1980 : Carrure ultra-épaulé, taille marquée, hanches moulées, jambes dévoilées, matières Stretch. Séduction, femme au pouvoir.
Ligne 1990 : Longiligne, androgynie, effacement des signes ostentatoires, minimalisme, déconstruction. Apparition du streetwear.
(Robe Comme des Garçons - Rey Kawakubo
Si la règle est stricte — créer un moulage à l’identique avant de passer le vêtement — les techniques de mannequinage sont infinies pour donner vie au vêtement et illustrer au mieux une époque : jupons, fonds de robe, coups d’aiguille, tubes, mousse, tulle, collants, papier de soie, vapeur….
(la mousse, le matériau le plus précieux pour la mannequineuse)
(le jupon, primordial aussi pour donner de l'ampleur à jupe)
(le jupon à cerceaux spécifique à la crinoline-cage, = AVANT)
(Robe à crinoline-cage, 1865 = APRES)
(la miraculeuse machine à vapeur qui en un jet efface plis et défauts)
Il faut souvent ruser de malice, de perfectionnisme (car le moindre pli est visible à l’œil nu) et de patience pour arriver à bout de la « sculpture ».



Ardeur, colère, persévérence, exaltation… Vous ne pouvez sous-estimer les multiples sentiments dissimulés sous une robe.
Mais tel n’est pas le but. Il faut laisser la magie agir, si je vous dévoile tous les dessous, elle s’envole…
19 novembre 2007
Hommage à Pierre Paulin
(Fauteuil Ruban, 1965)
Depuis deux ans, M. Azzedine Alaïa — le couturier mécène et collectionneur — ouvre les portes de son showroom pour en faire une salle d'exposition (Poiret, Shiro Kuramata...), une galerie photos (Word Press Photos) ou une chapelle (Concerto de musique classique).
Cette fois, c'est au tour du designer Pierre Paulin de se faire applaudir...

A l'écoute des babillages de mes concitoyens de la mode (mon activité préférée lors de ces mondanités), j'ai souvent entendu cette question : "Mais attends Paulin, il est mort ou pas ??"
(et là on cerne tout de suite ceux qui sont seulement venus se pavaner ou se faire rincer de champagne, car s'ils s'étaient vraiment intéressés au sujet, ils auraient lu sur le carton d'invitation : "Azzedine Alaïa et Pierre Paulin vous invitent au vernissage..."
Or par voie de déduction, un mort ne lance pas d'invitations posthumes...)
Conclusion de cette enquête : Tenez-vous bien, SCOOP, Pierre Paulin serait en VIE !!!
Mais vieux quand même, puisque né en 1927 (à Paris — puisqu'il faut toujours préciser, conscience professionnelle de biographe oblige), il souffle cette année ses 80 bougies.
Voilà, c'est lui, si jamais vous le croisez dans la rue, vous pourrez désormais le saluer :
Et voici ce qu'il vous dirait si vous lui demandez un autographe et lui confiez, dans votre emballement, que votre rêve serait de devenir designer...
"J'ai bientôt 80 ans et je ne peux plus travailler vraiment comme avant... Mais j'aimerais tout de même réaliser encore quelques petites choses afin de donner une leçon à tous ces jeunes gens qui, pour la plupart, n'ont aucun talent ni aucune imagination. Je suis assez scandalisé par ce que je vois dans la création actuelle. Malgré les techniques contemporaines, formidables, les designers et les architectes d'aujourd'hui sont moins bons que ceux du passé. Je mets ça sur le compte de la télévision, du bourrage de crâne de l'université et de la communication, qui a tout remplacé, même l'art!
Je voudrais montrer à ces jeunes qu'à tout âge il est possible de se renouveler et de faire des efforts de créativité. La carence dans laquelle cette génération se trouve sur le plan des idées s'explique, à mon sens, par le fait qu'elle n'a pas envie de souffrir. Car mettre au point quelque chose de nouveau, si peu nouveau soit-il, résulte toujours d'un effort monstrueux ou d'un coup de chance."
Autrement dit, je vous le déconseille, un peu désabusé papy et fort de caractère. Il faut s'allonger de temps en temps...

