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Réquisitionnée par le Musée des Arts Décoratifs pour travailler sur l’exposition « Christian Lacroix, Histoires de mode » et spécifiquement sur le mannequinage de 500 œuvres d’art (le mannequinage est l’action de « sculpter » un vêtement sur un mannequin de bois, en respectant la morphologie de l’époque et les courbes de sa détentrice. Donner vie au vêtement avec grâce et légèreté, le B.A.B.A d’une exposition accomplie et la prouesse de rendre le support transparent), je souhaite à présent vous illustrer cette belle aventure..

Cette lacune n’a jamais été une souffrance, ayant plutôt bien accepté la fatalité après m’être catégorisée en « déshéritée du pinceau ». J’ai même ri de ces mains qui ne m’ont jamais servi à rien d’autre qu’à mes besoins vitaux ; des pinces de crabe pour exécuter les ordres d’un cerveau avant de réaliser que ces deux extrémités n’étaient pas seulement des manches à balai, des stylos-plume ou des arbres à bijoux, mais bien des entités neuroniques. Il était temps.

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Une offre si valorisante ne se décline pas, mais une forte appréhension me gagnait quand je posais le pied sur ce terrain non conquis. Je ne suis pas manuelle. Cette lacune n’a jamais été une souffrance, ayant plutôt bien accepté la fatalité après m’être catégorisée en « déshéritée du pinceau ». J’ai même ri de ces mains qui ne m’ont jamais servi à rien d’autre qu’à mes besoins vitaux ; des pinces de crabe pour exécuter les ordres d’un cerveau avant de réaliser que ces deux extrémités n’étaient pas seulement des manches à balai, des stylos-plume ou des arbres à bijoux, mais bien des entités neuroniques.

A présent, je regardais ces mains lisses, dénuées de  personnalité, et je les haïssais. Pas assez efficaces, pas assez malignes, pas assez inventives… Tous les défauts que l’on peut reprocher à un être humain, concentrés en 6 lignes de vie. Alors comme une écolière qui retourne en classe après avoir fait l’école buissonnière, j’ai accepté mes mauvaises notes et j’ai lutté pour remonter ma moyenne. Aiguilles, tissus, surfaces ne devaient plus avoir de secrets pour moi. Quant à cette maudite vision 3D que les fées ont négligemment omis de saupoudrer dans mon berceau, je n’ai pas essayé de m’en faire une alliée puisque c’était peine perdue. J’ai fait avec les moyens du bord en m’abreuvant des précieux conseils de mes tops collègues. Au final, après maintes batailles contre ma maladresse, je me suis prise au jeu et j’ai aimé.

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J’ai aimé cette déclinaison des silhouettes : en S (ligne sinueuse résultante du corset), en I (ligne Directoire ou ligne 30), en X (ligne 50), en A (ligne 1960)… Même si passer du XVIIe au XXIe siècles est assez perturbant pour une mannequineuse qui a toujours une période de prédilection dans son tablier, de part son attachement pour une période particulière et son doigté pour en cerner les pleins et les déliés. (Ma bête noire étant la période « crinoline ». La monumentalité de ces robes me laissait interdite devant une telle ampleur. Mais quel plaisir de m’attaquer aux robes taille de guêpe des années 50 ou aux ensembles sculpturaux des sixties).

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Puis avec l’expérience et la pratique, un seul coup d’œil déshabilleur suffit à replacer la robe dans son contexte pour ensuite quantifier le métrage de matières de substitution (mousse, tulle, papier de soie) nécessaires à l’obtention d’une ligne harmonieuse. Alors au diable ces heures perdues, totalement découragée, après avoir recommencé ma sculpture des dizaines de fois pour finalement entendre qu’elle ne sera pas exposée, j’ai beaucoup appris. Ce dépeçage à la loupe de la construction interne d’une robe m’a non seulement permis d’enrichir mon vestiaire lexical et formel mais surtout d’analyser de façon exhaustive les coups de ciseaux de nos couturiers.

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J’ai aimé ce déchaînement des matières, cet entremêlement des époques et des styles, cette ambiance humaine et généreuse, cette poésie des lettres de M. Lacroix et de M. Saillard, cette scénographie « éclairée »...
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Je ne vais pas vous faire une revue de presse de l’expo (vous n’aurez qu’à lire les articles sortis cette semaine), simplement souligner ce qui fait sa singularité :

Jamais prétentieuse, ni narcissique elle met en abîme notre histoire sous le joug de thèmes simplistes (couleur, pois, rayures, fleurs, historicisme…) pour mieux la digérer. Car provoquer une indigestion n’est pas le but, même si le concept essentiel se base sur l’accumulation — accumulation des pièces dans les réserves, accumulation dans une penderie. Et nos idées reçues d’érudit du costume s’évapore devant un tel spectacle : un ensemble de voyage 1800 en drap de laine écossais se heurte aux carreaux double vitrage d’une cape sixties, une visite historique en velours rouge frôle l’épine dorsale velouteuse d’un manteau déstructuré Comme des Garçons, un manteau Schiaparellli aux poches tissées de porcelaine s’accorde au sautoir d’assiettes ébréchées d’une tenue Margiela.

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Toutes ces composantes oeuvrent ensemble vers une alchimie au souvenir impérissable. La magie rôde dans ces vitrines diaprées aux néons arc-en-ciel luminescents, venez y humer sa senteur. Et n’oubliez pas de vous arrêter sur ces supports aériens que sous-tendent des portants imbriqués les uns dans les autres.
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Venez réviser vos leçons d’histoire du costume par la seule interprétation d’une silhouette et pensez bien à toutes les petites mains qui se sont attelées à ce travail titanesque. J’y pense désormais à chaque fois que je pénètre dans ces sanctuaires de la culture. Pourtant avant de travailler dans ce domaine, je parcourais les expositions mode en dilettante, sans trop vouloir comprendre les mécanismes « backstage ». C’est impossible désormais, je m’attarde sur les rouages de la scénographie, je relis plusieurs fois les textes et je détaille scrupuleusement les défauts de mannequinage. Le mannequinage est une tâche modeste dont le mérite est de jouer sur la discrétion, de se faire oublier pour ne laisser les honneurs qu'au vêtement.

En somme, à chacun sa lecture, le plus important étant d’y trouver du plaisir. Pour revenir à l’expo Lacroix, certains se passeront des cartels pour préférer une lecture « couleurs », « imprimés » ou « morphologique ». D’autres liront avec pointilllisme les lignes explicatives précieuses dans le but de tester leurs connaissances ou de se faire surprendre par l’émotion...

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Pour plus d'informations, allez faire un tour sur le blog de Florence Müller qui consacre une jolie tirade sur l'exposition.

Et si vous n'en avez jamais assez, cliquez sur l'album photo Lacroix !