Introduction:

Paul Poiret. Une détonation.

Deux initiales explosives propulsées au rang de « Créateur phare du XXe siècle », deux noms communs, Paradoxe et Liberté, pour définir une personnalité, elle, peu commune.

Il est celui qui a décorseté la femme pour ensuite l’entraver, simplifié la ligne pour la révolutionner, vivifié les couleurs pour les entrechoquer, parfumé les décolletés pour une sensualité personnifiée, décoré les intérieurs de fleurs et de gaieté… Couturier, mécène, décorateur, comédien, peintre du dimanche, écrivain, critique gastronomique, il a plus d’un tour dans son sac. Car rien n’est jamais trop beau, jamais trop grand, jamais trop cher pour ce mégalomane en puissance. Appétit gargantuesque, insatiable soif de vivre, il n’est pas un domaine sur lequel Paul Poiret n’ait posé son regard avant-gardiste. Artiste complet, qui a fait de la mode un système et du couturier « un monstre sacré » , il est un monument à lui tout seul.

Toutefois, n’oublions-pas la célèbre maxime : « Derrière chaque grand homme se cache une grande femme. »… « Dans l’ombre des artistes se profile souvent la silhouette d’une femme qui les accompagne, les protège, les inspire. Lou Andréas-Salomé avec Nietzsche ou Rilke, Gala avec Eluard puis Dali, Dina Vierny et Maillol […] Épouses, amants, mécènes, modèles ou artistes eux-mêmes. Que cherche l’artiste à travers sa muse ? Pourquoi les égéries captent-elles parfois le désir de plusieurs artistes à la fois ? L’inspiration a-t-elle besoin de s’incarner, de prendre les formes d’une femme pour être plus humaine, plus supportable ? »2

Paul Poiret l’a bien compris ce jour du 5 Octobre 1905 ; ce jour où tout de noir vêtu, il vit s’avancer jusqu’à l’autel du Temple de la Madeleine, une vierge intimidée au visage illuminé, les cheveux noirs dissimulés sous un long voile en tulle de soie confectionné par son fiancé. Mais ce serait mal connaître Paul, Poiret ne rate jamais une occasion d’être en avance, il l’a prouvé à maintes reprises. Cette fois-ci, plus que jamais, il aura été visionnaire…

Née le 13 mars 1886, à Elbeuf, en Haute-Normandie, Denise Boulet est la cadette d’une famille de cinq enfants. Élevée à la campagne, ses parents, fabricants de draps, sont des amis d’Auguste et Louise Poiret, les parents de Paul. Par leur intermédiaire, Paul et Denise se trouvent, se comprennent et se lient pour le meilleur et pour le pire... Elle sera l’incarnation de ses idéaux. Muse, modèle, ambassadrice, collaboratrice, « attachée de presse »3, styliste…la liste est longue pour décrire les rôles pluridimensionnels que joua l’épouse parfaite aux côtés de son mari. En restant femme de couturier, sa modestie fait défaut à son talent. De la femme de l’ombre à la femme-publicité projetée sous les feux des provocations « poirisiennes », comment décrypter les multiples facettes et le ressenti de cette femme exceptionnelle, quand son mari use vingt ans après, dans ses Mémoires, de ce ton acerbe pour ne la confiner qu’au rôle de sculpture, mais surtout quand personne n’a cru nécessaire de le faire auparavant ?

Car si l’on semble avoir tout dit sur Paul Poiret, cette personnalité si colorée de complexité, aucun ouvrage ne s’est attaché à déceler celle de sa moitié. Pourquoi cette omission ? Ne joua-t-elle pas un rôle primordial dans la « Poirisation » de la Belle Epoque ? Et, parler de Paul sans aborder Denise, ne serait-il pas commettre un sacrilège ? Aussi vrai que Paul a révélé Denise, Poiret n’aurait peut-être jamais été « Le Magnifique » sans Denise.

    Les photographies léguées par la famille Poiret au Musée de la Mode de Paris sont un précieux témoignage à cette assertion : Denise y apparaît rayonnante, irradiant par sa fraîcheur et son élégance. Fine, élancée, féline, elle transcende les robes de son mari créées spécialement pour elle dans la liberté et le désir. Pilier fondateur de cet avant-gardisme foisonnant, artistes et mécènes, le couple Poiret n’aura de cesse de célébrer cette époustouflante liberté qui inonde chaque sphère de leur vie privée, artistique ou professionnelle. Si bien qu’implicitement, se pose la question : Denise Poiret, femme libérée ? Car, si elle n’apparaît jamais en suffragette militante, ni en féministe revendicatrice, cette spontanéité, cet Art de Vivre et cette gestuelle — avec ses postures dénuées de toute sophistication et ses tenues sensuelles, parfois très dénudées, mais toujours avec cette élégance qui la caractérise — nous interpelle. À moins qu’elle n’ait jamais cherché à atteindre ce statut, préférant celui de la femme émancipée ?

C’est dire si elle est en avance sur son époque quand Madame 1910 s’évertue à tenir salon au XIXe siècle. Le fossé se creuse entre ces femmes-boudoir n’ayant su dégrafer leur corset et ces femmes libérées, augures d’un bouleversement des immobilismes sociétaires. En suivant leurs envies et leurs désirs, vécus sous le signe d’un leitmotiv commun : liberté et création, cette élite artistique assistera à la lente agonie du siècle vieillissant, sans pour autant soupçonner qu’une guerre mondiale l’enterrera brutalement. Quatre années charnières séparent et opposent la Belle Epoque des Années Folles. Poiret, en Magnifiant « sa » Belle Epoque avant de louer les Arts Décoratifs, sera son intermédiaire. A sa manière, Denise serait-t-elle aussi une intermédiaire ? Intermédiaire entre la « femme-bibelot »4 et la Garçonne ?

Modeste provinciale, encensée Reine de Paris sans même avoir osé le rêver, elle s’est fait couronnée, les yeux grands ouverts d’émerveillement, sensible à chaque nouveau présent de la vie. Telle une caryatide jaillie d’un bloc de marbre, elle se laissera sculpter par un artiste qu’elle admirera et soutiendra passionnément, jusqu’à ce que le poids de l’édifice soit supportable, jusqu’au dernier coup de burin. Lorsque l’aventure ne sera plus féerique mais virera au supplice, elle fera le choix de sa liberté, se protégeant d’une passion destructrice. Ainsi sortie victorieuse de cet amour passionnel, en inversant les règles du jeu, n’est-ce pas aussi en cela que Denise fut une femme émancipée, voire libérée ?