"Paulin n'aime pas la copie, la télévision, la surcommunication, les créateurs qui se prennent pour des stars et les designers qui flirtent avec l'art. Dans sa maison-refuge, perchée dans les collines des Cévennes, l'autodidacte, devenu un livre d'histoire, cultive l'anonymat et la modestie d'un terrien. Pourtant, la modernité lui colle toujours à la peau comme la robe en Stretch, matière dont il fut l'un des premiers à ganser ses fauteuils et ses salons, Elysée compris. Cet anti-superstar, véritable Superdesigner — comme le titre la rétrospective qui lui rendit hommage, cet été, à Hyères — n'a rien perdu de sa fougue ni de ses convictions. "Je suis un normal designer. Je n'ai jamais dessiné qu'au service du public. Je ne mérite pas une couronne, je mérite d'avoir bien fait mon travail. Pas plus." "
(Marion Vignal, L'Express Style, 30 mai 2007)
Maintenant, je me vois obligée d'enchaîner par un mix de mini-bio pompées sur Internet :
Après une formation de modelage et de céramique à Vallauris, Pierre Paulin étudie la gravure et la sculpture chez un tailleur de pierre, puis à l’école Camondo à Paris. Il travaille pendant une dizaine d’années pour Thonet, pour lequel il crée la Chaise 157 (1954). En 1958, la maison d’édition de meubles Artifort, basée à Maastricht, décide de l’orienter vers le meuble contemporain.
Au début des années 60, il ouvre sa propre agence de design et entame une collaboration fructueuse avec le Mobilier national. À la même époque, il participe à la rénovation de l’intérieur du Musée du Louvre.
Dans les années 60- 70, il développe pour Artifort une gamme de sièges faits de coques en bois moulé garnies de mousse Pirelli et habillées de housses préfabriquées en tissu extensible, aux formes souples et arrondies, aux couleurs vives. Parmi ces sièges iconiques :"Mushroom" (1959), "Tongue chair" (1964), "Ribbon chair" (1965)
(le Ruban, bis)
(le canapé Blublub, 1970)
(à l'extrême droite, en cuir noir, le fameux "Mushroom")
(canapé ABCD)
Il travaille entre autres pour Renault, Saviem, Thomson, Ericsson, Calor et Allibert.
En 1980, il dessine, avec le Mobilier national, des pièces uniques qui sont exposées au musée des Arts décoratifs de Paris.
(chaise Huître)
Mais c'est surtout en 1971 qu'il acquiert une grande renommée avec l’aménagement intérieur des appartements privés de l’Élysée pour Georges Pompidou, commande qu’il effectue plus tard pour François Mitterrand.
(salle à manger)
Voici ce qu'il confiait, toujours à l'Express Style :
De la chance, vous en avez eu, justement, en devenant le décorateur de l'Elysée...
Oui, mais cela n'a pas été si facile. D'un côté, Pompidou voulait marquer le coup avec quelque chose d'extrêmement moderne, capable d'exprimer les nouvelles orientations de la France. De l'autre, il était interdit de toucher aux murs et tout devait être démontable. Ce que Giscard ne s'est pas gêné de faire aussitôt investi... Finalement, j'ai tout de suite su ce que j'allais faire quand on m'a fait visiter les lieux et que l'on m'a donné le cahier des charges. Pour masquer les murs, j'ai décidé d'utiliser une structure amovible en métal recouverte de tissus. Plus précisément, un vélum en jersey tendu sur une structure. Car tout ce que j'ai fait professionnellement est fondé sur cette idée d'utiliser du tissu élastique. Tissu que je suis moi-même allé chercher dans des usines de maillots de bain du nord de la France. Grâce à lui, j'ai pu m'affranchir des tapissiers et de leurs techniques réactionnaires. De la même façon, pour échapper aux architectes, j'ai imposé mon derme.
Cette confrontation avec le pouvoir vous a-t-elle marqué?
J'ai travaillé avec les présidents comme avec n'importe quels clients. Et je n'ai jamais fait pour eux qu'utiliser mon style, mais dans leur goût... à eux. Pompidou possédait une vision modernistique. Avec lui, c'était l'autoroute sur les quais, la Porsche en ville, Beaubourg... J'ai servi cette tendance. Pour Mitterrand, qui m'a ensuite commandé son bureau, j'ai servi une tendance inverse, plus classique, je dirais presque plus littéraire. Reste que ma collaboration avec les Pompidou m'a empêché d'avancer. Les socialistes me l'ont fait payer par la suite. Ils me trouvaient passé de mode. J'ai été exclu.
