C’était le 11 mai 2005. Hôtel Drouot. Salles 5 et 6.

 

 

Tous s’affairaient à l’ouverture de l’exposition publique de la vente « Denise Paul Poiret » Une collection intimiste qui, huit décennies plus tard, se retrouvait sous les feux de la rampe.
Ultime étape d’une aventure livresque, les vêtements rejoignaient leur podium, les accessoires leur vitrine. Et j’en découvrais encore.
Pas un jour ne s’égrenait sans qu’une apparition surprise ne me fasse vibrer. Toute à ma curiosité émotive, je mirais avec nostalgie cette collection en instance de dissémination, quand un nom attira mon regard : VAN DONGEN. Comme l’ignare se retourne toujours avec « rassurance » vers ce qu’il connaît déjà, je me dirigeais vers l’objet du désir. Un livre, plus précisément un recueil d’aquarelles originales sur papier Japon impérial. 5 chapitres. De l’inédit, je frémis. Sur ma Normandie, j’en blêmis.
Et sur le frontispice :

 

 

                    « DEAUVILLE
                VAN DONGEN
                          PAUL POIRET » 1930

 

 

Trois noms propres pour une philosophie de vie en filigrane, comme l’on déchiffre des mots casés :
          
            « Mondanités
                 Quiétude
                    Energie. » 2005

 

 

Et un portrait illustre de Poiret :
   
             « Faste
                  Mécène
                 Génie » 1879-1944

 

 

Pour ceux qui négligeraient les talents littéraires de Poiret, voici le texte que j’ai préféré. Il s’intitule :
« Le Grand Prix de Normandie ».

 

 

( Il est illustré d’une aquarelle gravée sur cuivre dans les tons bleus, signée Van Dongen, représentant un enfant caressant un cheval au cou de « girafe » et dont le haut de tête n’est pas dessiné.)

 

 

« Depuis qu’on a croisé sur la route les grands vans qui amenaient les chevaux, il règne une certaine fièvre autour du champ de courses. L’épreuve se déroulera dans un cadre si charmant, si riant, si verdoyant qu’elle paraît exceptionnelle.
   Un dimanche ensoleillé comme aujourd’hui, c’est un dimanche double, un magnum. Les robes les plus légères, les plus claires, les plus gaies claquent au vent, comme le pavois des bateaux dans le port.
   On m’a donné le nom d’un gagnant ; je n’y connais rien, mais je jouerai parce qu’il faut bien participer à l’amélioration de la race chevaline (qui d’ailleurs ne paraît pas progresser en proportion de nos efforts.)
   Mais ne pas jouer, un jour comme aujourd’hui, c’est comme si on s’abstenait de voter un jour d’élection ; je jouerai donc par patriotisme.
   J’arrive tard ; femmes, fleurs ou ostensoirs, des cigognes majestueuses piètent déjà sur les pentes du pesage, gibier distant.
   Aux tribunes ! Je veux voir mon cheval courir en tête du peloton à travers les bouquets d’arbres, les frondaisons luxuriantes, les gazons émaillés et les prairies grasses de la verte Normandie, mais je n’aperçois partout que panneaux réclame ; le quiquina Dubonnet, la bougie Oléo et l’accumulateur Dinin me sautent sur le grappin et accaparent mon attention.
   Imaginez que vous lisez un livre dont l’éditeur a vendu les interlignes à la publicité ; au détour d’une page vous trouvez une parenthèse (Chocolat Meunier) et entre les chapitres, en guise de cul-de-lampe « Triple-sec Cointreau », avec le Pierrot Stupide au lorgnon farceur dont l’image me persécute comme celle de la sottise même. A quel titre Monsieur Dubonnet s’interpose-t-il entre ma perspective et moi ? Qu’une silhouette, au cinéma, vienne se découper devant l ‘écran et je suis fondé à me plaindre, mais ici, je n’ai rien à dire. Où la publicité prend-elle ses droits ?
   Que diriez-vous à l’opéra si le ténor interrompait son duo d’amour pour vanter le garage Saint-Didier ? Mais, au fait, pourquoi pas ? Voilà un chapeau haut de forme gris sur lequel on pourrait écrire quelque chose. J’y vois très bien les « Nouilles Lucullus ». Sur le plan incliné, qui est la poitrine de cette forte dame, on lirait «Crème Tokalon » et sur son derrière on glorifierait les pâtes « La Lune » ou le fil « D.M.C ».
   Une idée ! Si j’écrivais en tous sens sur mon pardessus le  nom de Dubonnet, je ferais régler mon tailleur par ce distillateur, qui me paierait encore pour que je m’habille ainsi. Alors rien ne coûterait plus rien ; tout se trouverait payé par la publicité ; c’est une trouvaille qui vaut des Millions.
   J’en ai grand besoin car mon cheval n’est pas arrivé et je retourne me refaire au Casino en chantonnant :

 

 

      « Bon voyage Monsieur Dubonnet
         Vous m’avez bien saboté mon dimanche ! »

 

 

      « Bon voyage Monsieur Dubonnet
         Je ne boirai jamais de Quinquinet ! »

 

 

Le sourire aux lèvres, à peine rassasiée de son franc-parler visionnaire, je refermais les pages poussièreuses de cet album, quand soudain…

 

 

Il était là. Comme l’on gratterait une lampe à huile, le bon génie m’apparaissait, engoncé dans son fauteuil crapaud, tirant sur sa pipe, le béret dégoulinant sur son œil globuleux, le pantalon trop court dévoilant ses guêtres jaunâtres. Non pas le Poiret rutilant d’avant guerre, gainé dans sa tenue d’escrime immaculée, le ciseau en poche, mais le Poiret des années 30, l’embonpoint proéminent, la barbe blanche, un zeste de magie dans la pupille de son œil morne, toujours sur le qui-vive de son imagination. Le Poiret caustique et railleur, qui me regardait avec ironie et me disait : « Tu vois tout ça, cette effervescence, c’est MOI qui l’ai créée. Denise, c’est MOI. »
C’était la première fois que l’on faisait lumière sur sa femme et il avait encore l’audace de piétiner son tapis rouge ; génie tortionnaire. Le rictus revanchard, il trônait au centre de la salle 6 et donnait des ordres aux commis, d’un doigt perfectionniste. Un doigt accusateur plus que moralisateur. Le « J’accuse » d’un couturier déchu pris au filet par le système qu’il avait lui-même crée. La vengeance d’un homme orchestre que l’histoire, elle seule, aura su remercier.

 

 

                « Bon voyage Monsieur Poiret
                  Vous avez bien enjolivé ma journée ! »