Le couturier doit être « Architecte pour les plans, sculpteur pour la forme, peintre pour la couleur, musicien pour l’harmonie et philosophe pour la mesure. » Cristobal Balenciaga

« ARCHITECTE POUR LES PLANS »

« Quand la charpente est bonne, on peut construire ce que l’on veut. » C.Balenciaga

« Il travaillait avec des équerres sur ses patrons, avec des points de repères aussi précis que sur une épure. » poursuit Givenchy.

Couper, tailler, monter en toile, coudre ; il n’est pas une étape que le couturier perfectionniste ne suive de ses yeux affutés. Superstition oblige, une robe noire « à succès », sera entièrement créée par Monsieur, adulé et vénéré par les 900 ouvrières de son atelier. Même s’il confessera à son ami Miro, dans ses moments d’amertume : « Tu as de la chance car pour faire un chef d’œuvre tu le fais tout seul. Moi, il me faut cinq cents personnes… ».

Et s’il hausse le ton, prenant subitement les ciseaux des mains d’une Première d’atelier, c’est toujours dans cette lutte obsessionnelle de perfection ; plus intransigeant envers lui-même qu’envers autrui. « Le maître, comme un chirurgien, opérait au milieu de ses assistants dans un silence absolu, maniant ciseaux et épingles avec une sûreté fascinante » relate un couturier venu assister un essayage.

En somme, « Un architecte, sans aucune concession au seyant, préoccupé seulement de la pureté, de l’équilibre et de la proportion des lignes » conclut Alice Chavanne.

« SCULPTEUR POUR LA FORME »

« Une belle robe est une robe qui suit le corps, et non le reste. » C. Balenciaga.

Vision moderne et libérée d’un artiste qui perçoit le corps féminin comme la matière première d’une sculpture vivante à modeler, à tailler, dans l’aisance et la féminité.

De la ligne tonneau (1946-47), ballon » (1950), aux robes« Baby-Doll », « Queue de paon » (1958), saris (1965), « Chaque collection est une leçon. », proclame la presse de 1965, « Balenciaga suit « sa » mode, intemporelle et insurpassable. ».

Aussi, ce seront aux décennies 50 et 60 qu’il réservera ses innovations les plus audacieuses. En antidote au « New-look » de Dior, le vêtement se décolle de la taille dés 1951, lançant le premier tailleur décintré. Roi de la dissymétrie, de l’ampleur, du dos basculé, du 3/4, du 7/8, de la manche parfaite, il est le mathématicien de la proportion d’or.

S’ensuivent les blouses de paysan sans col, les imperméables en cracknyl (1950), la marinière (1951), la première tunique (1955), les capes et robes-sacs (1956), la robe chemise (1957) ; toutes rivalisant de modernité. En 1962, il lance les bottes, exécutées par Mancini. Quant à la dernière collection ultra-courte de l’été 1968, avec ses minishorts et ses tuniques trompe-l’œil, elle sera comparée dans la presse à une « Roll’s ».

« PEINTRE POUR LA COULEUR »

« Soyez naturel, que les choses viennent vraiment de vous » C.Balenciaga

L’Espagne, respirée dans chaque pli de l’œuvre de Balenciaga.

Goya, Velasquez, Zurbaran. Ses peintres, son histoire, son folklore, lui inspirent des robes d’Infantes aux tissus soyeux, de lourdes robes de Duègnes en velours incrusté de perles pour le théâtre, des petits boléros de guipure ou de « toreros » entièrement brodés main.

Mais de l’Espagne, Balenciaga n’héritera pas seulement son austérité monacale ; manifestée sous ce noir laqué. Il en exalte son flamenco par des couleurs violentes, à fort contrastes : vert bouteille, jaune citron, rose bonbon, violet épiscopal, rouge carmin, marron glacé, s’entrechoquent pour une plus forte intensité géométrique.

Aux unis, il oppose les rayures, les pois, les imprimés fleuris. Aux tweeds, les cloqués, les taffetas, la faille, la toile. Aux tissus nobles, les matières du troisième millénaire : cracknyl de Bucol, zagar et gazar d’Abraham ; pures inventions révolutionnaires du savant fou et de son chimiste.

« MUSICIEN POUR L’HARMONIE »

« Balenciaga était le seul couturier à oser faire ce qu’il aimait » Schiaparelli.

Harmonie des proportions, harmonie corporelle. De celle qui fera dire à Givenchy : « Le miracle Balenciaga ». Quand Dior sangle la taille dans une guêpière, Balenciaga la libère. Ni baleines, ni jupons nécessaires à la tenue de ses robes, dont seules la coupe et le tissu seront ses tuteurs. Liberté et féminité, en symbiose philarmonique.

Capable de discerner, au seul toucher, la formule précise d’un tweed ou d’une soierie, « Il compose sa collection comme une symphonie de tissus, en associant des notes de couleurs et des accords de matières." (Jacqueline Demornex). En gentleman révérencieux « D’abord, il y a le tissu ; après seulement le couturier » professait-il à son ami Gustav Zumsteg.

En véritable maestro, Balenciaga ne concevait jamais une tenue sans son chapeau ou ses bijoux. « Pill-box », capelines andalouses, toques japonaises, se reflètent dans de lourds bijoux scintillants de fantaisies.

Et ce, toujours dans la simple sobriété, « Cette simplicité si difficile à imiter, et dont le secret de la construction rigoureuse et la maîtrise d’exécution n’a jamais pu être copiée », souligne Carmel Snow dans Harper’s Bazaar .

« PHILOSOPHE POUR LA MESURE »

« Ne vous dépensez-pas en société » C. Balenciaga

Balenciaga est cette valeur sûre, celui qui habille la Monarchie espagnole, l’aristocratie européenne et les plus belles femmes du monde, de Marlène Dietrich à Helena Rubinstein et Maria Callas. Ceci, non par délectation mais par sélection. Pas seulement parce qu’il était le couturier le plus cher de la place de Paris mais bien parce qu’il réservait son art à une élite, sa société privée.

Que l’on se plaigne de son salon trop petit contenant difficilement 90 personnes ; celui-ci n’est pas une salle de spectacle conçue pour accueillir le-Tout-Paris. Sobriété et raffinement, toujours… Ni fioritures décoratives, ni futilités ostentatoires, ne sont tolérées.

Pas plus que les privilèges, « pas de robes prêtées, pas de prix de faveur », ou les sourires sur les visages impassibles des mannequins. Celles-ci défilant mécaniquement, la tête haute, les hanches basculées vers l’avant, dans une ambiance feutrée et atone. Mannequins, d’ailleurs, pas toujours « ravissants » - lui fait-on remarquer. Mais « Une robe doit être assez belle pour s’imposer, peu m’importe le mannequin » rétorque-t-il à ses détracteurs. Il fera même grès de quelques rondeurs : « Un soupçon de ventre…Cela ne déplaît pas à Monsieur » rassurait l’essayeuse, en excellente vendeuse...