Cela ne vous a pourtant pas empêché de toucher à tout, de la scénographie au design industriel en passant par le graphisme?
J'ai toujours beaucoup travaillé. Mais, si je n'avais pas été freiné par mon «exclusion à la française», je pense que j'aurais pu faire davantage de choses dans ce pays. Mes clients ont toujours été néerlandais, japonais, belges, américains... Finalement, les Français ne sont pas du tout intéressés par la modernité. En dehors des magasins de mode, celle-ci est absente des maisons.
Qu'entendez-vous par «modernité»?
Etre moderne, c'est utiliser les technologies de son temps. Mais la modernité que j'ai illustrée semble aujourd'hui assez sage et classique, ce qui était mon but. J'ai essayé de le faire aussi bien que la génération qui m'a précédé. Ceux qui, pour moi, incarnent le mieux le xxe siècle, ils sont deux et s'appellent Ray et Charles Eames.
Comment avez-vous plongé dans cette modernité?
J'ai eu deux oncles. L'un s'appelait Georges Paulin et était designer automobile. Il a dessiné la stream line pour Bentley, ainsi que la Delage D8. L'autre, Fredy Stoll, était sculpteur. Tous deux m'ont beaucoup influencé. J'ai d'ailleurs démarré par la sculpture, mais un accident de la main m'a forcé à abandonner cette voie. Avec le recul, je pense que j'ai surtout eu la chance de ne pas aller à l'université française. J'étais un mauvais élève: je n'ai pas mon baccalauréat et je n'ai même pas passé mon certificat d'études... En fait, j'ai toujours rejeté tout ce qui était français. Grâce à la revue américaine Interiors, j'ai connu Eames, Nelson, Alexander Girard, toute l'équipe... Ça m'a foutu un choc. De même que quand j'ai découvert la modernité finlandaise. Je pensais à l'aspect lugubre des Champs-Elysées et à la vieillerie de l'architecture française, pleine de prétentieux.
Les cultures japonaise et scandinaves vous ont également beaucoup marqué...
Le Japon, comme les pays du Nord, a su conserver ses traditions vivantes. Ce qui lui permet aujourd'hui de se réapproprier le passé d'une manière très originale. J'aime la façon dont ces peuples ont su rester humbles dans leur rapport à la vie, à la nature et aux autres. Nous avons beaucoup à apprendre de ces cultures. Car, dans le futur, une économie intelligente n'existera que dans une plus grande modestie à l'égard de la vie quotidienne, de la maison, des transports... Les Scandinaves ont toujours vécu comme ça. Mais les gens du Sud, friands de luxe, vont être contraints de faire preuve de plus de rigueur.
Laquelle de vos créations vous tient le plus à cœur ?
Le modèle le plus abouti reste le n° 560, celui qui a stupidement été baptisé «Mushroom». Je l'avais travaillé comme une réécriture de la bergère ou du crapaud. Ce fut le premier de la série à être entièrement habillé de tissu. Mais, alors qu'il était conçu pour un confort décontracté, au ras du sol, son assise a récemment été rehaussée, à la demande des clients. Rendez-vous compte: on est passé d'une société de jeunes gens, dont je faisais partie, à une société de jeunes vieillards!
Mouais, pas très optimiste tout ça...
Pierre Paulin a reçu de nombreux prix dont le Chicago Design Award (1969) et le Grand Prix national de la Création industrielle (1987).
Mais c'est quand même un vieux grincheux !
Exposition publique Drouot Montaigne
Si vous errez l'âme en peine Avenue Montaigne car vous avez décidé de vous faire du mal aujourd'hui, venez réparer les dégâts en vous prenant une dose de culture. Et hop, un petit dérapage (contrôlé) sur le tapis rouge de l'Hôtel Drouot...
La semaine dernière (oui c'est un peu du réchauffé mais tant pis !), j'étais arrivée in extremis avant la fermeture de "Temps forts", exposition publique très intéressante pour allécher les futurs acheteurs (vente aux enchères de novembre et décembre).
Evidemment je n'y suis pas venue par hasard, le parfum Poiret m' y a conduit ; j'avais ouïe dire que quelques robes et chaussures y étaient exposées. Mais je ne savais pas qu'elles faisaient partie de la garde-robe personnelle de Denise..
Tous les modèles sont illustrés dans Le Poiret d'Yvonne Deslandres (Ed du Regard), c'est pourquoi je les connaissais déjà.

