P1000308 (Fauteuil Ruban, 1965)

Depuis deux ans, M. Azzedine Alaïa — le couturier mécène et collectionneur — ouvre les portes de son showroom pour en faire une salle d'exposition (Poiret, Shiro Kuramata...), une galerie de photos (Word Press Photos) ou une chapelle (Concerto de musique classique). Cette fois, Azzedine Alaïa a voulu rendre hommage au designer Pierre Paulin.

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Interviewé peu avant, voici ce que Pierre Paulin confiait à des confrères journalistes :

"J'ai bientôt 80 ans et je ne peux plus travailler vraiment comme avant... Mais j'aimerais tout de même réaliser encore quelques petites choses afin de donner une leçon à tous ces jeunes gens qui, pour la plupart, n'ont aucun talent ni aucune imagination. Je suis assez scandalisé par ce que je vois dans la création actuelle. Malgré les techniques contemporaines, formidables, les designers et les architectes d'aujourd'hui sont moins bons que ceux du passé. Je mets ça sur le compte de la télévision, du bourrage de crâne de l'université et de la communication, qui a tout remplacé, même l'art!
Je voudrais montrer à ces jeunes qu'à tout âge il est possible de se renouveler et de faire des efforts de créativité. La carence dans laquelle cette génération se trouve sur le plan des idées s'explique, à mon sens, par le fait qu'elle n'a pas envie de souffrir. Car mettre au point quelque chose de nouveau, si peu nouveau soit-il, résulte toujours d'un effort monstrueux ou d'un coup de chance.
"

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"Paulin n'aime pas la copie, la télévision, la surcommunication, les créateurs qui se prennent pour des stars et les designers qui flirtent avec l'art. Dans sa maison-refuge, perchée dans les collines des Cévennes, l'autodidacte, devenu un livre d'histoire, cultive l'anonymat et la modestie d'un terrien. Pourtant, la modernité lui colle toujours à la peau comme la robe en Stretch, matière dont il fut l'un des premiers à ganser ses fauteuils et ses salons, Elysée compris. Cet anti-superstar, véritable Superdesigner — comme le titre la rétrospective qui lui rendit hommage, cet été, à Hyères — n'a rien perdu de sa fougue ni de ses convictions. "Je suis un normal designer. Je n'ai jamais dessiné qu'au service du public. Je ne mérite pas une couronne, je mérite d'avoir bien fait mon travail. Pas plus." "

(Marion Vignal, L'Express Styles, 30 mai 2007)

Après une formation de modelage et de céramique à Vallauris, Pierre Paulin étudie la gravure et la sculpture chez un tailleur de pierre, puis à l’école Camondo à Paris. Il travaille pendant une dizaine d’années pour Thonet, pour lequel il crée la Chaise 157 (1954). En 1958, la maison d’édition de meubles Artifort, basée à Maastricht, décide de l’orienter vers le meuble contemporain.

 

 

Au début des années 60, il ouvre sa propre agence de design et entame une collaboration fructueuse avec le Mobilier national. À la même époque, il participe à la rénovation de l’intérieur du Musée du Louvre.

 

 

Dans les années 60- 70, il développe pour Artifort une gamme de sièges faits de coques en bois moulé garnies de mousse Pirelli et habillées de housses préfabriquées en tissu extensible, aux formes souples et arrondies, aux couleurs vives. Parmi ces sièges iconiques :"Mushroom" (1959), "Tongue chair" (1964), "Ribbon chair" (1965)

 

 

P1000309 (le Ruban, bis)
P1000311(le canapé Blublub, 1970)
P1000305(à l'extrême droite, en cuir noir, le fameux "Mushroom")
P1000303(canapé ABCD)

 

 

Il travaille entre autres pour Renault, Saviem, Thomson, Ericsson, Calor et Allibert.
En 1980, il dessine, avec le Mobilier national, des pièces uniques qui sont exposées au musée des Arts décoratifs de Paris.

 

 

P1000310(chaise Huître)

 

 

Mais c'est surtout en 1971 qu'il acquiert une grande renommée avec l’aménagement intérieur des appartements privés de l’Élysée pour Georges Pompidou, commande qu’il effectue plus tard pour François Mitterrand.

 

 

salleManger(salle à manger)

 

 

Suite de l'interview par l'Express Styles :

 

 

De la chance, vous en avez eu, justement, en devenant le décorateur de l'Elysée...