Sur une photo de 1924 Denise pose sagement avec le modèle Lure, cette robe du soir en lamé vieil or gaufré agrémentée d'une ceinture orange façon sari.

Sur une photo de 1912, lors de la traversée Paris-New York en paquebot elle joue l'écolière dans cette robe "Mélodie" en tissu damassé et velours violet. 
Quant au manteau écru en lainage d'inspiration Afrique du Nord, il ressemble fortement au manteau "Maghreb" présent dans la vente Denise Paul Poiret de 2005...

Les photos ne sont pas très nettes (puisque volées) mais vous pouvez entrevoir ici des chaussures modèle Aubusson (en doublon aussi dans la vente D.P.Poiret) ainsi qu'un paire illustrée par le dessinateur Guy Arnoux (la verte), que jouxte le fameux album Les Robes de Paul Poiret racontées par Paul Iribe:


M'émerveillant d'une salle à l'autre, à la chevauchée des époques, voici entre autre ce que j'ai pu entrevoir:
Du Perriand, grand cru 1945
Du Calder (peintures, mobile et tenue, digne du mouvement futuriste des années 30)
Du Raoul Dufy
Du Maurice Calka 1970
Du Sottsass Junior —tout à fait d'actualité puisque ma prochaine bio pour Magazine lui est dédiée— cabinet "Mobile Giallo" à 18 tiroirs et 2 tablettes
Du Pierre Legrain (paire de tabourets cubes)
Du Napoléon Bonaparte : une robe Premier Empire à côté d'une chaise à porteur (très émouvant)
Du Gaultier, du Courbet, du Louis-Philippe, du marbre Antique et autres curiosités, une vraie machine à remonter le temps !
13 novembre 2007
Epopée Christian Lacroix

J’ai tellement honte du délai de ma « disparition » des ondes, que je reviens dans mon boudoir à pas de loup, la queue entre les pattes (image improbable, mais séduisante…)
J’avais pourtant des sommes de mots à additionner, des sujets à éluder, des émotions à transcrire. Et je me suis laissée submerger. Les jours se sont succèdés, l’euphorie s’est difficilement canalisée et mon cerveau s’est ramolli à trop laisser les mots s’échapper. Même si l’écriture est un besoin vital — une force libératrice puissante, ô Satanas sors de ce corps ! — le temps fait parfois défaut. J’ai failli à mon devoir et ma conscience en pâtit. Elle l’a mauvaise… Alors autant vous prévenir d’emblée, cela risque de se traduire par une longue addition ; prenez un RTT.
.
Enfin mollo… « cerveau ramollo » serait un terme bien réducteur pour qualifier la tâche qu’il m’a été confiée. (Non, je n’ai pas sauvé la planète) Seulement, être investie a fond dans sa passion, c’est exaltant. Et l’exaltation ne prend pas toujours une tournure intellectuelle, à ma dernière stupéfaction (oui, je suis née de la dernière pluie...)
Comment ? Ô Stupeur et tremblements, la fille la plus maladroite et malhabile de toute la terre aurait eu une activité manuelle ! (et là je vous vois la funky family, sourire du coin des lèvres en vous remémorant le film couleur de mes gourdasseries, allez foutez-vous de moi je vous y autorise… )
Cette lacune n’a jamais été une souffrance, ayant plutôt bien accepté la fatalité après m’être catégorisée en « déshéritée du pinceau ». J’ai même ri de ces mains qui ne m’ont jamais servi à rien d’autre qu’à mes besoins vitaux ; des pinces de crabe pour exécuter les ordres d’un cerveau avant de réaliser que ces deux extrémités n’étaient pas seulement des manches à balai, des stylos-plume ou des arbres à bijoux, mais bien des entités neuroniques. Il était temps.

Aussi, quand j’ai appris en mai que j’étais réquisitionnée par le Musée des Arts Décoratifs pour travailler sur l’exposition « Christian Lacroix, Histoires de mode » et spécifiquement sur le mannequinage de 500 œuvres d’art, c’est tout mon système d’acceptation qui s’est trouvé ébranlé. (Petit lexique, le mannequinage est l’action de « sculpter » un vêtement sur un mannequin de bois, en respectant la morphologie de l’époque et les courbes de sa détentrice. Donner vie au vêtement avec grâce et légèreté, le B.A.B.A d’une exposition accomplie et la prouesse de rendre le support transparent).
Une offre si valorisante ne se décline pas, mais une forte appréhension me gagnait quand je posais le pied sur ce terrain non conquis. Je regardais ces mains lisses, dénuées de personnalité, et je les haïssais désormais. Pas assez efficaces, pas assez malignes, pas assez inventives… Tous les défauts que l’on peut reprocher à un homme, concentrés en 6 lignes de vie. Alors comme une écolière qui retourne en classe après avoir fait l’école buissonnière, j’ai accepté mes mauvaises notes et j’ai lutté pour remonter ma moyenne. Aiguilles, tissus, surfaces ne devaient plus avoir de secrets pour moi. Quant à cette maudite vision 3D que les fées ont négligeamment omis de saupoudrer dans mon berceau, je n’ai pas essayé de m’en faire une alliée puisque c’était peine perdue. J’ai fait avec les moyens du bord en m’abreuvant des précieux conseils de mes tops collègues super pro. Au final, après maintes batailles contre ma maladresse, je me suis prise au jeu et j’ai aimé.




J’ai aimé cette déclinaison des silhouettes : en S (ligne sinueuse résultante du corset), en I (ligne Directoire ou ligne 30), en X (ligne 50), en A (ligne 1960)… Même si passer du XVIIe au XXIe siècles est assez perturbant pour une mannequineuse qui a toujours une période de prédilection dans son tablier, de part son attachement pour une période particulière et son doigté pour en cerner les pleins et les déliés. (Ma bête noire étant la période « crinoline ». La monumentalité de ces robes me laissait interdite devant une telle ampleur. Mais quel plaisir de m’attaquer aux robes taille de guêpe des années 50 ou aux ensembles sculpturaux des sixties).


Puis avec l’expérience et la pratique (là je suis super fière, ne vous moquez pas !), un seul coup d’œil déshabilleur suffit à replacer la robe dans son contexte pour ensuite quantifier le métrage de matières de substitution (mousse, tulle, papier de soie) nécessaires à l’obtention d’une ligne harmonieuse. Alors au diable ces heures perdues, totalement découragée, après avoir recommencé ma sculpture des dizaines de fois pour finalement entendre qu’elle ne sera pas exposée, j’ai beaucoup appris. Ce dépeçage à la loupe de la construction interne d’une robe m’a non seulement permis d’enrichir mon vestiaire lexical et formel mais surtout d’analyser de façon exhaustive les coups de ciseaux de nos couturiers.