 

 

Oui, mais cela n'a pas été si facile. D'un côté, Pompidou voulait marquer le coup avec quelque chose d'extrêmement moderne, capable d'exprimer les nouvelles orientations de la France. De l'autre, il était interdit de toucher aux murs et tout devait être démontable. Ce que Giscard ne s'est pas gêné de faire aussitôt investi... Finalement, j'ai tout de suite su ce que j'allais faire quand on m'a fait visiter les lieux et que l'on m'a donné le cahier des charges. Pour masquer les murs, j'ai décidé d'utiliser une structure amovible en métal recouverte de tissus. Plus précisément, un vélum en jersey tendu sur une structure. Car tout ce que j'ai fait professionnellement est fondé sur cette idée d'utiliser du tissu élastique. Tissu que je suis moi-même allé chercher dans des usines de maillots de bain du nord de la France. Grâce à lui, j'ai pu m'affranchir des tapissiers et de leurs techniques réactionnaires. De la même façon, pour échapper aux architectes, j'ai imposé mon derme.

 

 

Cette confrontation avec le pouvoir vous a-t-elle marqué ?

 

 

J'ai travaillé avec les présidents comme avec n'importe quels clients. Et je n'ai jamais fait pour eux qu'utiliser mon style, mais dans leur goût... à eux. Pompidou possédait une vision modernistique. Avec lui, c'était l'autoroute sur les quais, la Porsche en ville, Beaubourg... J'ai servi cette tendance. Pour Mitterrand, qui m'a ensuite commandé son bureau, j'ai servi une tendance inverse, plus classique, je dirais presque plus littéraire. Reste que ma collaboration avec les Pompidou m'a empêché d'avancer. Les socialistes me l'ont fait payer par la suite. Ils me trouvaient passé de mode. J'ai été exclu.

 

 

Cela ne vous a pourtant pas empêché de toucher à tout, de la scénographie au design industriel en passant par le graphisme ?

 

 

J'ai toujours beaucoup travaillé. Mais, si je n'avais pas été freiné par mon «exclusion à la française», je pense que j'aurais pu faire davantage de choses dans ce pays. Mes clients ont toujours été néerlandais, japonais, belges, américains... Finalement, les Français ne sont pas du tout intéressés par la modernité. En dehors des magasins de mode, celle-ci est absente des maisons.

 

 

Qu'entendez-vous par «modernité» ?

 

 

Etre moderne, c'est utiliser les technologies de son temps. Mais la modernité que j'ai illustrée semble aujourd'hui assez sage et classique, ce qui était mon but. J'ai essayé de le faire aussi bien que la génération qui m'a précédé. Ceux qui, pour moi, incarnent le mieux le XXe siècle, ils sont deux et s'appellent Ray et Charles Eames.

 

 

Comment avez-vous plongé dans cette modernité ?

 

 

J'ai eu deux oncles. L'un s'appelait Georges Paulin et était designer automobile. Il a dessiné la stream line pour Bentley, ainsi que la Delage D8. L'autre, Fredy Stoll, était sculpteur. Tous deux m'ont beaucoup influencé. J'ai d'ailleurs démarré par la sculpture, mais un accident de la main m'a forcé à abandonner cette voie. Avec le recul, je pense que j'ai surtout eu la chance de ne pas aller à l'université française. J'étais un mauvais élève: je n'ai pas mon baccalauréat et je n'ai même pas passé mon certificat d'études... En fait, j'ai toujours rejeté tout ce qui était français. Grâce à la revue américaine Interiors, j'ai connu Eames, Nelson, Alexander Girard, toute l'équipe... Ça m'a foutu un choc. De même que quand j'ai découvert la modernité finlandaise. Je pensais à l'aspect lugubre des Champs-Elysées et à la vieillerie de l'architecture française, pleine de prétentieux.

 

 

Les cultures japonaise et scandinaves vous ont également beaucoup marqué...

 

 

Le Japon, comme les pays du Nord, a su conserver ses traditions vivantes. Ce qui lui permet aujourd'hui de se réapproprier le passé d'une manière très originale. J'aime la façon dont ces peuples ont su rester humbles dans leur rapport à la vie, à la nature et aux autres. Nous avons beaucoup à apprendre de ces cultures. Car, dans le futur, une économie intelligente n'existera que dans une plus grande modestie à l'égard de la vie quotidienne, de la maison, des transports... Les Scandinaves ont toujours vécu comme ça. Mais les gens du Sud, friands de luxe, vont être contraints de faire preuve de plus de rigueur.

 

 

Laquelle de vos créations vous tient le plus à cœur ?

 

 

mushroom_chair_25w

 

 

Le modèle le plus abouti reste le n° 560, celui qui a stupidement été baptisé «Mushroom». Je l'avais travaillé comme une réécriture de la bergère ou du crapaud. Ce fut le premier de la série à être entièrement habillé de tissu. Mais, alors qu'il était conçu pour un confort décontracté, au ras du sol, son assise a récemment été rehaussée, à la demande des clients. Rendez-vous compte: on est passé d'une société de jeunes gens, dont je faisais partie, à une société de jeunes vieillards!"

 

 

 

 

Pierre Paulin a reçu de nombreux prix dont le Chicago Design Award (1969) et le Grand Prix national de la Création industrielle (1987).