J’ai aimé ce déchaînement des matières, cet entremêlement des époques et des styles, cette ambiance humaine et généreuse, cette poésie des lettres de M. Lacroix et de M. Saillard, cette scénographie « éclairée »... 





Je ne vais pas vous faire une revue de presse de l’expo (vous n’aurez
qu’à lire les articles sortis cette semaine), simplement souligner ce qui fait sa singularité :
Jamais prétentieuse, ni narcissique elle met en abîme notre histoire sous le joug de thèmes simplistes (couleur, pois, rayures, fleurs, historicisme…) pour mieux la digérer. Car provoquer une indigestion n’est pas le but, même si le concept essentiel se base sur l’accumulation — accumulation des pièces dans les réserves, accumulation dans une penderie. Et nos idées reçues d’érudit du costume s’évapore devant un tel spectacle : un ensemble de voyage 1800 en drap de laine écossais se heurte aux carreaux double vitrage d’une cape sixties, une visite historique en velours rouge frôle l’épine dorsale velouteuse d’un manteau déstructuré Comme des Garçons, un manteau Schiaparellli aux poches tissées de porcelaine s’accorde au sautoir d’assiettes ébréchées d’une tenue Margiela. 

Oui, j’ai tout aimé. Toutes ces composantes qui font de cette exposition une alchimie et me laisseront un souvenir impérissable. Car la magie rôde dans ces vitrines diaprées aux néons arc-en-ciel luminescents, venez y humer sa senteur. Et n’oubliez pas de vous arrêter sur ces supports aériens que sous-tendent des portants imbriqués les uns dans les autres. 

Venez réviser vos leçons d’histoire du costume par la seule interprétation d’une silhouette et pensez bien à toutes les petites mains qui se sont attelées à ce travail titanesque (si si j’insiste, TITANESQUE ! Mannequiner 445 pièces en un temps record de 1 mois et demi ne s’était jamais vu). J’y pense désormais à chaque fois que je pénètre dans ces sanctuaires de la culture. Pourtant avant de travailler dans ce domaine, je parcourais les expositions mode en dilettante, sans trop vouloir comprendre les mécanismes « backstage ». C’est impossible désormais, je m’attarde sur les rouages de la scénographie, je relis plusieurs fois les textes et je détaille scrupuleusement les défauts de mannequinage (pour ne citer que la dernière : Les Années Folles au Palais Galliéra. Sujet et pièces intéressantes si ce n’était gâché par un mannequinage des plus affreux. Ok les femmes des années 20 étaient plus rondes qu’à notre époque mais « en chair » ne se traduit pas forcément par des vêtements gonflés à l’hélium ! Quant à la scénographie, c’est sûr que réutiliser des vitrines et une moquette murale caca d’oie datant de la Guerre des Tranchées c’est économique… Je fais ma langue de vip’ mais il y a de quoi. Le mannequinage est une tâche modeste dont le mérite est de jouer sur la discrétion, là elles ont trop voulu se faire remarquer les mannequineuses...)
En somme, à chacun sa lecture, le plus important étant d’y trouver du plaisir. Pour revenir à l’expo Lacroix, certains se passeront des cartels (et c’est là que Véro tu pleures après tout le temps passé dessus à te tirer les cheveux) pour préférer une lecture « couleurs », « imprimés » ou « morphologique ». D’autres liront avec pointilllisme les lignes explicatives précieuses dans le but de tester leurs connaissances ou de se faire surprendre par l’émotion...

Allez j’arrête, vous devez vous dire que j’en fais trop, mais soyez indulgents, une telle épopée il faut la vivre et se pincer pour réaliser qu’on ne rêve pas.
Et pour finir, une photo de l'équipe presque au complet...

Pour plus d'informations, allez faire un tour sur le blog de Florence Müller qui consacre une jolie tirade sur l'exposition.
Et si vous n'en avez jamais assez, cliquez sur l'album photo Lacroix !






